Voyez Mario, ci lu par J., I
une page, un chapitre, selon le degré de la maladie ; puis les résume, oralement ou par écrit. Au bout de quelque temps, on peut mettre un intervalle de plus en plus considérable entre la lecture et le résumé. Nous avons vu, par cette méthode, dont l'emploi était surveillé par son père, une jeune fille revenir très rapidement à l'attention normale. — Le travail artistique a l'avantage d'intéresser aisément, mais il lui arrive aussi d'exciter les nerfs et d'épuiser le cerveau. Nous croyons, par exemple, qu'on abuse souvent de la musique. Le dessin, qui exige une application calme et soutenue, nous paraît préférable pour ceux qui ont les aptitudes et une première initiation. Et, si l'initiation manque, on peut toujours, au moins dans les cas graves, prescrire les premiers exercices du dessin linéaire comme un excellent moyen de restaurer l'attention.
Tous ces moyens, même ceux que nous déclarons faciles, suscitent des objections de la part des malades. Ils sont apathiques souvent, mélancoliques presque toujours, n'ayant du goût à rien ou plutôt, comme ils disent, « dégoûtés de tout ». Et, quel que soit le travail — ou même le sport, la distraction, l'amusement — qu'on leur propose, leur habituelle réponse est que « cela ne leur dit rien ». Il faut les raisonner, pour autant qu'ils en sont capables, les encourager, les décider à s'y mettre en plein, loyalement, pour exécuter l'ordonnance, avec élan même, avec entrain comme si « cela leur disait quelque chose », comme si cela les enchantait. Il arrive souvent que cette minute d'effort au clébut leur donne
une heure de force, et que le goût vient quand ils ont ainsi passé résolument par dessus la répugnance.
Nous venons de prononcer un mot sur lequel il faut insister.
Va effort est le « mètre de notre valeur d'hommes... Qui ne peut rien rendre n'est qu'une ombre; qui peut rendre beaucoup, un héros. » NoVe vie vaut en proportion de « la somme d'efforts dont nous sommes capables1. » Cette capacité a été amoindrie par l'obsession. Il faut la relever, et les exercices qui la restaurent peu à peu sont parmi les plus importants. L'effort se rencontre déjà, plus ou moins dissimulé, dans les exercices énumérés jusqu'ici. Mais il faut le présenter au malade à visage découvert, aussitôt qu'il devient capable de le regarder en face.
Ce qu'est l'effort au point de vue psychologique ou même physiologique, il n'est pas facile de le définir. Mais le langage courant exprime par ce mot un déploiement volontaire de force, et c'est assez clair pour notre dessein. Ce déploiement de force pour vaincre une résistance et réaliser un but est déjà par lui-même une révolte contre l'automatisme, une excellente concentration du moi, une sorte de totalisation des énergies, comme une écluse où s'élève le niveau du courant qui nous porte. Et de plus, c'est un encouragement bientôt qui vient avec le succès.
Car il faut réussir. Nous avons déjà dit que les
i, W. James, ouvr. elle, Giô-G12.
efforts manques ne valent rien. Il faut doser soigneusement ceux qu'on exige. Par exemple, « il n'est guère possible de demander tout de suite au malade des efforts contre sa phobie principale (sauf ceux dont nous avons parlé au chapitre n). On risque de n'obtenir ainsi que des phénomènes de dérivation1 ». Il ne faut pas demander l'impossible, ni même le très difficile; mais toujours un peu plus que ce qui est actuellement facile, un acte qui exige, pour aboutir, qu'on relève légèrement le niveau de l'écluse.
Avec le dosage de la difficulté, la qualité aussi a son importance. Les prescriptions positives, imposant tel acte à faire à tel moment et dans telles conditions, valent mieux, à ce point de vue, que les défenses. C'est l'observation que nous faisait Za, une très jeune fille. Ou bien il faut ramener les défenses à un effort positif, comme, par exemple, quand on traite les tiqueurs en leur imposant un effort positif de volonté qui les immobilise de telle façon pendant tel nombre de minutes.
