CHAPITRE III
MINISTÈRE TALLETRÀND
9 juillet-26 septembre 1815
I. Constitution du nouveau cabinet. Préambule de l'ordonnance : un Conseil privé et un Cofiseil des ministres ne comprenant que les ministres secrétaires d'Etat ayant département. — Institution d'un président du Conseil. — L'influence anglaise se déclare satisfaite. — Anomalie de l'assistance au Conseil d'un secrétaire ne faisant pas partie du cabinet et appartenant m^me au parti politique adverse. Son influence auprès du roi. II. Les ministres affirment leur responsabilité et leur solidarité. Note sur ce sujet, remise aux représentants des puissances étrangères. — Mémoire sur l'organisation du ministère, échangé entre les ministres : nécessité de gouverner par les Chambres : diverses classes d'affaires devant être délibérées dans le Conseil. — IIL Causes qui rendent nécessaire la dissolution de la Chambre des députés. — Grande majorité ultraroyaliste donnée par les élections. Talleyrand est menacé. — Le roi est décidé à ne pas le soutenir contre la Chambre : M. de Vitrolles expose exactement au roi, sur ce point, la théorie du gouvernement parlementaire. — Exigences folles des puissances étrangères. Talleyrand propose d'en profiter pour se retirer. Langage du roi très conforme aux principes parlementaires.
Louis XVIII, remonté sur le trône, ne pouvait manquer à Tobligation de constituer un véritable ministère.
Le 10 juillet, le Moniteur publia rordonnance, datée de la veille, composant le cabinet, avec un préambule qui indiquait clairement que, à la différence de ce qui avait eu lieu sous la première Restauration, la réalité du pouvoir serait réservée aux seuls ministres secrétaires-d'Etat réunis en Conseil. Le Conseil privé, qu'on créait à côté, n'apparaissait que comme un moyen de satisfaire Tamour-propre des princes et de quelques personnages qu'on voulait se ménager : « S. M. vient de déterminer les formes qui, dans le système constitutionnel de son gouvernement, lui ont semblé être applicables à l'administration qu'Elle adopte pour la France. Cette administration, dans sa partie supérieure, sera composée d'un Conseil privé et du Conseil des ministres. Dans le Conseil privé entreront les princes, les ministres d'Etat et les personnes que S. M. jugera à propos d'y appeler. Ce conseil, qui ne se réunira que sur une convocation spéciale, offrira un moyen de faire discuter devant le Roi, d'une manière plus solennelle, un certain nombre d'affaires, et donnera en même temps k Sa Majesté l'occasion de récompenser des services rendus, et les personnes pour lesquelles Elle aurait une bienveillance particulière le nombre des membres de ce conseil n'étant point fixé. Après ce conseil, viendra celui des ministres responsables, auquel ne pourront se trouver que les ministres sccrétaires-d'Etat ayant département * ».
En fait, le Conseil privé ne devait jamais être réuni. Parfois seulement, dans la suite, quelqu'un de ses mem-
* Moniteur universel du 18 juillet 1815, p. 782.
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bres fut appelé par l'un des ministres à leur Conseil, devant le roi, pour lui faire prendre part à la discussion d'une loi importante '.
Quant au véritable Conseil des ministres ainsi institué, on voit combien il différait du conseil qui avait porté ce même nom sous la première Restauration. Un président du Conseil était nommé, et c'était Talleyrand. Peut-être, il est vrai, n'aurait-il pas eu dans le Conseil toute l'autorité et toute la prépondérance auxquelles ce titre lui donnait droit, si dans ce Conseil étaient entrés deux personnages que le roi projetait d'y mettre : le duc de Richelieu et Pozzo di Borgo ; l'ordonnance attribuait le ministère de la maison du roi au duc de Richelieu, et on faisait offrir le ministère de Tintérieur à Pozzo di Borgo, tout en le confiant provisoirement au ministre de la justice. Mais le duc de Richelieu et Pozzo refusèrent tous les deux, et ainsi le ministère eut vraiment un carac7 tère d'unité. Les départements des finances et de la marine étaient donnés respectivement au baron Louis et à M. de Jaucourt. M. Beugnot recevait seulement la direction générale des postes. Le baron Pasquier était ministre de la justice et avait en outre provisoirement, nous venons de le dire, la direction du ministère de l'intérieur. Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr était placé à la tête du ministère de la guerre. Quant à Fouché, si Louis XVIII s'était assez facilement résigné à lui donner le ministère de la police, c'est qu'il avait été demandé à la fois par Wellington parlant au nom de
* Mémoires du baron de VttroUeSj Paris, Charpentier, 1884, 8 vol. in-8«, l. III, p. 219.
