Th. Ri bot, Les maladies de la volonté
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Quelle sera donc la méthode indispensable? Elle est imposée par la naîure de la maladie : Vidée obsédante naît de l'impuissance du malade à concentrer son moi, à s'adapter à la situation présente, à « clore le débat », à se décider, à croire, à « choisir pour agir », au moins sur les questions qui lui tiennent le plus au cœur : il faut lui fournir l'appoint qui lui manque, il faut lui aider à faire au fur et à mesure la synthèse de son moi. 11 obsession a sa racine permanente dans une insuffisance de tension vitale ou une exagération de besoins : il faut diminuer les besoins et remonter la tension; en d'autres termes, faire la mise au point de sa vie, sa rééducation psychologique. Il faut donc, dans tous les cas, la collaboration du malade et du guérisseur. L'un ne peut pas se passer de l'autre. Il faut au malade un secours étranger, nous l'avons assez dit. Il faut au guérisseur le concours du malade, puisque, pour faire sa synthèse ou son éducation, on opère sur sa vie consciente. Or, cette collaboration nécessaire s'appelle la direction.
Diriger, c'est « tourner vers un but », « faire mouvoir dans un certain sens »j « faire fonctionner suivant une certaine ligne de conduite. » C'est la définition du dictionnaire. Il y a donc là deux activités, l'une appliquant l'autre. Il y a une plante qui pousse et un tuteur qui la lient, un aveugle qui marche et un guide qui le conduit. Il le conduit, non
pas avec de vagues conseils, maïs avec des indications nettes el impéralives; non pas en lui disant : « Voilà ce qu'on peut faire », mais : « Voilà ce qu'il faut faire, voilà le chemin, marchez », et en le prenant par la main, s'il le faut, ou en le poussant par les épaules. 11 ne s'agit pas d'une direction offerte, à prendre ou à laisser; mais d'une direction qui, une fois librement demandée, s'impose et ne se discute plus. Ce n'est pas une direction que la sagesse conseille, même aux plus habiles, pour les circonstances ou « celui qui se fait lui-même son propre guide, se fait le disciple d'un sot * ; » c'est une direction que le besoin de vivre rend nécessaire à l'aveugle qui ne sait pas son chemin.
On voit dès lors le rôle du directeur et du dirigé. 11 faut que l'un dirige vraiment et que l'autre marche. Mais pour que celui-ci marche résolument et que celui-là dirige efficacement, il y a quelques conditions requises.
Le directeur doit inspirer la confiance et exiger Vooéissance*
Pour la confiance, rien ne sera plus facile, pourrait-on croire, que de l'obtenir : les malades en sentent le besoin et c'est leur plus grande joie de la donner, « en plein », comme ils disent. Inadaptés, isolés, « comme dans un trou noir où ils sont seuls », ils sentent le besoin de crier vers quelqu'un qui les entende. Égarés dans la nuit, ils sentent le besoin
i. Saint Bernard, Epistolœ, 87.
d'une lumière qui mette son reflet sur leur chemin; indécis, ils sentent le besoin d'une volonté qui les mène; faibles, ils sentent le besoin d'une force qui les soutienne et les protège; inachevés, ils sentent le besoin d'une personnalité qui les enveloppe. Très embarrassés d'eux-mêmes, de bon cœur ils se donnent. Et ils le font parfois bien mal à propos *.
Mais le plus souvent cette confiance « en plein » leur est difficile. Leur maladie, comme une fée mauvaise, touche encore à ce besoin de leur cœur avec sa baguette empoisonnée. Précisément parce que cette confiance leur est douce, il leur semble facilement qu'elle leur est défendue, et les peut-être qui la condamnent accourent de tous les côtés. Ou, s'ils acceptent ce sentiment, si délibérément ils le veulent, s'ils y tiennent, il leur semble qu'il leur échappe; ils redoutent tout ce qui pourrait l'amoindrir, tout ce qui pourrait en écorner la plénitude, et, dans cet état d'esprit, les objections foisonnent contre le directeur.
