‹ Le gouvernement représentatifChapitre 37 sur 61 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

jdsqu'a quel point les formes de gouvernement sont-elles une affaire de choix ?

Toutes les spéculations relatives aux formes de gouvernement portent l'empreinte plus ou moins exclusive de deux théories opposées en matière d'institutions politiques, ou, pour parler avec plus de propriété, de deux manières différentes de concevoir ce que sont les institutions politiques.

Pour quelques esprits, le gouvernement est un art strictement pratique, d'où naissent uniquement des questions de fin et de moyen. Les formes de gouvernement, telles qu'ils les conçoivent, sont des expédients comme d'autres pour atteindre un de

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ces objets qae les hommes peuvent se proposer : une pure affaire d'invention et de combinaison. Étant faites par lliomme, on affirme qne lliomme est libre on de les faire, on de ne pas les faire, et de décider comment et d'après qnel modèle elles seront faites. Le gouvernement, suivant cette conception, est un problème à traiter comme toute autre question d'affaires. Le premier pas vers une solution est de reconnaître quelle est la tâche imposée aux gouvernements ; le second est de rechercher quelle forme de gouvernement est la plus propre à l'accomplissement de cette tâche.

Étant édifiés sur ces deux points^ et ayant reconnu quelle est la forme de gouvernement qui renferme la plus grande somme de bien avec la moindre somme de mal, ce qui nous reste à faire est d'obtenir pour l'opinion que nous nous sommes formée à nous seuls, l'assentiment de nos compatriotes ou de ceux auxquels les institutions sont destinées. Trouver la meilleure forme de gouvernement, persuader aux autres que c'est la meilleure, et, l'ayant fait, les exciter à la demander, 'voilà Tordre des idées dans l'esprit de ceux qui adoptent cette vue de la philosophie politique.

Us regardent une constitution (à part l'importance respective des choses) du même œil qu'ils refardent une charrue à vapeur ou une machine à battre le grain.

Mais celte doctrine est vivement contredite. D'autres logiciens politiques sont si loin d'assimiler une forme de gouvernement à une machine, qu'ils la regardent comme une espèce de produit spontané, et que, selon eux, la science du gouvernement est une branche pour ainsi dire de Thistoire naturelle. Non, disent-ils, les formes de gouvernement ne sont pas une affaire de choix. Nous devons les prendre, pour la plupart, comme nous les trouvons. Les gouvernements ne peuvent pas être établis par un dessein prémédité. « Ils ne se font pas : ils poussent. » Notre affaire avec eux, comme avec les autres faits de Tunivers, c'est de connaître leurs propriétés naturelles et de nous y adapter.

Les institutions politiques fondamentales d'un peuple sont regardées par cette école comme une sorte de production organique de la nature et de la vie de ce peuple ; c'est un produit de ses habitudes, de ses instincts, de ses besoins et de ses désirs inconscients, et ce n'est presque pas le fruit de ses desseins délibérés. La volonté du peuple n'a eu d'autre part dans l'affaire que celle de répondre à des nécessités temporaires par des combinaisons également temporaires . Il est donné à ces combinaisons de subsister, lorsqu'elles sont en conformité suffisante avec le caractère et les sentiments nationaux; et, par une aggrégation successive, elles constituent un gouvernement adapté au peuple qui le possède,

mais qu'on s'efforcerait vainement d'imposer à tout peuple chez lequel la nature et les circonstances ne l'auraient pas produit spontanément.

Il est difficile de décider laquelle de ces doctrines serait la plus absurde, si l'on pouvait supposer l'une ou l'autre soutenue comme une théorie exclusive. Mais les principes que les hommes professent sur tout sujet discuté, sont une marque très-imparfaite des opinions qu'ils ont réellement. Personne ne croit que tout peuple soit capable de manier toute espèce d'institution. Poussez aussi loin que vous le voudrez l'analogie des combinaisons mécaniques, un homme ne choisit pas même un simple outil de bois et de fer, par ce seul motif que c'est en soi ce qu'il y a de mieux. Il se demande s'il pôsiède les conditions qui doivent s'ajouter à cet instrument pour en rendre l'emploi avantageux, et particulièrement ci ceux qui doivent s'en servir possèdent le savoir et l'habileté nécessaires pour en tirer parti.

