‹ Le gouvernement de soi-mêmeChapitre 74 sur 93 · J., I, 699 sq · texte numérisé non relu

J., I, 699 sq

était alors en cause, une objection possible qu'il nous faut maintenant regarder en face, avant de tirer parti de notre définition.

Quand la science étudie les manifestations vitales, celles qu'elle peut atteindre, elle constate un fait singulier : la destruction du matériel organique. Tout acte de la vie semble jeter à la mort une parcelle du vivant et dissocier au lieu d'unir. Dans le repos, qui est une mort apparente, se reconstituent au contraire les synthèses organiques, ces merveilleuses élaborations de la matière qui ont jusqu'ici délié limitation des chimistes, ces composés qui condensent, dans d'infimes corpuscules, une puissance, énorme, ces merveilleux explosifs si bien compris, si délicats, si instables, et qui s'entassent par myriades de piles dans l'arsenal de l'organisme. Sous la moindre poussée de vie agissante, l'arsenal explose par tranches, les synthèses se défont, la matière organisée se dissocie et s'éparpille, jonchant les environs de ses débris inertes. « La vie c'est îa mort », s'écriait Cl. Bernard.

C'est bien étrange. Sans doute il ne faut point forcer le sens de cette parole. Cl. Bernard a voulu dire seulement que la mort accompagne la vie, qu'elle est comme l'envers des manifestations vitales. Et en détinitive, ce ne serait que pour mieux vivre que la vie tuerait une partie de sa substance, elle sacrifierait et dissocierait quelques-unes de ses synthèses pour réussir une synthèse d'ordre supérieur, l'adaptation à la réalité du moment. Et cette explication déjà suffirait à notre thèse.

Mais, si haute que soit l'autorité de Cl. Bernard,

320 l'obsession et le scrupule

il n'est pas défendu, avant de le croire sur parole, d'y regarder de plus près.

Il est vrai que ce n'est point facile d'y regarder de près. La science contemporaine s'y efforce néanmoins, et déjà elle se demande s'il n'y a pas lieu de distinguer, dans le matériel organique, le protoplasme vivant et les réserves vitales, et si ces dernières ne seraient pas les seules, quand l'organe fonctionne, à payer à la mort la rançon de la vie. La science est incapable, pour le moment, de donner la réponse; mais c'est beaucoup qu'elle puisse poser la question. Elle nous laisse le droit de penser, jusqu'à preuve du contraire, que la vie conduit le fonctionnement de ses organes comme le chauffeur son automobile, en brûlant les essences et non pas les pièces de sa machine1, ou comme un peuple fait la guerre en sacrifiant ses munitions mais le moins possible ses hommes. Elle a besoin — pour produire un transport de matière à travers l'espace, un mouvement, un travail — d'une certaine somme d'énergie. Elle l'emprunte à ses réserves, à son combustible accumulé, à ses munitions, à ses explosifs, et c'est à leurs dépens que l'acte s'accomplit.

1. Les pièces s'usent peu à peu, parce qu'elles sont matérielles et subissent les contre-coups de l'action, et il faut les changer de temps à autre. Mais elles ne fournissent pas le combustible à brûler pour agir. De même pour le protoplasme vivant. — M. Le Dantec, (Théorie nouvelle de la vie, Paris, Alcan, 1896) soutient, à rencontre de Gl. Bernard, la théorie de Y assimilation fonctionnelle ; il croit faire la preuve de l'hypothèse que nous soutenons : mais les maîtres ne regardent pas ses conclusions comme scientifiquement établies, dans l'état actuel de nos connaissances. C'est donc acîn ILraent une hypothèse permise, mais non pas encore un fait 4ém;. nirc, par la science.

On ne peut pas dire, dans ce cas, que la vie c'est la mort, que pour s'affirmer elle se tue ; non, mais vivre c'est agir; vivre dans la matière, c'est agir dans la matière, et c'est donc opérer des transports d'énergie; et cette énergie, il faut bien la prendre quelque part. La grande merveille, c'est que la vie sache la préparer à l'avance, la mettre au bon endroit et l'y trouver au bon moment.