Enfin, parce que le succès des efforts tentés, importe beaucoup ; après les avoir bien choisis et dosés, il faut s'ingénier pour les faire aboutir. C'est dire qu'il faut donner de la force, du courage, qu'il faut encourager. La floraison sans doute ne peut pas dépasser l'élan de la sève ; mais la sève s'élance, à mesure que le soleil se fait plus chaud, jusqu'à l'extrémité des branches. De même, si l'on ne peut exi-
336 l'obsession et le scrupule
ger des efforts hors de saison ni d'autre nature que le malade ne peut les fournir, on tâche, avec du savoir-faire et du dévouement, de l'amener peu à peu à s'épanouir dans des efforts bien adaptés jusqu'au bout de la sève.
Un règlement est à peu près indispensable pour encadrer tous les exercices précédents. Le malade abandonné à son inspiration personnelle n'aurait pas l'énergie de ces multiples décisions à prendre contra lesquelles d'ailleurs mille objections se lèveraient h chaque instant. Il faut lui supprimer toute délibération, et « clore le débat » par un règlement — assez large pour ne pas l'encombrer avec une torture de plus, — mais assez précis pour ne laisser place à aucune incertitude, et assez impératif pour écarter toute hésitation.
La fidélité à ce règlement constitue d'ailleurs pour le malade un exercice de plus de la conscience, de la volonté, de l'attention, de l'effort !. Et, dans le même esprit, on peut lui conseiller encore de prévoir luimême et de fixer sur un agenda, pour éviter les agitations du dernier moment, ce qui devra être fait dans la journée, dans la semaine, « puis, une fois la
1. Quand le règlement est accepté à fond, de telle manière qu'on ne songe plus à s'y dérober, il arrive, par un effet inverse, qu'il repose, parce qu'il supprime la plupart des actes supérieurs dans la hiérarchie psychologique, qu'il simplifie l'existence. 11 sert alors non pas à relever directement la valeur vitale, mais à éviter les gaspillages. Gela peut suffire quelquefois pour amener la guérison. Telle est sans doute l'explication des cures obtenues spontanément par le service militaire, comme on en cite quelques cas : par exemple, H. et J., 11, 468.
chose écrite, d'exécuter ponctuellement » au moment voulu l.
La décision enfin doit occuper le point culminant dans cette série d'exercices.
On a bien vu d'ailleurs que tout, dans ce qui précède , la prépare, et si Ton se rappelle la description de l'obsédé [IIe partie, ch. i], Ton sait qu'elle est son principal besoin. L'indécision est sa souffrance et son infirmité, sa marque la plus caractéristique ; elle est faite, dans la pensée, par le doute; dans le choix, par l'hésitation; et dans l'exécution, par le tâtonnement. Elle révèle partout son manque d'adaptation à la réalité. La remplacer par l'esprit de décision, serait du coup guérir le malade et fournir la preuve que la vie est remontée au niveau normal et s'est mise de pair avec les besoins.
On devine que la chose ne va pas sans difficulté. Mais, là aussi, en forgeant on devient forgeron; c'est à force de se décider qu'on acquiert l'esprit de décision.
Or, il ne suffit pas de dire au malade : « Décidezvous », pour qu'il se décide ; et il ne faut même pas demander, dans les débuts, qu'il se décide hardiment pour des cas notables. Il est entendu qu'on l'aidera au contraire ou qu'on décidera pour lui. Mais on peut l'amener à multiplier les petites décisions qui n'entraînent pas de conséquences. Un regard de l'esprit sur le choix à faire, le temps de peser le pour ou le
1. Burlureaux, ouvr. cité, 177. — Le procédé toutefois n'est pas à employer partout et toujours; il peut présenter, eu certaines circonstances, plus d'inconvénients que d'avantages.