D'un autre côté, ceux qui parlent des institutions comme si elles étaient une sorte d'organismes vivants, ne sont pas non plus en réalité les fatalistes politiques pour lesquels ils se donnent. Ils ne prétendent pas que l'humanité n'ait absolument aucune liberté de choisir le gouvernement sous lequel elle doit vivre; que la considération des conséquences qui découlent des différentes formes de

gouTernement ne soit d*aucun poids dans la détermination de celle qui doit être préférée. Mais quoique les deux écoles, dans leur opposition mutuelle, exagèrent grandement leurs théories respectives et quoique personne ne soutienne ces théories sans modification, les deux doctrines correspondent à une différence très-profonde entre deux manières de penser. Bien qu*évidemment aucune d'elles ne soit tout à fait dans le vrai, néanmoins, comme il est également évident qu'aucune déciles n'est tout à fait dans le faux, nous devons nous efforcer de pénétrer jusqu'à leurs racines, et faire notre profit de la somme de vérité qui existe dans chacune.

Rappelons -nous donc, en premier lieu que les institutions politiques (quoique cette proposition puisse être quelquefois ignorée) sont l'œuvre des hommes, qu'elles doivent leur origine et toute leur existence à la volonté humaine. Les hommes ne les ont pas trouvées toutes poussées, en s'éveillanl un beau matin d'été. Elles ne ressemblent pas davantage aux arbres, qui, une fois plantés, « owsent toujours » tandis que les hommes « dorment. » Dans chaque période de leur existence, l'action volontaire de Thomme les fait ce qu'elles sont. Donc, comme toutes les choses qui sont faites par les hommes, elles peuvent être ou bien faites ou mal faites ; on peut avoir déployé, en les créant, du jugement et de l'habileté ou bien tout le contraire.

Et de plus, si un peuple a omis ou si une oppression extérieure Ta empêché de se donner une constitution par ce procédé expérimental qui est d'appliquer un correctif à tous les maux à mesure qu'ils paraissent, ou bien à mesure que ceux qui en souffrent acquièrent la force d'y résister, ce retard du progrès politique est sans aucun doute un grand désavantage pour le peuple en question ; mais cela ne prouve pas que ce qui a été trouvé bon pour d'autres peuples, ne l'aurait pas été aussi pour lui, et ne le sera pas encore, quand il lui conviendra de l'adopter.

D'un autre côté, il faut également se rappeler que le mécanisme politique n'agit pas de lui-même. Tout comme il fut à son origine fait par les hommes, il doit aussi être manié par des hommes, et même par des hommes ordinaires. Il a besoin, non de leur simple acquiescement, mais de leur participation active, et doit être ajusté aux capacités et aux qualités des hommes tels qu'on les trouve. Ceci implique ti'ois conditions : 1*» Le peuple auquel on destine une forme de gouvernement doit consentir à l'accepter, ou du moins il ne doit pas s'y refuser, de façon à opposer un obstacle insurmontable à son établissement ; 2*^ il doit avoir la volonté et la capacité de faire ce qui est nécessaire pour en maintenir l'existence; 3** il doit avoir la volonté et la capacité de faire ce que cette forme de gou-

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Ternement exige de lui et sans quoi elle ne pourrait atteindre son but. Ici le mot a faire » signifie abstention aussi bien qu'action. Ce peuple doit être capable de remplir les conditions d'action et les conditions de contrainte morale qui sont nécessaires, soit pour maintenir Texistence du gouver* nement établi, soit pour lui fournir les tnoyens d'accomplir ses fins ; l'aptitude d'un gouvernement à cet égard constituant son mérite.

Faute d'une de ces conditions, une forme de gouvernement, quelques belles espérances qu'elle puisse donner d'ailleurs, ne saurait convenir au cas où se rencontre cette lacune.

