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Legrand du Saulle, Agoraphobie, 112, cité par J., I

21 Professeur Grasset, Thérapeutique des maladies du système nerveux, 129.

3. « J'ai besoin d'une règle, d'une domination », s'écrie une malade de M. Janet. D'autres vont jusqu'à simuler la folie pour se faire enfermer et se forcer à obéir, afin d'être « protégés contre eux-mêmes », Voyez Névroses et Idées fixes, I, 460.

que la forme pratique; mais il est souvent tenté aussi de la reprendre par morceaux, sous la pression de ses peurs folies ou dans la rage de « se raisonner ».

Or, fragmentée, elle ne vaut plus rien; elle doit être absolue sous peine d'être inefficace, être entière sous peine d'être nulle, écraser tous les peut-être sous peine d'être dévorée par eux. On ne fait pas sa part à Tidée obsédante. Tout ou rien. Il faut ne lui donner rien, si on ne veut pas qu'elle prenne tout. Un enfant, à qui sa mère apprenait à prier, arrivé à ce passage : « Mon Dieu, je vous abandonne tout ce que je possède », s'arrêtait subitement et ajoutait tout bas : « Excepté mon petit lapin * ». Si l'on veut garder à part soi son petit lapin contre l'obéissance, le petit lapin grandira vite et pullulera, et l'on s'écriera douloureusement, avec E : « Pourquoi donc suis-je exaspérée de ne pouvoir vous obéir! » — Parce qu'on ne peut pas obéir en n'obéissant pas, parce que vous avez gardé un petit lapin, parce que, dès que vous avez réservé le moindre peut-être à votre propre décision, il déchaîne à lui seul l'armée des doutes et des angoisses, il vous pose à nouveau en face de l'impossible problème : Conclure au-delà de votre force, réaliser un acte vital pour lequel vous n'avez pas assez de vie. Imaginez, essayez tous les moyens, les plus absurdes et les plus héroïques : Peine perdue. Le hiatus demeure. Vous ne prendrez pas la lune avec les dents. Vous ne chasserez pas vos objections avec vos propres forces, pour la bonne

i. R. P. Rajoiond, ouvr. cité. 176,

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raison qu'elles n'y suffisent pas. Il y faut le secours d'autrui, et vous ne profilerez de ce secours qu'en obéissant à la consigne. Obéir à fond, sans réserve, ou voir le mal empirer : voilà le dilemme. Ce sont les faits qui le posent, il faut le subir.

Et pour achever la persuasion, après avoir mis en pleine lumière le dilemme inéluctable, l'obéissance comme unique et indispensable moyen de guérison, il faut déclarer au malade que, faute d'obtenir cette obéissance absolue, on renonce à une œuvre vaine et on ne s'occupe plus de lui. Ceci lui fera mieux comprendre cela.

Mais alors même qu'il sera bien convaincu de la nécessité d'obéir, la pratique lui en restera dure, parce qu'elle va contre toutes ses impressions, parce qu'elle l'oblige à remonter le courant de toutes ses idées et de toutes ses peurs folles. Le courant est si fort, il lui faut ramer, pour le vaincre, avec un tel acharnement ou du moins une telle opiniâtreté, qu'il lui est nécessaire, pour tenir bon, pour appliquer le moyen sans défaillir, de vouloir le but, la guérison à tout prix.

Il faut qu'il veuille guérir d'un vouloir ardent, absolu, indomptable. Certes, il souffre assez de son mal pour que ce vouloir spontanément surgisse. Mais, ici comme toujours, le malheureux est voué à des poussées contradictoires. Toujours des cercles carrés ! Il veut et il ne veut pas. Nous avons vu [27 sq.] qu'il parle au conditionnel : « Je voudrais, si je n'avais pas peur de compromettre ce à quoi je liens ».

Or, il a peur ; donc pratiquement il ne veut pas. « Je voudrais, si je pouvais le faire sans mépriser mes doutes ». Or, il ne le peut pas ! Guérir, c'est précisément les mépriser. « Je voudrais » en somme... un cercle carré. Et il n'en sort rien. — Il faut l'amener à dire . « Je veux ».

Il faut donc lui montrer que cela se peut sans rien détruire ni rien compromettre de ce à quoi il tient ; et que, au contraire, il compromet tout en ne guérissant pas.

La formule impérative, la tendance préférée qui est au fond de son angoisse et en commande tout le mécanisme, est habituellement raisonnable, avonsnous dit [14], ou même nécessaire1. On lui déclare qu'on la respectera, et Ton tient parole.