Mais, par-dessus tout, le grand obstacle à la confiance « en plein », c'est la peur de compromettre le rêve aimé, la maxime sacrée qui est au fond de Tidée obsédante. On s'abandonnerait pour le reste, si l'on pouvait du moins se réserver là-dessus le droit de contrôle. Les hommes surtout sont difficiles à Forcer sur ce point, et c'est pourquoi, si l'obsession, chez eux, est plus rare, elle est plus tenace, parce que la confiance absolue leur est plus difficile.
1. M. Janet en cite des exemples, I, 706 sq. ; et dans Névroses et Idées fixe», 1, 458 sq<].
Ils veulent calmer leur esprit par la logique; ils demandent des conseils, mais ils les discutent; ils marcheront, mais quand ils auront vu le chemin en pleine lumière. Nous savons qu'ils ne le verront pas. Les femmes plus volontiers cherchent le calme de l'esprit dans un sentiment de confiance, dans la sécurité mise en elles par la parole de quelqu'un à qui elles croient ; et cela aussi est logique en somme ; c'est même la seule logique qui puisse, en la circonstance, aboutir à une conclusion.
Quelle que soit la difficulté à vaincre chez le malade, il faut que le directeur obtienne la confiance. Sans elle, il n'y a rien à faire. « Lorsqu'un individu est sous l'empire de la confiance, les idées ou les perceptions qui lui sont présentées, provoquent directement une réaction d'intérêt, d'adaptation1 », et cet appoint, dans l'espèce, est nécessaire. 11 faut que le malade s'adapte, et donc adopte les idées qu'on lui donne; or, s'il ne les adopte que sous bénéfice d'inventaire, il n'y a plus de direction. Il y aurait pour d'autres une discussion ou un enseignement; il n'y aura pour lui qu'une matière de plus à des ruminations sans fin qui empirent le mal au lieu de le guérir. Et si le directeur ne peut lui inspirer une confiance absolue, il doit abandonner la tâche à un autre qui sera plus heureux.
Pour inspirer cette confiance, il doit la mériter d'abord, et cela va de soi. 11 la mérite toujours jusqu'à un certain point, dès lors qu'il est bieninten-
4. Claparède, Esquisse d'une théorie biologique du sommeil t Genève, Kûndig, 1905, p. 346.
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lionne : car, même s'il ne voit pas très clair, il voit toujours mieux que l'obsédé, qui est aveugle; et pour peu qu'on ait de bon sens, on pourra toujours rendre service à un homme affolé.
Mais, ici comme ailleurs, on se rendra utile en proportion de sa compétence, d'autant plus que la confiance du malade en doublera vite la portée. Le principal avantage que nous attendons de cette étude, oserons-nous dire, sera pour les directeurs. Ils pourront, nous semble-t~il, montrer mieux aux malades qu'ils sont au courant de leur mal et qu'ils savent les comprendre. Et cela, dès le premier entretien.
Les obsédés, et surtout les scrupuleux, ont un immense désir d'être sincères et une immense difficulté à exposer leur cas. Ue nous dit en commençant son mémoire : « Je pense que ce sera très mal fait et bien difficile à débrouiller; mais au moins ce sera très franc : Je désire tant me faire connaître bien à fond » I « J'ai le désir constant d'être sincère, nous dit K, jusques et y compris les pires aveux. » Ils parlent tous de la sorte ; mais comment faire comprendre ce qu'ils ne comprennent pas eux-mêmes? C'est leur tourment. Quoiqu'ils disent, ils sont convaincus qu'ils Font mal dit et qu'ils n'ont pas tout dit; ils y reviennent sans fin; et c'est le tourment du directeur. « Ah ! s'écrient-ils en chœur, si j'avais une clef qui pût vous ouvrir mon âme ainsi qu'un tiroir, comme je serais heureux de vous la remettre * ! *
1. At trouve une autre expression : « Le bon Dieu sait bien que si l'on pouvait photographier son âme, je vous en laisserais pénétrer toute îa laideur, dussé-je en mourir ». — Toutefois, avec
Eh bien! qu'on leur montre, dès le début, qu'on a la clef.