Le premier obstacle, la répugnance d'un peuple pour une forme particulière de gouvernement, n'a guère besoin d'illustration, parce qu'on ne peut jamais l'avoir négligé en théorie. C'est un cas qu'on rencontre tous les jours. La force étrangère pourrait seule décider une tribu dlndiens de TAmérique du Nord à se soumettre aux contraintes d'un gouvernement régulier et civilisé. On pourrait dire la même chose, quoique d'une façon moins absolue, des Barbares qui ont parcouru l'empire romain. Il a fallu des siècles entiers et un changement complet de circonstances, pour les former à l'obéissance envers leurs propres chefs eux-mêmes, en dehors du service militaire. Il y a des nations qui

ne se soumettront pas de leur plein gré à un autre

gouvernement que celui de certaines familles, qui ont eu de temps immémorial le privilège de leur fournir des chefs. Certaines nations ne pourraient, sans une conquête étrangère, s'accoutumer à supporter une monarchie; d'autres ont la même aversion pour une république; Tobstacle s'élève souvent, pour le temps actuel, jusqu'à l'impraticabilité. Mais il y a aussi des cas dans lesquels, quoique n'ayant pas d'aversion pour une forme de gouvernement — peut-être même la désirant — un peuple peut ne pas avoir la volonté ou la capacité d'en remplir les conditions. Il peut être incapable de remplir telles de ces conditions qui sont nécessaires pour maintenir l'existence même nominale de ce gouvernement. Ainsi, un peuple peut préférer un gouvernement libre; mais si par indolence, ou par insouciance, ou par j)oltrDnnerie, ou par manque d'esprit public, il est incapable de faire les efforts nécessaires pour le garder; s'il ne veut pas se battre pour son gouvernement, quand celui-ci est directement attaqué ; s'il peut être la dupe des artifices mis en œuvre pour l'en dépouiller ; si, dans un moment de découragement, ou dans une panique temporaire, ou dans un accès d'enthousiasme pour un individu, il peut être amené à déposer ses libertés aux pieds d'un grand homme, ou bien à lui confier des pouvoirs qui le rendent capable de renverser les institutions ; dans tous les cas que voilà^

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ce peuple est plus ou moins impropre à la liberté; et quoique de Tavoir possédée, même pour peu de temps, puisse lui avoir fait du bien, il tardera extraordinairement à en jouir.

De même, un peuple peut ne pas vouloir ou ne pas pouvoir accomplir les obligations qu'une forme particulière de gouvernement lui impose. Un peuple grossier, bien que sensible jusqu'à un certain point aux bienfaits d'une société civilisée, peut être incapable des contraintes qu'elle demande; ses passions peuvent être trop violentes, ou son orgueil personnel trop tyrannique pour renoncer aux luttes privées, et pour abandonner aux lois la vengeance de ses torts réels ou supposés. En pareil cas, un gouvernement civilisé, pour être réellement avantageux, devra se montrer despotique à un degré considérable, ne subir aucun contrôle de la part du peuple et lui imposer en toute occasion une grande somme de contrainte légale.

Tel autre peuple, dirons-nous encore, n'est fait que pour une liberté limitée et partielle, puisqu'il ne veut pas concourir activement, avec la loi et les autorités, à la répression des malfaiteurs. Un peuple qui est plus disposé à cacher un criminel qu'à l'arrêter ; un peuple qui, comme les Hindous, commettra un parjure pour sauver Thomme qui l'a volé, plutôt que de prendre la peine de déposer contre lui et de s'attirer par là une venj^eance ; un peuple

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chez lequel (comme chez quelques nations de l'Europe et de l'Europe moderne) on passe de l'autre côté de la rue, quand on voit un homme en poignarder un autre sur la voie publique, parce que c'est l'affaire de la police de s'en occuper, et qu'il est plus sûr de ne pas se mêler de ce qui ne vous regarde pas ; un peuple enfin qui est révolté par une exécution, mais qui n'est pas choqué par un assassinat, — ce peuple-là a besoin d'autorités répressives, mieux armées que partout ailleurs, puisque les premières et les plus indispensables conditions d'une vie civilisée n'ont pas d*autres garanties.