l'Europe, par le comte d'Artois et le faubourg Saint- Germain, par Talleyrand lui-même '.
Au lendemain même de l'ordonnance constituant le ministère, l'influence anglaise se déclarait satisfaite. Le 10 juillet, lord Charles Stuart, ambassadeur d'Angleterre, accusait réception au prince de Talleyrand de la lettre par laquelle il lui avait fait connaître les choix du roi et il ajoutait : « Comme l'unité d'un ministère responsable offre une garantie qui, en même temps, assure la confiance de la nation et donne un soutien à ta Couronne, je ne fais aucun doute que cette communication de la décision de Sa Majesté Très Chrétienne sera agréable ?i mon souverain ' m.
Tous les ministres se mirent à l'œuvre avec zèle, se réuniiisant chaque jour chez Talleyrand, dans sa chambre à coucher, à l'entresol de son hAtel, et, deux ou trois fois par semaine, aux Tuileries devant te roi '. Cela ne veut pas dire qu'ils ne manquassent pas de l'expérience du gouvernement de cabinet, et on peut admettre que, malgré ces réunions si fréquentes, ils méritaient, au début tout au moins, le reproche, que leur adresse M. de Vilrolles, de traiter chacun les aftaJrcs de son département suivant son caractère et son talent, et sans s'occuper de les rattacher à aucune considération
' Louis MadeliD, op. cit., t. Il, p. 439.
' H As ihe unilj ol" a responsible administratioD oflers a pledge wliich alike ensurcs llic confidence of llie Nation and afTords support lo the Crown, I make no doubt Ihal this communication of His Most Christian Majesly's resolution will be agréable to mj Sovereîgn., (Arch. aff. étrang., Prarce, vol. 691, fol. 12).
* Vitrolles, Mémoires, L III, p. 132.
de politique générale. La direction de cette politique serait revenue de droit à Talleyrand, comme chef du ministère, mais il n'en sentait pas Timportance et n'en prenait pas la peine. « Son bel esprit, dit M. de Vitrolles, se perdait à nous donner quelques phrases et tout au plus quelques expédients qui servaient à traverser de petites difficultés » *.
Il n*y avait plus de ministres d'Etat sans département qui prissent part au Conseil, mais M. de VitroUes, sans avoir le droit de vote, continuait à v assister en qualité de secrétaire, comme avant les Cent- Jours, bien que sa place n'eût pas été expressément réservée lors de la formation du nouveau ministère. C'était assurément une anomalie singulière, avec un cabinet responsable et solidaire, que cette présence au Conseil d*un homme qui se trouvait ainsi au courant de tout ce qui s'y passait, sans partager aucune responsabilité, d'un homme même qui appartenait au parti politique adverse. Cela s'explique peut-être par l'insouciance de Talleyrand, et surtout par la faveur dont jouissait personnellement M. de VitroUes dans l'espril du roi. Non seulement M. de VitroUes assistait au Conseil, mais c'était même lui qui se chargeait de rendre compte au roi de toutes les séances qu'il n'avait pas présidées, excepté dans les cas rares où Talleyrand le faisait luimême *.
On conçoit quelle importance fâcheuse prenait ainsi un secrétaire qui ne faisait pas partie du cabinet, et ce
* VitroUes, Mémoires^ t. III, p. 156.
