Th. Ribot, ouvrage cité
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.11 le peut cependant quelquefois. Son insuffisance d'adaptation nous avait étonnés par son caractère de caprice, s'appliquant à certains actes et non pas à d'autres, à certains moments et non pas toujours; mais la complexité plus grande de certains actes explique bien qu'ils soient impossibles plutôt que d'autres; et les oscillations de la tension vitale, que le môme acte qui est impossible aujourd'hui ne le soit peut-être pas demain.
Ces mêmes oscillations nous disent le pourquoi des <( éclipses mentales » qui entrecoupent une attention déjà difficile, à laquelle la tension présente suffit à peine, et qui ne suffit plus pour peu qu'elle vienne à osciller un instant.
Que l'émotion qui commence bien, s'arrête court pour se perdre en agitations vaines, c'est parce que la somme d'énergie nécessaire manque pour l'achever et que l'etfort, ne pouvant plus aboutir, dérive en phénomènes inférieurs.
Que l'obsédé enfin soit mélancolique, on pourrait peut-être dire que les motifs ne lui manquent pas; mais remarquons aussi que l'abaissement de la tension suffirait à nous en fournir la raison vitale. Tous les déprimés sont mélancoliques. Après les concours fatigants, les coureurs, vainqueurs ou vaincus, ont un caractère commun : ils sont ennuyés. « L'ennui domine toute la scène ; il est la caractéristique de la fatigue poussée à l'excès, connue sous le nom de vannagex ». Or, les scrupuleux facilement sont des vannés.
1. Docteur Tissié, La fatigue et V entraînement physique, Parii, Alcan, 1903.
Et c'est ce qui explique les sentiments d'inachèvement et d'impuissance qui empoisonnent toute leur vie [IIe partie, ch. ier]. On voit qu'ils sont justifiai en somme. Cette impuissance est réelle, cet inachèvement se manifeste dans leurs actes, plus ou moins, selon le degré de la maladie, mais toujours gur le point qui leur tient le plus au cœur, et il n'est pas étonnant qu'ils en soient affectés au vif. S'ils étendent ce sentiment même sur les actes qui nous paraissent aboutir, c'est que, même alors, la concen-» tration et par suite l'harmonisation de leur moi reste affaiblie, flottante, instable, semblant toujours prête à leur échapper; et c'est encore qu'ils se comparent, non seulement avec les autres dont ils voient ou croient voir la vie s'épanouir à l'aise, mais aussi avec ce qu'ils auraient pu être ou ce qu'ils ont été ; car ils se souviennent d'autrefois, et c'est pour faire plus évident et plus amer l'amoindrissement actuel de leur personnalité.
Nous retrouvons par là le complément d'explication que nous avions à fournir sur les phénomènes dégradés. [lre partie, chapitre ht]. 11 s'agit de voir comment ils peuvent être parfois les avant-coureors de l'idée obsédante, pour en devenir ensuite la dégradation. Quand la maladie éclôt peu à peu sur un terrain préparé, et qu'elle est parvenue à ce stade des sentiments d'impuissance et d'inachèvement, le malade cherche à les interpréter, à se rendre compte du changement intervenu dans sa vie. Voilà déjà l'angoisse diffuse. S'il a des désirs nettement orientés
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vers un idéal précis, c'est là qu'il va diriger son angoisse et expérimenter sa force, pour la trouver bientôt insuffisante, et la voir dériver en agitations vaines. Si, au contraire, il se laissait aller, mené par l'habitude, au hasard de la vie, au jour le jour, sans ambition, sans caractère précis, sans personnalité, il cherchera une justification à cette angoisse diffuse qui peu à peu l'étreint. Vienne à se présenter la moin ire circonstance inattendue, un fait extérieur ou un malaise de santé, qui attire l'attention sur un acte, cet acte, par le fait mèrne, va prendre de l'importance, grouper autour de lui des éléments psychologiques nouveaux, devenir ainsi de plus en plus complexe et difficile, et à partir du moment où il atteindra, dans la hiérarchie de la difficulté, plus haut que ne peut monter la tension vitale, l'effort, pour le réaliser, échouera et les phénomènes dégradés se déchaîneront comme la dérivation inévitable. C'est l'explication que nous avions à donner.
Mais nous allons en trouver, du môme coup, une autre; car cet échec, en multipliant les craintes et les associations d'idées, fera l'acte encore plus diflicile, et c'est lui qui devenant par là même le plus désiré en même temps que le plus redouté *, consti-
1. Le plus désiré, parce que le malade voudra se prouver, en le réussissant, qu'il a triomphé de son impuissance ; le plus redouté, parce qu'il n'est pas sûr de le réussir. Un se rappelle, par exemple, cet homme dont nous avons parlé [p. 49] et qui répète : « Faut pas faire attention, allons dîner ». C'était un prédisposé, qui était arrivé à quarante-sept ans sans crise. A cet âge, après quelques fatigues et des excès de boisson, il se sent plus inquiet qu'à l'ordinaire. Il souffre de l'estomac : il a donc peur d'être malade et de le paraître. Pour se rassurer lui-même et donner le change aux
tuera peut-être le no)^au de l'idée obsédante; h moins qu'un hasard quelconque n'ait amené une substitution imprévue. Et voilà pourquoi, si « la majeure » du syllogisme, la formule impérative qui semble gouverner l'idée obsédante, est pour l'ordinaire sage et belle; il peut arriver, comme nous l'avons dit, au moins chez les malades constitutionnels et de vie terre à terre, qu'elle ne soit ni belle ni sage, parce que c'est le hasard alors qui fait le choix et qu'il peut choisir le bizarre ou l'absurde. On a raison, dans ce cas, de dire que « l'obsession n'est que la forme aggravée ou intellectualisée de la phobie *»., ou même de l'angoisse diffuse, ou, plus bas encore, des sentiments d'impuissance et d'inachèvement. Le malade constate son malaise, il cherche à se l'expliquer, il l'explique comme il peut; ou bien le hasard, en augmentant la complexité d'un acte quelconque et en finissant ainsi par le rendre impossible, impose à la faiblesse vitale d'abord insoupçonnée, une forme intellectualisée et précise qui est l'obsession.