Ce déplorable état de sentiments chez un peuple qui a laissé derrière lui la vie sauvage, est sans aucun doute la conséquence ordinaire d'un mauvais gouvernement antérieur qui a enseigné aux hommes à regarder la loi comme faite pour un autre objet que leur bien, et ses interprètes comme de pires ennemis que ceux qui la violent ouvertement. Mais si peu de blâme que méritent ceux chez lesquels ces manières de penser ont pris naissance, et bien qu'en fin de compte elles puissent être déracinées par un meilleur gouvernement, néanmoins, tandis qu'elles existent, un peuple ainsi disposé ne saurait être gouverné avec aussi peu de contrainte qu'un peuple dont les sympathies sont du côté de la loi, et qui prêtera volontiers son assistance active à l'exécution de cette loi .

De môme, les institutions représentatives sont de peu de valeur et peuvent être un simple instrument de tyrannie ou d'intrigue, lorsque la masse des électeurs ne s'intéresse pas assez à son gouvernement pour voter, ou bien lorsque la plupart des électeurs, au lieu de voter d'après des motifs de bien public, vendent leur voix ou votent à l'instigation de quelque personne influente qu'ils désirent, pour des raisons particulières, se rendre favorable. Ainsi pratiquée, l'élection populaire, au lieu d'être une sécurité contre un mauvais gouvernement, n'est qu'une roue de plus dans sa mécanique. Outre ces obstacles moraux, les difficultés matérielles sont souvent un empêchement insurmontable aux formes de gouvernement. Dans le monde ancien, quoiqu'il ait pu y avoir et qu'il y ait eu souvent une grande indépendance individuelle, il ne pouvait rien exister comme un gouvernement populaire régulier en dehors des murs d'une ville, d'une cité, parce que les conditions physiques pour la formation et la propagation d'une opinion publique ne se rencontraient que chez ceux qui pouvaient se réunir pour discuter les affaires publiques dans la même agora. On croit généralement que cet obstacle a disparu lors de l'adoption du système représentatif. Mais pour le surmonter complètement, il a fallu la presse, et même la presse des journaux, équivalent réel quoique in-

complet SOUS plusieurs rapports, du Pnyx et du

Forum.

Il y a eu des états de sociétés où une monarchie elle-même ne pouvait subsister sur une grande étendue de territoire^ sans se fragmenter inévitablement en petites principautés respectivement indépendantes ou unies par un lien aussi lâche que celui de la féodalité ; et cela parce que le mécanisme de l'autorité n'était pas assez parfait pour faire obéir les ordres du gouvernant à une grande distance de sa personne. Le gouvernant n'avait d'autre garantie d'obéissance, même de la part de son armée, que la fidélité volontaire, et le moyen n'existait pas de faire payer au peuple une somme d'im~ pots, suffisant à entretenir la force nécessaire pour contraindre à l'obéissance tout un vaste territoire. Dans ces divers cas et dans tous les cas semblables, il faut bien comprendre que 1b force de l'obstacle peut être plus ou moins grande : l'obstacle peut être assez grand pour rendre très-défectueuse l'opération d'un gouvernement, sans en exclure absolument l'existence, ou sans l'empêcher d'être préférable en pratique à tout autre. Cette dernière question repose principalement sur une donnée. à laquelle nous ne sommes point arrivés encore : — la tendance des différentes formes de gouvernement à favoriser le progrès.