» VitroUes, Mémoires, t. III, p. 132.
fut roccasion d'un incident en Conseil que M. de Vitrolles rapporte lui-même dans ses Mémoires. Un jour que le roi avait chargé M. de Vitrolles de faire directement une recommandation aux colonels de la garde royale, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr déclara en Conseil qu'il n'était plus ministre de la guerre, que c'était M. le baron de Vitrolles, puisque c'était lui qui était chargé de transmettre les ordres du roi aux chefs de Parmce. M. de Vitrolles eut beau alléguer qu'il s'était agi non d'un ordre mais d'une simple recommandation gracieuse, les membres du Conseil se montrèrent offusqués et Talleyrand dit que, « dans les circonstances difficiles où se trouvaient les ministres, s'ils étaient encore contrariés par ceux qui siégeaient avec eux, il fallait renoncer à conduire les affaires du roi » ^ M. de Vitrolles retira alors sa chaise du rang de celles des ministres, mais l'incident n'eut pas la conséquence
* Vitrolles, Mémoires, t. III, p. 175. — M. de Barante écrit, dans ses Souvenirs, à propos d'une tentative de modification de la garde rojale : « M. de Vitrolles, qui assistait au Conseil en qualité de secrétaire, et en connaissait ainsi les desseins, pesa de tous ses efforts sur le roi pour l'amener à refuser cette réforme. M. de Talleyrand en fut profondément irrité. Je l'ai entendu, à propos de cet incident et de quelques autres du même genre, traiter M de Vitrolles de la façon la plus outrageante, toutefois en termes indirects. Il eût été plus simple de ne pas lui maintenir ses inutiles fonctions. Chaque jour, M. de Talleyrand et ses collègues se promettaient de ne plus avoir parmi eux un homme du parti ennemi ; mais il existait apparemment des motifs pour le ménager. On n'osait point le chasser et on essayait de le dégoûter. Quant à lui, il endurait tout et semblait se railler de leur malveillance impuissante ». (Souvenirs du baron de Barante, publiés par son petit-fils Claude de Barante, Paris, Calmann Lévy, 1892,1.11, p. 195).
logique qu'il aurait -dû avoir, le maréchal et M. de Vitrolles s'étant, après le Conseil, serré la main.
En dépit des imperfections qui existaient encore dans le fonctionnement du cabinet de 1815, les ministres ne tardaient pas à affirmer d'une façon remarquable leur responsabilité et leur solidarité. Lorsque, à la fin de juillet, les agents diplomatiques étrangers réclamèrent du gouvernement un Mémoire détaillé sur les institutions politiques et constitutionnelles de la Fraîice^ telles que le roi se propose de les établir définitivement, le baron Pasquier fit rédiger une Note^ qui est conservée aux Archives du ministère des affaires étrangères. Il y était dit : « Les intentions et la marche du gouvernement du Roi sont en ce moment indiquées d'une manière non équivoque par la formation d'un ministère solidaire et responsable et par les actes qui en sont émanés. » On opposait ce ministère à celui de 1814, « qui s'était composé sans unité et sans ensemble », et dont « la marche, bien qu'évidemment dirigée vers Je bien public, semblait incertaine et livrée tour à tour à des influences diverses * ».
Talleyrand, dans la réponse qu'il transmit le 31 juillet, au nom du cabinet, aux ministres et secrétaires d'Elat
* Arch. aff. étrang., France, vol. 346, fol. 15 et 16. — M. de Barante, en reproduisant à peu près textuellement cette Note dans ses Souvenirs, dit que c'est à lui que la rédaction en avait été demandée (Barante, Souvenirs, t. II, p. 169).
des puissances alliées, s'exprima ainsi à son tour : « Un ministère est déjà constitué, dont les membres exécutent, chacun dans sa sphère d'attribution, ce qui a été arrêté dans une délibération commune. Ainsi, il a toute la force d'action que donne l'unité ; il est responsable, ce qui est un préservatif contre les aberrations du pouvoir * ».