Mais alors ces énergies-là — qu'elle manipule et emmagasine, toujours prête à les utiliser pour son plan, à les dépenser, à les sacrifier — ce n'est pas elle; ce sont ses armées ou ses outils; et les actes qui en résultent sont à elle, comme les notes qui jaillissent sous le coup d'archet sont à l'artiste. Il peut en revendiquer le point de départ, l'intention musicale, l'ordonnance, l'harmonie ; mais le reste, qui est précisément toute la réalité concrète, c'est le violon directement qui le fournit. Et de même toutes les « fonctions » qui développent un mouvement dans l'espace, viennent, pour une part, de la vie, mais de loin ; et si on peut les appeler des « manifestations vitales », puisque vraiment elles manifestent la vie, cependant elles ne sont pas la vie; elles en viennent, elles en témoignent, elles en portent l'empreinte par tout ce qu'elles révèlent d'adaptation harmonieuse ; mais, dans toute leur réalité concrète, ce n'est pas de la vie, ce n'est pas de la mort, c'est de la matière qui se déplace d'après ses lois. Rien d'étonnant à ce que nous y trouvions la multiplicité et l'éparpillement. L'unification n'existe que dans ce qui est proprement vital, dans ii. 21

322 l'obsession et le scrupule

Tidée, dans l'adaption qui s'y exprime ou s'y reflète.

Quand la vie se repose, nous dit-on, c'est alors que les synthèses organiques se constituent. Mais qu'est-ce que ce repos ? C'est le repos de la vie de relation, de la vie animale manifestée au dehors ; mais c'est l'activité de la vie organique, qui ne se repose jamais et qui devient alors plus intense, parce que l'énergie d'où elle émane, n'étant plus dérivée sur d'autres points, se concentre tout entière dans sa tâche. Et précisément, on nous montre que c'est une tâche de synthèse, d'organisation, d'unification, poursuivie sans relâche dans la cellule, dans ses éléments eux-mêmes et dans l'organisme tout entier. Les plantes, n'ayant pas d'autre vie que celle-là, ne font jamais autre chose, et chez elles rien ne donne l'illusion que la vie c'est la mort.

Il nous est donc permis de maintenir, pour la vie organique, la définition que nous avons proposée : C'est une puissance d'unification. Là, où nous sommes sûrs de rencontrer la vie à l'œuvre, elle ne fait pas autre chose; et là où elle semble faire autre chose, ce serait, même si les apparences correspondaient aux faits réels, pour réussir une unité supérieure ; mais il est probable que ces apparences nous trompent et que nous sommes alors en face, non pas de l'action vivante, mais de son contre-coup matériel. Et si, dans ce déplacement de matière, il se mêle encore de la vie concrète, c'est l'idée qui le gouverne et c'est la conscience qu'on en a.

Or, si nous parlons de la vie consciente, et c'est bien d'elle surtout qu'il s'agit, nulle apparence ne

peut plus nous faire illusion : c'est partout et toujours l'opération de synthèse qui accompagne Faction ; l'action partout et toujours est essentiellement unifiante. La conscience n'existe qu'à la condition, pour la vie, de saisir, dans un instant très court, la multiplicité des éléments et d'en faire quelque chose d'insécable, d'inétendu, d'essentiellement un, qui s'appelle une sensation *, une idée, une pensée, une joie, une douleur, une décision. Quoi de plus un qu'une décision, et quoi de plus complexe dans ses éléments? Si complexes qu'ils soient, la décision n'existe qu'au moment où la conscience les ramasse, les domine, les fond dans un acte un et simple qui est son oui ou son non. Et la sensation elle-même? La lumière rouge accomplit 400 trillions de vibrations à la seconde ; M. Bergson a calculé que pour les détailler une à une, il y faudrait 25.000 ans5, soit 2.500 ans pour en détailler les 40 trillions qui se succèdent en un dixième de seconde. Or, dans ce dixième de seconde, la conscience en fait la sensation de rouge, où nulle division n'apparaît plus, où toiU est fondu dans l'unité 3.

1. Le siège de la sensation est étendu, mais non pas le fait de conscience. Avec le multiple, la conscience fait quelque chose d'unifié.

Page 1