Nous venons d'examiner les trois conditions fon-

damen taies auxquelles les formes de gouvernement s'adaptent à un peuple. Si les partisans de ce qu'on peut appeler la théorie politique naturaliste ne veulent qu'insister sur la nécessité de ces trois conditions ; s'ils prétendent seulement que nul gouvernement ne peut exister d'une façon permanente, qui ne remplit pas les deux premières conditions et même en grande partie la troisième, leur doctrine ainsi limitée est incontestable. Prétendre en quoi que ce soit à plus que cela me parait inadmissible. Tout ce qu'on nous dit de la nécessité d'institutions à base historique, en harmonie avec le caractère et les usages nationaux, etc., signifie ou cela ou rien du tout. Dans de pareilles phrases, il y a, outre la somme de sens rationnel qu'elles contiennent, un mélange considérable de pure sentimentalité. Mais, au point de vue pratique, ces prétendues qualités indispensables des institutions politiques, sont simplement autant de facilités pour réaliser les trois conditions. Quand une institution ou un ensemble d'institutions a ses voies préparées par les opinions, les goûts et les habitudes d'un peuple, non-seulement ce peuple sera amené plus aisément à Taccepter, mais, dès le début, il apprendra plus facilement, et se portera plus volontiers à faire ce qui lui est demandé, tant pour le salut de l'institution que pour son développement et sa fécondité la plus avantageuse. Ce serait une grande faute à un légis*

lateur de ne pas prendre ses mesures de façon à tirer parti, quand il le peut, d'habitudes et de sentiments préexistants.

D*un autre côté, il y a exagération à transformer en conditions nécessaires ces choses qui sont simplement un secours et une facilité. Un peuple est plus aisément amené à faire et fait plus aisément ce à quoi il est déjà accoutumé ; mais un peuple apprend aussi à faire des choses qui lui sont nouvelles. Être familiarisé avec les choses est d*une grande assistance ; mais une idée sur laquelle on s'appesantit fortement deviendra familière, même quand elle commence par étonner. Il y a de nombreux exemples de peuples entiers ardemment portés vers des choses nouvelles. La dose d'aptitude que possède un peuple à faire de nouvelles choses et à entrer dans de nouvelles circonstances, est en soi un des éléments de la question. C'est une qualité que les difiTérentes nations et les différents âges de la civilisation n'ont pas, à beaucoup près, au môme degré.

Il n'y a pas de règle absolue pour prononcer sur l'aptitude d'un peuple donné à remplir les conditions d'une forme donnée de gouvernement. Le degré de culture du peuple dont il s'agit, la somme de jugement et de sagacité pratique répandue chez lui doivent servir de guide. 11 y a aussi une autre considération qu'il ne faut pas perdre de vue : un

FORMES DE GOUVERNEMENT. il

peuple peat n*être pas préparé à de bonnes institutions; mais en allumer chez lui le désir, est une partie nécessaire de la préparation. Recommander et défendre une institution ou une forme de gouvernement particulière, en montrer les avantages dans toat leur jour, est un des modes, souvent le seul mode d'éducation possible pour Tesprit national qui apprend ainsi, non-seulement à accepter et à revendiquer, mais encore à manier Tinstitution. Quels moyens avaient les patriotes italiens, pendant la génération actuelle et la précédente, de préparer le peuple italien à la liberté dans l'unité, si ce n'est de le pousser à cette revendication. Cependant ceux qui entreprennent une pareille tâche doivent être fortement pénétrés^ non-seulement des avantages de rinstitution ou de la politique qu'ils recommandent, mais aussi des capacités morales, intellectuelles et actives, nécessaires pour la pratiquer, afin d'éviter, autant que possible, d'éveiller chez un peuple un désir trop supérieur à ses aptitudes.

Il résulte de ce qu'on vient de dire que, dans les limites posées par les trois conditions auxquelles on a si souvent fait allusion, les institutions et les forme» de gouvernement sont une affaire de choix. Rechercher en thèse générale (comme on dit), quelle est la meilleure forme de gouvernement, n'est pas une chimère^ mais un emploi hautement pratique de l'intelligence scientifique; et introduire dans un

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pays les meilleures institutions qui puissent, dans rétat actuel du pays, remplir tolérablement les trois conditions, voilà une des fins les plu^ rationnelles dont soit susceptible Telfort pratique.