Ce qui est plus intéressant encore que les affirmations données aux représentants des puissances étrangères, c'est l'échange entre les ministres eux-mêmes d'un mémoire concernant l'organisation du ministère, qui témoigne combien, malgré les démentis que pouvait encore paraître apporter la pratique journalière, on envisageait sérieusement l'établissement du gouvernement de cabinet. Les Archives du ministère des affaires étrangères conservent une copie de ce mémoire, avec la lettre par laquelle le ministre de la justice en faisait l'envoi au ministre des affaires étrangères, le 30 juillet 1815.
Ce document est intitulé Mémoire sur les attributions du Conseil des ministres et celles des divers départements ministériels. Il débute par ce préambule : « Unité, responsabilité, solidarité, telles sont les bases du ministère ; telles sont les conditions qu'on ne doit jamais perdre de vue, dans l'examen des attributions du Conseil des ministres et de chaque ministre en particulier ».
La partie du mémoire qui est relative aux attributions du Conseil des ministres continue ensuite en ces termes :
* Arch. afF. étrang., France, vol. 691, fol. 215.
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« C'est surtout par les relations du ministère avec les Chambres que sa responsabililé et sa solidarité peuvent être compromises ; c'est donc surtout dans ces relations que son unité est indispensable. Ce n'est pas ici le lieu d'établir combien il importe de transporter et de fondre, pour ainsi dire, le gouvernement dans les Chambres; ce qui est certain, c'est que ce sera par les Chambres, et par elles seulement, que le ministère pourra gouverner. Toutes les alTaires qui doivent être portées et discutées aux Chambres sont donc les premières affaires du ministère. C'est dans le Conseil qu'il faut les préparer et les concerter : quand on n'aurait, pour en démontrer la nécessité, que Texpérience du dernier ministère, elle serait suffisante ; le ministère actuel doit suivre une marche toute contraire : alors chaque mesure proposée, au lieu d'être dans l'intérieur même du gouvernement un germe de division et de faiblesse, deviendra entre les ministres une nouvelle cause d'union et, par suite, un nouveau principe de force : alors il y aura un gouvernement, les Chambres apprendront à le connaître, et on verra se former dans leur sein un parti ministériel. Hors de là, on n'aperçoit qu'incohérence, incertitude et impuissance ^ »
A cette première classe d'afiaires, celles qui doivent être portées devant les Chambres, le mémoire en ajoute immédiatement une autre qui doit également faire l'objet des délibérations du Conseil des ministres : ce sont toutes les afiaires intéressant la responsabilité ministé-
< Arch. aff. étrang., France, yoI. 691, foi. 202.
rielle. A première vue, la distinction de ces deux catégories d'affaires étonne un peu : celles qui doivent être portées devant les Chambres et celles qui intéressent la responsabilité ministérielle ne sont-ce donc pas les mêmes ? L'énumération que fait ensuite le mémoire va nous expliquer la distinction qu'on a voulu faire, et nous renseigner sur l'esprit dans lequel était envisagée la responsabilité ministérielle.
« Pour un ministère solidaire, est-il dit, tout ce qui peut intéresser la responsabilité ministérielle est également du ressort du Conseil. Il serait absurde qu'un ministre pût à l'insu et sans le concert de ses coUèfçues les compromettre par sa conduite particulière* ». Rien de plus juste, et nous voyons apparaître ici, dans toute sa force, ridée de la responsabilité collective des ministres. Ce qui ne manque pas d'imprévu, c'est le premier exemple qui est ensuite donné d'un cas où cette responsabilité sera normalement engagée. Ce sera d'abord, dit-on, chaque fois qu'un acte ministériel dérogera aux lois. votées par les Chambres : « Telles sont, par exemple, les arrestations arbitraires. Les actes de cette nature seront en assez grand nombre aujourd'hui..., cela est inévitable et jusqu'à un certain point nécessaire. » N'est-il pas piquant de voir édifier la théorie du gouvernement parlementaire en vue de cas où l'on violera la liberté individuelle ?