1. Si elle n'est point raisonnable, il faut la modifier autant qu'il en est besoin. C'est possible, croyons-nous, quand on a vraiment affaire à une obsession et non pas à un délire. — Telle malade est obsédée par la peur d'engraisser. Idée bizarre ; mais on peut en dégager la parcelle de vérité acceptable; « Pourquoi la peur d'engraisser? — Parce que je serais laide. — Pourquoi la peur d'être laide? — Parce que je veux être aimée ». — On peut donc essayer de transformer le souci de ne pas engraisser dans le souci de mériter l'affection des gens raisonnables, et, sous cette forme, on n'a plus à le combattre. -- Telle autre que nous avons citée, était obsédée de la poussière. Pourquoi? Parce qu'il faut avoir, chez soi, une propreté exquise. Fort bien ! Va pour la propreté exquise. — C'est toujours en somme une idée de bien qui attire les volontés humaines ; en prenant cette idée dans son fond, en la généralisant, en la dégageant des circonstances de hasard où l'esprit l'a enfermée comme dans une gangue, on peut en faire un but raisonnable. On voit que, par ce moyen, on ne rapetisse pas le désir primitif, on l'agrandit. Les personnes, par exemple, qui ont horreur de la poussière s'absorbent sur cette idée et supportent admirablement la malpropreté qui se présente sous une autre forme ; de même que les personnes qui se lavent toute la

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Or, il s'agit d'une question de conscience morale ou d'autre chose.

Voyons d'abord ce dernier cas : Le malade a donné sa confiance, il sait que son directeur y voit plus clair que lui; sans doute, il ne le croit pas infaillible; mais lui non plus ne l'est pas ; décela du moins il est très sûr : tout son bon sens lui crie donc qu'il risque moins de se tromper en suivant un guide qui affirme voir le chemin, qu'en marchant à l'aventure fout seul dans la nuit noire. Et si, après tout, cela ne met pas son rêve à l'abri de tout hasard, c'est la meilleure et Tunique sécurité qui lui soit possible. Au delà, c'est la chimère. Il n'y a pas, en dehors de la morale, un seul bien en ce monde que l'homme soit capable de soustraire à tous les risques, comme d'ailleurs il n'y en a pas dont il ait absolument besoin. Il faut rester dans les bornes fixées par la nature, ne serait-ce que pour cette bonne raison qu'on ne peut pas en sortir1.

journée supportent un peu partout des nids de poussière. Le souci général de la propreté sera plus efficace pour assurer le désir réel qui est au fond de ces formules amoindries.

1. On dira peut-être : C'est un appel au bon sens, et ne risquet-iî pas de rester inefficace auprès de l'obsédé, comme tant d'autres que nous avons vus? — ■ Nous répondons : Le jugement, ici, ne porte pas sur l'idée obsédante, mais sur la maxime seulement qui en est le point de départ ; il est ainsi beaucoup moins complexe, et donc beaucoup plus facile ; il peut ne pas dépasser la force du sujet. Il compare, non pas les oui et les non qui s'agitent dans le tréfonds obscur de sa conscience, mais deux personnes distinctes : son directeur, en qui il a confiance, et luimême, dont il connaît les « folies ». Le jugement étant ainsi plus calme, peut iui paraître plus clair. Mais le doute pourra le submerger par moments; il faudra que le directeur rappelle la décision prise et surtout la fortifie par les actes, en amenant le malade à se condui-: « comme si ». (Voyez Le Gouvernement de soi-méms deoxième orineipe.i

Mais, s'il s'agit du scrupuleux proprement dit, si son rêve est de faire le bien et d'éviter le mal, cette sécurité aléatoire ne peut plus lui suffire, précisément parce que, le bien moral étant le bien suprême, il faht Tassurer à tout prix, même au prix de la guérison. — Par bonheur, on peut offrir ici au scrupuleux une sécurité absolue. Il n'a rien à redouter de l'obéissance que son directeur lui réclame. Même si le directeur se trompe, lui ne peut se tromper. Même si l'acte conseillé était matériellement coupable, sa conscience à lui serait indemne. Sa foi lui montre, dans le prêtre qu'il a choisi pour directeur, l'ambassadeur de Dieu auprès de son âme ; et tant qu'il ne voit pas, avec une indéniable évidence, qu'on lui demande un péché formel, il a le droit, il a le devoir de ne pas regarder l'ambassadeur comme disqualifié, le droit et le devoir d'obéir. Or, user de son droit et remplir son devoir, c'est à coup sûr, éviter le mal, c'est ne rien compromettre de sa moralité1.

Il n'a donc rien à craindre pour son rêve en voulant guérir par l'obéissance à tout prix. Mais il a tout à craindre s'il ne s'y décide pas; la maladie, si elle

i. Nous avons voulu, dans ces études psychologiques, ne pas sortir de la psychologie; mais la psychologie peut faire état de tous les faits de conscience : or, c'est un fait que le croyant admet les données théologiques auxquelles nous venons de faire une rapide allusion. Elles sont exposées dans tous les auteurs ascétiques et dans toutes les théologies morales à propos des scrupules. Voyez par exemple saint Alphonse de Liguori < Homo apostolicus, I, n 8 -H) en rapprochant cette doctrine du décret approuvé par Grégoire XVI 5 juillet 1831). Voyez aussi LAnge conducteur y 30, 39, 149-155. « L'âme scrupuleuse doit à son confesseur une obéissance sans limite, tant pour croire à la bonté de •es décisions que pour les pratiquer » (39.)