Tout ce qu'on peut dire pour déprécier refficacité de la volonté et des vues humaines en matière de gouvernement, on peut le dire aussi bien partout où s'exercent cette volonté et ces vues. En toutes choses, le pouvoir humain est étroitement borné. 11 ne peut agir qu'en maniant une ou plusieurs des forces de la nature . Des forces applicables à l'usage désiré doivent donc exister, et elles n'agiront que suivant leurs propres lois. Nous ne pouvons pas faire remonter la rivière vers sa source; mais pour cela nous ne disons pas que les moulins à eau « ne se font paSf qu'ils poussent, » En politique comme en mécanique, il faut chercher en dehors du mécanisme la force qui doit faire marcher Tengin, et si cette force ne se rencontre pas ou si elle est insuffisante pour surmonter les obstacles auxquels on peut raisonnablement s'attendre , la combinaison manquera.

Ceci n'est point une particularité de l'art politique, et revient seulement à dire qu'il est soumis aux mômes limitations et aux mômes conditions que tous les autres arts.

Ici nous rencontrons une autre objection sous la forme nouvelle que voici : « Les forces dont dépen-

« dent les plus grands phénomènes politiques ne « sont pas soumises à la direction des hommes d*É- « tat ou des philosophes. En substance, le gouver- « nement d'un pays est fixé et déterminé d'avance « par l'état du pays, quant à la distribution des élé- « ments du pouvoir social. Le pouvoir le plus fort « dans une société obtiendra, quel qu'il soil, l'auto- « rite gouvernante, et un changement dans la cons- « titution politique ne peut ôtre durable s'il n'est « précédé ou accompagné d'une nouvelle distribu- « tion du pouvoir dans la société elle-même. Une n nation ne peut donc choisir sa fornie de gouverne- « ment. Les purs détails, l'organisation pratique, « elle peut les choisir; mais quant à l'essence du « tout, quant au siège du pouvoir suprême, ce sont « les circonstances sociales qui en décident pour <« elle. »

Qu'il y ait une portion de vérité dans cette doctrine, je le reconnais tout d'abord ; mais pour en tirer quelque parti, il faut la ramener à une expression distincte et à des limites convenables. Quand on dit que le pouvoir le plus fort dans une société deviendra le plus fort dans le gouvernement, que signifie le mot pouvoir? Ce n'est pas la force des nerfs et des muscles ; autrement la démocratie pure serait le seul gouvernement qui pût exister.

Ajoutez à la force purement musculaire deux autres éléments, la richesse et l'intelligence, et

nous sommes plus près de la vérité, mais loin encore d'y être arrivé. Non-seulement une majorité est souvent maîtrisée par une minorité, mais encore la majorité peut être supérieure par la richesse, par rintelligence individuelle, et néanmoins obéir de force ou autrement à une minorité qui lui est inférieure sous ces deux rapports. Pour que ces xiivers éléments de pouvoir aient une influence politique, il faut qu'ils soient organisés, et l'avantage en fait d'organisation est nécessairement à ceux qui sont en possession du gouvernement. Un parti bien plus faible, quant aux autres éléments du pouvoir, peut l'emporter de beaucoup lorsque les pouvoirs de gouvernement sont jetés dans la balance, et il peut par cela seul garder longtemps sa prédominance ; quoique à vrai dire un gouvernement ainsi basé soit dans la condition qu'on appelle en mécanique équilibre non stable, comme une chose qui se balance vers sa plus petite extrémité, et qui, une fois dérangée, tend de plus en plus à s'éloigner de son premier état, au lieu d'y revenir.