Hâtons-nous de dire que le mémoire ajoute immédiatement : (( Mais ce n'est pas seulement par des mesu-
< Arch. aff. étraDg., FraDce, vol. 691, fol. 203.
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res qui suspendent des lois, ou qui y dérogent, que la responsabilité ministérielle peut être compromise. Ainsi, partout où les ministres sont responsables, ils le sont des déclaration de guerre qu'ils ont conseillées, des traités qu'ils ont signés, des alliances qu'ils ont conractées, de Temploi des fonds qui ont été mis à leur disposition, et d'une infinité de mesures semblables dans lesquelles ils n'ont point de lois à suivre et à violer ».
De la double classification, qui était faite, des objets sur lesquels le cabinet devait délibérer en commun se dégage pour nous l'impression que, d'un côté, on ne comprenait pas nettement que toutes les affaires qui devaient être portées devant les Chambres pourraient devenir une source de responsabilité politique, mais que, d'autre part, on prévoyait avec raison qu'il pourrait être demandé compte aux ministres d'actes sur lesquels les attributions des Chambres ne les appelaient pas forcément à délibérer, et qu'elles apprécieraient seulement dans l'exercice d'un pouvoir de contrôle.
Nous ne donnerions pas une idée complète de l'esprit de ce mémoire, dans la partie si intéressante qui concerne le Conseil des ministres, si nous n'analysions encore les considérations par lesquelles se termine cette partie du document. Dans les temps paisibles, et après une longue pratique du régime constitutionnel, y est-il expliqué, ce que nous venons de voir pourrait constituer les seuls objets à soumettre au Conseil des ministres, parce que les ministres, animés du même esprit et habi-
tués à ne pas perdre de vue l'ensemble du ministère, agiraient toujours de concert quoique sans s'être concertés. Mais, dans Tétat de division des opinions et « quand le régime constitutionnel, au lieu d'être une ancienne habitude dont on jouisse sans trouble et sans effort, n'est encore qu'un besoin impérieux que Ion cherche à satisfaire, au moment où il faut en rassembler les éléments et leur imposer cette direction uniforme qu'ils n'ont pu recevoir du temps », il est indispensable de faire rentrer dans les attributions du Conseil^ pour cimenter plus fortement l'union des hommes qui en font partie, un certain nombre d'objets qui, plus tard, pourront être abandonnés à la décision des divers ministres en particulier. On cite notamment les nominations de préfets, d'officiers généraux commandant un département ou une division, de premiers présidents et de procureurs généraux, et encore les ordonnances royales et les circulaires ou instructions ministérielles présentant un intérêt général au point de vue de la politique et de l'ensemble du gouvernement \
La Chambre des pairs et la Chambre des représentants des Cent-Jours avaient été dissoutes, on Ta vu, lors de la rentrée du roi.
Il y avait, d'autre part, pour le gouvernement, la double impossibilité légale et de rappeler la Chambre des
* Arch. aff. étrang., France, vol. 691, fol. 214.
députés de 1814 — parce que les pouvoirs des trois cinquièmes des membres de cette Chambre étaient expirés — et de procéder à de nouvelles élections d'après la législation antérieure — parce que la Chambre des pairs n'avait pas reçu l'attribution, qu'avait autrefois le Sénat, de choisir les membres du Corps législatif parmi les candidats présentés par les collèges électoraux. C'est pourquoi furent rendues plusieurs ordonnances. Celle du 13 juillet 1815 déclara que le nombre des députés était trop réduit et qu'il fallait que les pouvoirs de la représentation nationale fussent renouvelés; c'est pourquoi le roi s'était décidé à dissoudre la Chambre des députés et à en convoquer sans délai une nouvelle. Il importait d'ailleurs, ajoutait le roi, que les élections « servissent comme d expression à l'opinion actuelle de nos peuples ». Pour ces élections, dont le mode n'avait pu être réglé par la loi, non plus que les modiGcations à faire à la Charte, le roi voulait « se rapprocher autant que possible de la Charte et des formes précédemment en usage * ».