Telle est la solution que semblent comporter les différents problèmes qui nous étaient restés pour compte.
Nous dirons encore, avant de clore ce chapitre, comment la théorie explique les faits que nous avons
autres, il imagine de dire, sur un ton énergique, une phrase ad hoc. Voilà son obsession localisée. (Voyez R. et J., II, 311 sqq.) — Les exemples de ce genre abondent dans ce volume. Voyez un cas très instructif, 187 sq.
1. L. Faure, La Thérapeutique des obsessions, thèse, Paris, H. Jouve, 1898, p. 8.
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enregistrés dès le début [Introduction, page 4] sur la fréquence de l'obsession dans les différentes catégories de personnes.
Les personnes intelligentes y sont plus exposées que les autres, parce que le développement de leur champ de conscience permet à l'obsession d'y soulever des rafales d'idées, comme l'étendue de l'océan permet à la tempête de soulever la trombe d'eau. Les idiots y échappent par la raison contraire, comme les lacs échappent à la trombe. La bête, plus sûrement encore ; « la continuité de la nature » n'étend pas l'obsession jusque-là : on a vu que l'idée obsédante a pour point de départ une idée générale, une maxime impérative, qui ne risque pas de mordre sur la conscience de l'animal. Nous sommes loin de la trombe; elle ne peut même pas s'amorcer.
Le maximum de la maladie coïncide avec la plénitude de l'âge, parce que c'est la période où doivent se faire les adaptations les plus compliquées, dont l'enfant n'éprouve pas encore, et dont le vieillard n'éprouve plus le besoin.
Les femmes y sont plus sujettes que les hommes, parce que plus exposées, d'une part, aux fuites nerveuses qui font baisser le niveau de l'énergie vitale; et, d'autre part, moins aptes à régir les associations déchaînées, plus impressionnables, avec un clavier sentimental plus étendu, un organisme plus sonore: tout ce qui favorise la complexité des actes où se résumeront les tendances préférées.
Les riches sont atteints plus souvent que les pauvres, pour deux raisons aussi : les abus de la richesse
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entraînent souvent une déchéance biologique, une insuffisance vitale; et le travail psychologique est facilement compliqué, soit par le rêve et sa suite chez les oisifs, soit, chez les autres, par une vie intellectuelle plus intense ou une culture d'âme pliis raffinée. Et, enfin, que les obsédés pullulent de plus en plus, ce n'est que trop facile à expliquer. On pourrait dire que notre époque était à cet égard « prédisposée ». Elle a une hérédité chargée. Les générations précédentes ont tremblé la lièvre des guerres et des révolutions, des colères ardentes et des espoirs fois. Elles se sont surmenées et nous ont transmis, de ce chef, un mauvais héritage. Nous l'avons aggravé encore. Le surmenage continue en s'accentuant : la lutte pour la vie se fait de plus en plus âpre ; l'argent, le confort, le luxe ont pris une importance colossale et compliquent étrangement l'existence <iu plus grand nombre; le commerce et l'industrie, l'agriculture elle-même, toutes ces choses qui allaient jadis tout doucement et quasi toutes seules, sont devenues des batailles rangées à gagner et à répéter sans trêve contre la concurrence. — A ce surmenage de l'action s'ajoute celui de la pensée, et les plus humbles n'y échappent pas : la masse sociale est malaxée par mille causes diverses qui nous jettent tous, ou à peu près tous, vers de nouveaux horizons, de nouvelles relations, de nouvelles amitiés, de nouvelles affaires ou même de nouveaux métiers. Qu'on essaye de calculer la dépense, en monnaie psychologique! Et les idées qui saturent l'air et qu'on respire? Idées nouvelles qui se vulgarisent
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•avec les applications pratiques de la science ; problèmes de politique, de sociologie, de morale, de religion, qui se posent plus complexes et plus poignants qu'autrefois. — Le surmenage émotionnel complète celui de Faction et de la pensée : un prurit de jouissance exaspéré, le mécontentement de son sort à l'état chronique, les ambitions folles, le besoin de dépasser les autres et de se dépasser soi-même, « l'étape » franchie trop vite, sans que le legs de la race, les nerfs, le cerveau, les idées aient pu évoluer à la même allure. Qu'on réunisse par la pensée toutes ces causes, et l'on ne s'étonnera pas que l'étiage de l'énergie vitale n'arrive pas toujours à la hauteur des besoins, ni que, dans une génération grevée d'un tel atavisme et d'un tel surmenage, les candidats à l'obsession se fassent plus nombreux que jamais1.
Après cette longue revue des faits et des problèmes, il nous semble que tout s'explique assez naturellement avec la théorie proposée, et il nous est permis de voir dans le résultat de cette confrontation un sérieux argument en âa laveur.
1. a Depuis cinquante ans, la population de l'Europe n'a pas double; la somme de son travail est montée au décuple, en partie même à cinquante fois plus. CbaqUe homme civilisé fournit donc aujourd'hui (en moyenne: de cinq à vingt-cinq fois autant de travail qu'on lui en demandait il y a un tfeifii-âièctfc ». Max N ; ; <, Dégénérescence, traduction française. Paris, Alcan, 18U7, i, o. Il,