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CHAPITRE III LE DIAGNOSTIC ET LE PRONOSTIC

Utilité de ce chapitre.

I. Le diagnostic. — Gomment distinguer l'obsession de la tentation, — de la folie, — de la neurasthénie, — de Yhyslérie, — de Yépilepsie. — Les cas mixtes. — L'obsession conduit-elle à la folie?

II. Le pronostic. — La guérison est difficile, impossible môme sans un secours étranger ; mais elle est possible avec ce secours.— Pourquoi ? jusqu'à quel degré? — Etant possible, elle doit être tentée.

Après avoir vu comment la théorie rend compte de l'obsession, de son fond essentiel et de ses manifestations diverses; en d'autres termes, après avoir, à sa lumière, étudié la maladie en elle-même, il est intéressant — et d'un intérêt pratique — de la comparer, p*ur Pen distinguer, avec les maladies ou les états de conscience qui s'en rapprochent. Après quoi, avant d'exposer son traitement, il faudra dire d'abord s'il est possible et ce qu'on peut en espérer. Le diagnostic et le pronostic : tel est donc le double objet de ce chapitre1. Et si, sur ces deux points, rien ne

4. Je me suis interdit, autant que possible, dans cette étude que Je destine, on me croira sans peine, à une large diffusion, tous

doit prévaloir contre les symptômes constatés et les leçons de l'expérience, en un mot contre les faits; les faits cependant pourront recevoir quelque lumière de la théorie.

Le malade confond bien souvent son scrupule avec la tentation. Faute d'expérience, on pourrait se laisser tromper avec lui.

Outre qu'il exagère toujours dans ses aveux, qu'il s'accuse au delà ce qu'il croit, il croit contre lui au delà de ce qui est. Nous avons déjà montré que l'idée du mal tombant, avivée par la peur, dans une conscience désemparée, se trouvant seule, pour un moment, et ainsi non combattue, se donne l'apparence d'une idée consentie, d'une volition. Nous savons de plus que cette idée peut, jusqu'à un certain point, devenir impulsive. Et ainsi le malade, voyant les actes s'en suivre ou du moins recevoir un commencement

les terme* technique». Je demande pardon pour ceux-là, qui d'ailleurs «ont presque courants, et je les définis pour les non initiés :

Le diagnostic — du grec Sia^voiciTcxoç, Êkayvcoai;, discernement — est l'action de reconnaître une maladie e*i la distinguant de celles qui ont avec elles des traits de ressemblance.

Le pronostic ou prognostic — xpo^vinaiÇy connaissance, jugement porté d'avance — est une conjecture. En langage médical, c'est la conjecture, le jugement porté d'avance sur la marche de la maladie.

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d'exécution, se trouve confirmé dans cette pensée qu'il les a vraisemblablement voulus. Si toutefois son bon sens proteste assez pour lui laisser des doutes sur la faute, il n'en a point sur la tentation. La tentation se définit : une idée, un attrait, qui incline vers le mal. Or, il peut bien sembler encore au malade que cette idée ou cet attrait révolte son vrai moi ; mais comment douter qu'il ne les ait, subis, quand il a senti l'idée s'implanter toute vive dans sa conscience et son organisme s'ébranler pour la traduire en acte?

Son confident, par ailleurs, devant cette rafale d'idées malsaines surgissant à propos de tout et à propos de rien, évoquant les associations les plus dévergondées, les intentions les plus perverses, les combinaisons de détails les plus monstrueuses, et tout cela atteignant son paroxysme précisément dans les circonstances où le malade devrait normalement se sentir le plus éloigné du mal, au moment, par exemple, de la prière ou de la communion ; en face d'une telle situation, le confident, s'il n'est pas sur ses gardes, risque de prendre, lui aussi, la tentation au sérieux, et cette erreur de diagnostic peut lui inspirer de très mauvais conseils.

11 faut qu'il soit sur ses gardes, et ne se laisse pas aussi facilement persuader.