Quelques jours plus tard, l'ordonnance du 21 juillet autorisa les préfets à ajouter aux collèges électoraux de département ou d'arrondissement un certain nombre de membres choisis par eux, conformément au droit qu'avait jadis donné au gouvernement l'article 27 de l'acte du 16 thermidor an X V
C'est cette dernière mesure, si l'on encroitles auteurs libéraux, qui allait donner à la Franco la Chambre
' Moniteur universel du 15 juillet 1815, p. 804. * Moniteur universel du 23 juillet 1815, p. 836.
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introuvable. Le parti ultra- royaliste, seul organisé dans laplupartdes chefs-lieux dedépartement, sut, pré teud-on, influencer les préfets dans l'exercice de leur droit d'adjonction. Quelle qu*en soit la cause, ce qui est certain c'est que les élections d*août envoyèrent, on le sait, à la Chambre une grande majorité ultra-royaliste.
Talleyrand crut d abord qu'il pourrait sauver le ministère en sacrifiant Fouché, et celui-ci demanda de luimême le poste de ministre plénipotentiaire à Dresde. Mais bientôt on comprit que Talleyrand lui même était menacé. Les députés qui arrivaient à Paris, avant l'ouverture des Chambres fixée au mois d'octobre, disaient naïvement, après le renvoi de Fouché, qu'il fallait maintenant renvoyer rautre, Talleyrand, d'ailleurs, montrait bien, en ces circonstances, que, s'il était homme de cour et diplomate achevé, il n'était pas homme de gouvernement, et surtout n'était pas l'homme de ce gouvernement parlementaire dont il avait tant contribué & jeter en France les premières assises. Il n'accordait pas un instant d'attention aux circonstances les plus graves de la situation intérieure. Le résultat des élections, 1 essor de l'opinion royaliste, la session sur le point de s'ouvrir ne semblaient pas le préoccuper. Il ne se mettait pas en peine d'entrer en rapports avec ces députés qui arrivaient de province et dont s'emparait le parti exagéré. 11 ne connaissait même pas encore, rapporte M. de Barante, M. Lalné qui^ en 1814, avait eu un rôle si important et avait acquis tant de considération comme président de la Chambre \
* Barante, Souvenirs, t. II, p. S06.
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Le roi résolut de ne pas soutenir Talleyrand contre la Chambre comme il avait déjà dû le soutenir contre la cour. Mais devait-il se séparer de lui tout de suite ou attendre que la Chambre se fût prononcée? S'il faut Ten croire, M. de Vitrolles aurait donné au roi un avis qui, disons-le, aurait constitué un exposé de la théorie du gouvernement parlementaire, dans son expression la plus complète, en ce qui concerne les rapports du ministère avec les Chambres : « Je maintenais en principe, dit M. de Vitrolles, que le Roi devait produire aux (Chambres le cabinet tel qu'il était et tel qu'il Tavait formé. Si Tassentiment des Chambres lui donnait la considération du pays dont elles étaient Texpression, les ministres seraient par cela même tenus pour les dignes organes de la couronne. Si, au contraire, ces représentants légaux de l'opinion repoussaient le ministère, le Roi, s'appuyant sur la raison politique, en formerait un nouveau. Dans cette hypothèse, l'opinion qui prévaudrait dans les Chambres indiquerait le sens politique dans lequel le ministère devrait être choisi. Le Roi acceptait cette théorie dans toute son étendue ; mais peut-être, dans Tapplication, la trouvait-il trop constitutionnelle pour ses vieux instincts » ^
Un grave incident précipita la solution. Le 16 septembre ,Talleyrand informait ses collègues que les puissances étrangères mettaient en avant des exigences inacceptables, demandant d^importantes cessions territoriales, une contribution de guerre de 800 millions et loccupa-
* Vitrolles, Mémoireê, t. IH, p 2S4.