11 sera nécessaire parfois de les laisser parler d'abord tout à leur aise. Il faut qu'on puisse leur dire qu'ils ont inventorié leur tiroir. Mais ce sera très long, très confus, très chargé de détails inutiles et encombrants. Il sera possible, dans bien des cas, après avoir écouté quelques phrases, parfois même dès le premier mot, de diriger soi-même l'inventaire, en essayant, — avec bienveillance et sans manifester de hâte, avec 1 attention tranquille d'une auscultation, — de poser quelques interrogations précises et caractéristiques. Généralement, le malade, surpris et charmé qu'on mette le doigt sur la plaie, répond et attend, laissant la place à une question nouvelle. Il faut en proliter : c'est déjà presque un triomphe. On poursuit alors l'interrogatoire méthodique en se guidant d'après le sommaire de nos six premiers chapitres (qu'il sera préférable quelquefois de prendre à rebours); on formule les questions de telle sorte que le malade n'ait qu'à répondre oui ou non, oui surtout. Lorsque, pendant un quart d'heure, il n'a eu qu'à répondre oui; quand il a vu toutes ses misères, inexprimablement embrouillées dans sa cervelle, défiler en bon ordre au cours de l'entretien, tous les détails, dont le nombre et l'incohérence l'accablaient, se coaguler et se résumer dans quelques
le temps, il arrive que Ge désir s'atténue, parce que le malade se lasssî de no pouvoir jamais distinguer entre ce qu'il faut dire et ce qui n'importe pas, et de sentir toujours, quoi qu'il dise, qu'il en a trop ou pas assez dit pour être exact.
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idées précises, toute sa conscience compliquée s'étaler, pour ainsi dire, en plein jour ; quand il a senti surtout le doigt investigateur marquer certains points où lui n'avait jamais fixé l'attention : « Là, vous souffrez de telle manière * » ; alors, un immense soulagement se fait dans son cœur. Il n'a plus à se dire qu'il ne pourra jamais s'expliquer et qu'on n'arrivera pas à le comprendre. Il est expliqué et il est compris; et il est rare qu'il ne crie pas ceLle joie avec des mots naïfs et profonds. Surtout, ce qui vaut mieux, il est rare qu'il ne donne pas sa confiance «en plein », tout disposé à croire à sa guérison, si on la lui promet, et à suivre l'ordonnance qu'on libellera. Mais, avant de clore ainsi la consultation, il est très utile, — si le malade est intelligent et si on peut, sans le fatiguer, lui demander un effort de plus, — d'appuyer encore sur deux points. Il faut d'abord, et c'est en général facile, lui faire constater sa principale angoisse sous cette forme : « Impossibilité pour moi d'atteindre à la certitude, à la sécurité, dans les questions qui me tiennent le plus au cœur ». — En second lieu, par quelques mots très brefs et très clairs, il faut lui résumer la théorie explicative (IIIe partie, ch. i), et ainsi lui faire comprendre que l'impossibilité qu'il constate est d'ordre vital, une impossibilité de fond, et que toutes ses tentatives directes pour atteindre au-dessus de ses forces sont
1. Le malade, absorbé par Vidée obsédante, accorde souvent peu d'attention aux antres phénomènes, et notamment aux sentiments d'impuissance et d'inachèvement décrits dans le chap i de la deuxième partie.
condamnées à un échec absolu. Son expérience éclairée par cette explication le convaincra au moins théoriquement. Et on en tirera parti pour la pratique, contre ses efforts et ses ruminations.
Mais il ne faut pas le laisser sous cette impression décourageante, il faut faire briller l'espérance, lui montrer que, si les procédés qu'il emploie sont impuissants et malfaisants, il y en a un autre moins coûteux et plus efficace, et qui consiste à diminuer la difficulté en relevant la tension jusqu'à ce qu'elles soient de pair. On ajoute qu'on lui en indiquera les moyens à mesure qu'il en sera capable, et qu'on lui dira en toute franchise, dès qu'on l'aura vu à l'œuvre, jusqu'à quel degré et en combien de temps il peut espérer la guérison. De la sorte, il est soutenu par l'espoir, en même temps qu'il est éclairé sur la nécessité de la lutte; il voit que le directeur le prend au sérieux et tient en mains des méthodes rationnelles; il se sent compris et soutenu ; il a confiance.