Les scrupuleux, sans doute, ne sont pas impeccables ni à l'abri de la tentation; et il arrive même quelquefois que, ligotés sur un point par les scrupules, ils présentent, sur tel ou tel autre, un laisseraller surprenant. Mais il est très rare qu'ils soient en faute, ou même qu'ils soient véritablement tentés, sur

le point où portent les scrupules, surtout les grands malades au moins dans les premières années de leur maladie; etles tentations, quand vraiment elles existent, ne se présentent pas sous celte forme que nous décrivions tout à l'heure, bizarre démesurée, extravagante et s'exagérant en raison même des circonstances qui devraient l'amoindrir, en proportion de Thorreur qu'elle inspire, La tentation ne va pas de prime saut, surtout chez les natures honnêtes, à tout ce qu'il y a de pire, encore moins à des actes alambiques, chimériques; elle pousse tout droit h là satisfaction de l'instinct, au plaisir pour le plaisir, et non pas au mal pour le mal. Ce n'est que chez les pires scélérats qu'elle prend cette dernière forme, et encore je doute qu'elle atteigne chez eux aussi loin que l'imagination des obsédés. À, qui, en écrivant son mémoire, s'est trouvée plus calme, nous dit : « Il n'aurait pas suffi d'être vicieuse; il aurait fallu être folle à fond pour faire des péchés pareils. » Et ailleurs : « Un jour, vous voulûtes me donner un avis : « Quand vous aurez des tentations... » Je vous interrompis pour protester violemment : Mais ce ne sont pas des tentations qui me font plaisir ; ni des obsessions que yexècre. »

Et, en effet, la tentation n'existe pas quand le moi spontanément l'exècre. Cela ressort de la définition même à condition de la bien comprendre : « Un attrait qui incline vers le mal ». Vers le mal moral, c'est sous-enlendu ; mais alors cet attrait doit incliner, solliciter, non pas seulement l'instinct, mais M volonté libre; c'est elle seule qui petit me- ire à un

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acte la signature du moi humain, du moi global, conscient de lui-même, maître de ses actes et responsable; c'est elle seule qui a la mission de réaliser le bien moral, et qui seule par conséquent peut y défaillir. Tant que rien ne l'incline à la défaillance, que nul attrait vers le mal ne l'atteint, il y a une impression, une idée, une image, une hantise, une violence subie, tout ce que l'on voudra, sauf une tentation. Le moi subit ; mais il n'est pas tenté de consentir. C'est ce qui arrive à peu près toujours dans ce débordementd'idées extrêmes, monstrueuses, dans ces impulsions même qui assaillent, chez le scrupuleux, la vertu à laquelle il est le plus attaché ; c'est ce qui arrive notamment dans cette recrudescence d'images obscènes qui coïncide avec un plus grand amour de la pureté, dans la prière ou au moment de la communion.

A plus forte raison, la tentation n'existe pas quand l'instinct lui-même, autant que le vouloir, se révolte contre l'idée mauvaise, comme chez ces malheureux qui sont tourmentés des idées de suicide précisément parce qu'ils en ont peur, ou chez ces mères qui parlent de tuer leurs enfants précisément parce qu'elles les aiment avec passion.

Que ces phénomènes existent, nous avons vu que l'expérience le prouve et que la théorie l'explique. Il suffit, en ce moment, de constater que ces obsessions, malgré certaines apparences, ne sont pas des tentations. Pour bien établir le diagnostic, dans les cas concrets, il faudra tenir compte du sujet qui éprouve ces idées malsaines et des conditions où elles se présentent.

. Chez le sujet, il faut apprécier la mesure où il est attaché par son vrai moi à la vertu en cause, et où, par ailleurs, la dissociation de sa conscience explique l'évolution automatique de l'idée. Quant à l'idée, plus elle est monstrueuse et plus elle se présente à contretemps, moins elle est à prendre au sérieux. En réunissant ces indications, il est facile de conclure s'il y a obsession pure ou tentation réelle.

Et, avec un peu d'expérience, on en vient très vite, dans la généralité des cas, à discerner cette conclusion d'emblée, au premier mot du malade, ou même avant qu'il n'ait parlé, rien qu'à voir son attitude, faite de surprise et d'effroi.

En toute hypothèse, ce diagnostic est important; car les deux cas relèvent d'un traitement contradictoire.

Nous avons déjà indiqué le symptôme qui sépare l'obsession de la folie : L'obsession est une folie lucide. Le bon sens est opprimé, mais il proteste ; il est obnubilé, mais il n'est pas éteint. Le malade sait ou du moins sent plus ou moins que ses angoisses sont folles. Il doute de la valeur logique de son idée morbide.