lOO LE COUVEDKBMENT PARLEUENTAIHE
tiun militaire, pcndnnt sept anSj des forteresses françaises de l'est ci du iioid, Talleyrand aurait immédiatement indiqué, au dire du chaDcelicr l'asquier, que le refus de ces exigences placerait le ministt^re sur un excellent terrain pour se retirer, et il aurait ajouté : « II faut seulement uous tenir parfaitement unis ; il faut, si nous sortons, sortir tous ensemble ; en cela nous donnerons encore un précieux exemple de cette foi politique que doivent garder entre eux les hommes d'Etat qui professent les mêmes principe^i, les mêmes opinions. C'est cette foi politique qui donne en Angleterre tant de force aux associations ministérielles, et il est tout à fait nécessaire quelle s'introduise en France, car elle pourra consolider notre nouvelle forme de gouvernement Il '. Tout le monde serait alors tombé d'accord sur la nécessité de se retirer de son propre gré, et sans attendre qu'on s'y Iruuv&t forcé,
Toutefois, on arrêta d'abord en Conseil de se présenter chez le roi, et de lui déclarer « qu'eu face des diliicullcs extérieures et intérieures, le ministère se sentait incapable de mener à bien les aifaires de la France, à moins que le roi ne lui accordât, soit auprès des souverains étrangers, soit auprès de la Chambre, tout l'appui de l'autorité l'oyale » '. M. de VitroUes, secrétaire du Conseil, à qui cette résolution fut communiquée, en avertit aussitùt le roi. Quand Talleyrand se présenta, avec MM. I^uis et de Halberg, et lit au roi la
' Mémoires du chancelier Pasquier, puWJés par H. le duc d'Au- JiiTret-Pasquier, Paris, l'Ion, 1894, t. lit, p. Ht. • VitroUes, Mémoires, t. III, p. i25.
demande convenue, le roi lui répondit : « Cela est peu constitutionnel ; c'est à mes ministres à se tirer d'affaire. — Kn ce cas, dit M. de Talleyrand, nous serons obligés de nous retirer. — Eh bien, ajouta le roi, si mes ministres se retirent, je ferai comme en Angleterre, je chargerai quelqu'un de former un nouveau cabinet » ^ Tallevrand salua et sortit.
C'était le 20 qu'avait été remis aux ministres le projet de traité envoyé par les alliés : dès le 21, Talleyrand avait fait parvenir sa réponse, qui refusait péremptoirement toute cession de territoire ayant appartenu à la France avant la Révolution, mais impliquait k peu près, par là même, le consentement à la cession de tous les territoires qni ne faisaient pas partie de l'ancienne France, et notamment de la Savoie. Lorsque la réponse des alliés à la note du ministère français arriva le 22, Talleyrand et ses collègues n'étaient, à vrai dire^ déjà plus ministres '. S'ils ne tombaient pas sous une condamnation de la Chambre des députés elle même, c'était, du moins, Thostilité prévue de cette Chambre qui était la véritable cause de leur retraite '.
* Cf. Vitrolles (Mémoires, t. III, p. 228) et DuvergierdeHauranne, notamment d'après une note inédite communiquée par le duc Decazes (Op. cit.ji. lïl, p. 245).
2 Pasquier, Mémoires, t. III, p. 433.
' M. de Villèle écrivait à son père, le 29 septembre 1815 : « La composition de notre Corps législatif est ce qui a, dit-on, décidé la chute du ministère ; on assure que les royalistes y ont une majorité énorme ». le 4 octobre, il écrivait encore : « Il parait clair que c'est la bonne composition de la Chambre des députes (|ui I*a ainsi oblige à la retraite. » (Mémoires et Correspondance du comte de Villèle, Paris, Perrin, 1888, t. I, p. :j51, 352).
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Le premier miDistëre de la deuxième Restauratiot avait duré moins de trois mois ; il De s'était même pat trouvé en présence des Chambres, et, cependant, et que nous en avons rapporté montre quelle étape il tivtà' déjà marquée dans la voie du gouveruemeut paiiemeO' taire.