Cette confiance, il faudra l'entretenir par les mêmes moyens. Le directeur, sans pose, mais tout naturellement, dans la pleine possession de sa doctrine et de ses méthodes, devra se montrer en toute occasion à la hauteur de sa tâche, et laisser percer la conviction qu'il répond du résultat, pourvu que le malade réponde de son obéissance. Mais point de vaine parade! et par exemple qu'on se garde bien, pour étaler sa compétence, de raconter au malade, par le détail1, des cas plus compliqués que le sien, des idées
1. Rien n'empêche de leur dire « en gros » que tel cas beaucoup plus grave que le sien a été rapidement guéri. 11 arrive
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encore plus folles, des peut-être encore plus étranges : il serait dans le cas de les prendre à son compte et d'enrichir ainsi son répertoire1. — Point de poudre aux yeux et surtout point de mensonge ! Sans parler d'autres motifs, ce serait déplorable au point de vue du traitement. Le scrupuleux a besoin de donner une confiance absolue. Le moindre mensonge la tuerait sans retour et le rejetterait dans l'abîme, plus désespéré. — Point de plaisanterie sèche sur ses idées folles : cela ne prouve rien, et le malade, qui se moque assez de lui-même, sait bien qu'il n'y a rien de plus facile, et il sent que son mal en somme est assez sérieux pour que son médecin ait mieux à faire que d'en plaisanter. Qu'on parle de sa folie, quand il y a lieu, sérieusement, ou avec un sourire plein de bienveillance, qui offre à son bon sens un® aide sans blesser son cœur; et qu'on se souvienne que les cœurs écorchés par la souffrance reçoivent les moindres chocs sur une plaie vive.
aussi assez souvent qu'il croit être un type de misère absolument à part, que ses « idées » sont inouïes et qu'on n'a donc pas de remède pour de tels maux ; et alors il est excellent de le détromper avec des faits précis. Récemment, appelé dans un asile auprès d'un jeune homme très malade, nous avons emporté le manuscrit de cet ouvrage, et, à mesure que le pauvre enfant nous racontait ses cas « inouïs », nou^ mettions silencieusement sous ses yeux les pages où nous en racontons de semuiables, puis nous lui. disions : « Cette personne est guérie maintenant » ou : « Elle est en voie de guérison ». Il a été très impressionné et très encouragé par cette petite mise en scène.
1. La remarque est d'un auteur anonyme, dans un excellent petit livre intitulé : UAnge conducteur des âmes scrupuleuses, Lille, Librairie Saint-Augustin, 1893, 2Ô édition, H3 sqq. - Cet ouvrage abonde en remarques utiles. On peut remettre aux scrupuleux l'édition spéciale qui leur est destinée ; mais les excellents conseils qu'on leur donne sont peut-être un peu trop délayés.
Aussi la compétence à elle seule ne suffirait pas pour inspirer et retenir la confiance nécessaire; il faut y joindre la bonté.
Certes, elle n'est point toujours facile. « S'il est un ministère riche en déboires et en mérites, c'est bien celui-là1 ». Il faut y mettre beaucoup de temps et beaucoup de patience, il faut tisser maille à maille la toile fragile du bon sens qu'un caprice du malade en un clin d'oeil déchire. Et la tentation vient vite de s'irriter contre ce malheureux, ennemi de lui-même, qui semble s'acharner contre son bon sens, contre son cœur, contre son devoir en prétendant obéir aux ordres de sa conscience. On a envie de lui crier, avec le P. Faber : Dieu, « en nous donnant ses commandements, n'a jamais eu l'intention de rendre fou qui que ce soit* ».
Le P. Faber, l'apôtre de « la bonté », se montre terriblement dur contre les scrupuleux : Ils « font le désespoir des médecins spirituels... Il est à regretter qu'on parle toujours des personnes scrupuleuses avec infiniment plus do compassion qu'elles n'en méritent... Ce serait un grand point de gagné si Ton pouvait persuader aux hommes cette vérité ascétique : qu'il n'y a rien dans le scrupule qui soit digne de respect. Il n'a aucune valrtur intellectuelle. Il ne mérite aucune estime morale... C'est tout simplement un sentiment vicieux et pervers, digne de pitié sans doute, mais de cette pitié que nous ressentons