INTRODUCTION. XXXVII
« baissera et prendra les mêmes fluctuations, la
« même précarité que chez nous. Vous aurez vos
« Manchester et vos Birmingham, où les ouvriers
« par centaines de mille auront assurément leurs
« jours de chômage. Alors se lèvera pour vos
« institutions le grand jour de l'épreuve. La dé-
« tresse rend partout le travailleur mécontent et
<( mutin, la proie naturelle de l'agitateur qui lui
« représente combien est injuste cette répartition
« où Tun possède des millions de dollars, tandis
« que l'autre est en peine de son repas. Chez nous,
« dans les mauvaises années, il y a beaucoup de
« murmures et même quelque émeute. Mais chez
« nous peu importe : car la classe souffrante n'est
« pas la classe gouvernante. Ce suprême pouvoir
« est dans les mains d'une classe nombreuse, il
« est vrai, mais choisie, cultivée d'esprit, qui est
« et s'estime profondément intéressée au main-
« tien de l'ordre, à la garde des propriétés. Il
« s'ensuit que les mécontents sont réprimés avec
« mesuré, mais avec fermeté : et l'on franchit les
« temps désastreux sans voler le riche pour assis-
« ter le pauvre ; et les sources de la prospérité
« nationale ne tardent pas à se rouvrir : l'ouvrage
« est abondant, les salaires s'élèvent, tout rede-
« vient tranquillité et allégresse. J'ai vu trois ou
« quatre fois l'Angleterre traverser de ces épreu-
« ves : et les États-Unis auront à en affronter de
« toutes pareilles, dans le courant du siècle pro-
« chain, peut-être même dans le siècle où nous
« vivons. Comment vous en tirerez-vous ? Je vous
« souhaite de tout cœur une heureuse délivrance.
« Mais ma raison et mes souhaits ont peine à s'en-
XXXYIII INTRODUCTION
« tendre, et je ne puis m'empêcher de prévoir ce « qu'il y a de pire. Il est clair comme le jour que « votre gouvernement ne sera jamais capable de « contenir une majorité souflfrante et irritée. Car « chez vous la majorité est le gouvernement, et (( les riches qui sont en minorité sont absolument « à sa merci. Un jour viendra, dans TÉtat de « New-York, où la multitude, entre une moitié de « déjeuner et la perspective d'une moitié de dîner, « nofnmera les législateurs. Est-il possible de « concevoir un doute sur le genre de législateurs « qui sera nommé? — d'un côté un homme d'État « prêchant la patience, le respect des droits ae- « quis, l'observance de la foi publique ; — d'un « autre côté un démagogue déclamant contre la « tyrannie des capitalistes et des usuriers ; et se « demandant pourquoi les uns boivent du vin de « Champagne et se promènent en voiture, tandis « que tant d'honnêtes gens manquent du néces- « saire. Lequel de ces candidats, pensez-vous, « aura la préférence de l'ouvrier qui vient d'en- « tendre ses enfants lui demander plus de pain ? « J'en ai bien peur : vous ferez alors de ces choses « après lesquelles la prospérité ne peut reparai- « tre. Alors — ou quelque César, quelque Napo- « léon prendra d'une main puissante les rênes du « gouvernement — ou votre république sera aussi « affreusement pillée et ravagée au xx!" siècle, « que l'a été l'empire romain par les barbares « du v** siècle : avec cette différence que les dé- « vastateurs de l'empire romain, les Huns et les M Vandales, venaient du dehors, tandis que vos « barbares seront les enfants de votre pays et