Ce caractère est essentiel. Et, dans les cas graves, où Ton se demande si l'on est en face de la folie ou de l'obsession, c'est ce caractère qui doit fournir le diagnostic. Il faut interroger le malade et voir s'il croit en plénitude, s'il est convaincu vrai-

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ment des folies qu'il affirme. Et il ne faut pas le croire facilement sur parole, s'il témoigne contre lui ; il faut voir si les actes spontanés confirment son idée, s'il se conduit, sans hésitation et sans réticence, en fonction de cette donnée. Il faut y meUre un grand soin, nous avons vu des spécialistes s'y tromper. Tant qu'il n'y a pas, à derneure, dans l'esprit du malade, cette conviction plénière, tant que la folie reste plus ou moins lucide, ce n'est pas un fou, c'est un obsédé, et il relève du traitement de l'obsession.

Cela ressort des caractères que nous avons reconnus à Tidée obsédante. Et la théorie confirme ce diagnostic, puisqu'elle nous montre l'obsession constituée objectivement, en soi, par la disproportion entre les ressources et le besoin ; et subjectivement, telle que la sent le malade, par l'impuissance à organiser le moi de façon complète ; tandis que, dans la folie, il y a proportion entre la force vitale et le besoin intellectuel ; il y a une organisation vicieuse, mais solide, durable et tranquille, de la conscience. Les résultats du traitement confirment aussi ce diagnostic, en nous montrant que de tels malades peuvent guérir par les procédés qui conviennent au. traitement de l'obsession. N, par exemple, que nous avons citée au cours de ces études, qui se croyait morte et vivante et affirmait en être convaincue, mais qui en doutait tout de même, a pu être guérie très rapidement, et voici deux ans que la guérison se maintient sans le moindre à-coup.

LE DIAGNOSTIC }9j

Il est plus malaisé parfois de distinguer, dans la pratique, l'obsession de la neurasthénie^ parce que les deux maladies sont plus voisines.

En soi, du moins, la distinction est très nette. La neurasthénie est essentiellement une dépression nerveuse, une improportion, si l'on veut, entre la tension nerveuse et le besoin de l'organisme. L'obsession est une improportion entre la tension psychologique et le besoin mental. Dans Tune, c'est L'organisme qui est atteint, et par contre-coup le psychisme peut en souffrir ; mais, même alors, le désordre est limité, peu profond II se réduit à des « phénomènes simples, généraux, traduisant la dépression nerveuse » en états de conscience, surtout en des sentiments de fatigue, d'inquiétude, de préoccupation pénible; l'aboulie ou une émotivité excessive, la susceptibilité ou les idées noires pourront surgir, mais sans entraîner la perversion du jugement2. Dans l'obsession, c'est l'inverse : Le trouble a son siège dans les fonctions psychiques ; ou, s'il atteint l'organisme, c'est après, par un contrecoup, « comme une traînée, un sillage, un reliquat d'un mal fonctionnel et psychique, antérieur et indé-

1. Il est entendu que nous donnons à ce mot le sens déjà défini dans ia IIe partie, en. n.

2. D'après le professeur F. Raymond, dans le Bulletin médical du 20 mars 1U07. — Voyea Hartonberg, ouvr. cité, 17, 20, 140, 230-238.

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pendant1 ». « Les chevaux sont bons » ou à peu près; s'ils s'emballent, c'est que « le cocher est ivre* ».

Cette différence de nature se retrouve dans l'origine des deux maladies et dans les symptômes qui les accompagnent; et c'est là surtout que le diagnostic doit la saisir. La neurasihénie provient de tout ce qui amoindrit la résistance du système nerveux : surmenage, surtout émotionnel, ou maladie organique8. Par suite, elle se manifeste peu à peu; tandis que l'idée obsédante vient souvent en coup de foudre. Elle est généralement un état acquis et transitoire; tandis que l'obsession est, le plus souvent, un état constitutionnel [IIe partie, ch. m] : et voilà une première indication facile à recueillir.

Il faudra la confronter avec les symptômes : La neurasthénie consistant dans une improportion de la force nerveuse et des besoins organiques, c'est là que la conscience du sujet commence à la ressentir, c'est de cela qu'il s'occupe, qu'il se préoccupe et qu'il s'attriste. Ses idées s'enferment dans des sentiments égoïstes et ne dépassent guère l'horizon étroit d'une question de santé. L'obsession, au contraire, créée par l'improportion do la force vitale avec les besoins de la pensée et de la conscience, frappant le malade à l'intime, dans l'organisation de son moi global, se

1. Van der Elst, Contribution à la notion d'hystérie par V étude de l'hypnose. Paris, Vigot, 1908, p. 169. — Nous parlons de trouble fonctionnel, le seul qui nous soit connu. Est-il lié à des troubles anatomiques? Nous le conjecturons; mais on n'en sait rien expérimentalement.

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