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se prolonge, compromet son rêve, et tout le reste par-dessus le marché.

Les auteurs ascétiques et les directeurs d'âmes ont souvent constaté qu'une crise de scrupules purifie, détache de la bagatelle, fortifie, oriente en plein élan les âmes généreuses vers l'idéal ; mais c'est à la condition que la crise soit courte et qu'on y échappe par la bonne porte, par la victoire, sans rien y laisser de ses bons désirs et de ses bons espoirs, sans demander quartier et sans payer rançon. Quand le mal se prolonge, parce qu'on tergiverse, parce qu'on veut et puis on voudrait guérir, alors on paye rançon — non seulement une rançon de douleurs, mais de ruines.

On use sa vie à l'œuvre vaine que nous avons vue [ire partie, ch. n]; on ne profite pas de l'expérience parce qu'on n'enregistre rien, l'attention étant toute prise ailleurs; on ne mûrit pas, parce qu'on ne s'adapte pas; on reste enfant et l'on devient vieux; on ne tire rien de son capital de vie et on le gaspille. Si tous les surmenages produisent une dégénérescence, un arrêt de développement et une sénilité précoce; celui-là, qui prend tout l'être jusqu'à l'intime et qui n'a pas de trêve, ne saurait ne point laisser de traces. Les malades, par moments, s'en rendent compte : « Je sens des symptômes de stérilisation intellectuelle, s'écrie F ; je sens que mon rendement professionnel, intellectuel, social, religieux, est compromis. Si cela continue, je vais tout simplement et tout lamentablement manquer ma vie » [cf. 32]. « C'est quand l'orale est apaisé que Ton constate ses

dégâts, dit B, dans un moment de calme. Il y a, hélas ! bien des ravages dans le jardin de mon âme; c'est une vraie dévastation : des ruines jonchent le sol, etrédifice est démoli ».

C'est parfois l'édifice qu'on voulait à tout prix construire, qui se démolit ; c'est le désir cher entre tous et que l'on croyait ainsi préserver, qui menace ruine. Quel que soit l'amour de l'obsédé pour son rêve, il n'est pas infini, et, comme tout amour en ce monde est une préférence, il peut arriver que la torture dont il le paye lui paraisse à la fin d'un trop grand prix, et qu'il lui préfère la paix payée par l'abandon de son rêve. A force de se dépenser en efforts stériles, on se lasse de toute contrainte et de toute discipline. Après s'être bandé, des années durant, vers un impossible résultat, la réaction se fait, égale à l'action. Tel scrupuleux, exaspéré de n'être jamais sûr de rien, de ne jamais savoir, malgré ses héroïques et absurdes procédés, s'il a fait, oui ou non, une faute, se met à pécher de tout son cœur et de toute son application, pour être enfin sûr de quelque chose. Tel homme, qui étonne même nos contemporains, par l'outrance de ses doctrines et le dévergondage de sa vie, est un ancien scrupuleux qui fait sa réaction.

La plus grande tentation des âmes, c'est la tristesse. Quand la pompe a aspiré toute l'eau claire de la source, c'est la boue qui monte; quand le voyageur altéré n'a rien de mieux pour sa soif, il met ses lèvres à l'eau des mares; quand le cœur n'a rien, rien, ni en nature ni en espérance, pour s'en faite u, 1q

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une joie honnête, il aspire le plaisir, et le plus vulgaire, le plus vil, faute de mieux, finit par lui sembler bon. Et voilà le péril pour le scrupuleux qui ne veut pas guérir, « La tristesse tue », dit l'Écriture1; et saint François de Sales déclare que « l'inquiétude est le plus grand mal de 1 ame, si on en excepte le péché8 ». Gerson va jusqu'à dire que le scrupule est un mal peut-être pire que le relâchement3.

Là-dessus encore, les obsédés, par moments, sont de l'avis des sages : « Etre toujours contrainte, toujours comprimée, finit par vous exaspérer, s'écrie À. Et il est des réveils terribles, des soifs de gaîté, de bonheur, d'épanouissement, un besoin impérieux d'avoir de la joie à tout prix : C'est un péché? tant mieux! Je voudrais en faire mille... Et j'aurais été tentée parfois de faire mille vraies sottises, pour me délivrer de ce cauchemar affreux, si... » Par bonheur, il restait un si. Il ne reste pas toujours4. Un autre, en avouant ses fautes, ajoute : a J'ai la notion précise d'être descendu par désespoir ». Le désespoir, c'est le terme où peut conduire cette lutte que nulle victoire jamais ne couronne,

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