Mais il y a des objections plus fortes encore contre cette théorie de gouvernement, dans les termes où on la présente d'ordinaire. Tout pouvoir qui, dans une société, tend à se convertir en pouvoir politique, n'est pas un pouvoir à l'état de repos, un pouvoir purement passif, mais bien un pouvoir actif ; en d'autres termes, un pouvoir qui s'exerce

réellement, c'estrà-dire par cela même une très-petite portion de tout le pouvoir qui existe. En effet, politiquement parlant, une grande partie de tout pouvoir consiste dans la volonté. Gomment est-il possible alors de supputer les éléments du pouvoir politique, tandis quQ nous omettons dans notre calcul un élément qui agit sur la volonté. Parce que ceux qui passèdent le pouvoir dans une société possèdent le pouvoir politique, il ne faut pas croire qu'il soit inutile de chercher à influencer la constitution du gouvernement, en agissant sur Fopinion ; ce serait oublier que Topinion est en elle-même une des plus grandes forces sociales actives. Une personne avec une croyance est une force sociale égale à quatre-vingt-dix-neuf autres personnes qui n'ont que des intérêts. Ceux qui ont réussi à persuader au public que certaine forme de gouvernement (ou n'importe quel fait social) mérite d'être préférée, ceux-là ont presque fait la plus grande chose qu'on puisse faire, pour gagner à cette forme de gouvernement les pouvoirs de la société. Le jour où le premier martyr fut lapidé à Jérusalem, tandis que celui qui devait être l'apôtre des Gentils assistait au supplice, tx consentant à sa mort, n quelqu'un auraiWl supposé que le parti de cet homme lapidé était alors, et là, le pouvoir le plus considérable dans la société? L'événement ne Ta-t-il pas démontré? Et cela parce que ses croyances étaient les plus puis-

santés de toutes les croyances existant alors. Le même élément fit d'un moine de Wittemberg, à la diète de Worms, une force sociale plus puissante que Tempereur Charles-Quint et que tous les princes réunis en ce lieu. Mais on nous dira peut-être que ce sont là des cas où la religion était en jeu, et que les convictions religieusesontquelque chosede particulier dans leur force. Prenonsalorsuncaspurement politique, où la religion, en la supposant le moins du monde engagée, était surtout du côté perdant. Si quelqu'un veut être convaincu que la pensée spéculative est un des principaux éléments du pouvoir social, qu'il se reporte au siècle précédent, alors qu'il y avait à peine un trône en Europe où ne fût assis un roi libéral et réformateur, un empereur libéral et réformateur, et, chose plus étrange que tout le reste, un pape libéral et réformateur : qu'il se reporte au siècle de Frédéric-le-Grand, de Catherine II, de Joseph II, de Pierre-Léopold, de Benoît XIV, de Ganganelli, de Pombal, de d'Aranda ; une époque où les Bourbons de Naples eux-mêmes étaient libéraux et réformateurs, et où tous les esprits actifs parmi la noblesse de France étaient pleins des idées qui bientôt après devaient leur coûter si cher. Voilà sûrement qui démontre d'une façon concluante combien le pouvoir purement physique et économique est loin d'être le pouvoir social tout entier. Ce n'est par aucun chan-

gement dans la répartition des intérêts matériels, mais bien par la propagation de croyances morales que Tesclavage des nègres a pris fin dans Tempire britannique et ailleurs. Les serfs de Russie devront leur émancipation, sinon à un sentiment de devoir, du moins à la naissance d'une opinion plus éclairée sur les véritables intérêts de l'État. C'est ce que les hommes pensent qui détermine leur manière d'agir ; et quoique les persuasions et les convictions delà moyenne des hommes soient déterminées plutôt par leur position personnelle que par la raison, ce n'est pas peu de chose que le pouvoir exercé sur eux par les persuasions et les convictions des personnages d'une classe différente et de plus par Tautorité unanime des gens instruits. Aussi, lorsque la plupart des gens instruits peuvent être amenés à reconnaître un arrangement social ou une institution politique pour salutaire, et une autre pour mauvaise. Tune pour désirable, l'autre pour condamnable, on a fait beaucoup pour donner à l'une et retirer à l'autre cette prépondérance de force sociale qui la fait vivre. La maxime que le gouvernement "d'un peuple est ce que l'obligent à être les forces sociales existant chez ce peuple, cette maxime est vraie, dans le sens seulement où elle favorise au lieuâa décourager les tentatives pour faire un choix rationnel parmi les formes de gouvernement praticables dans l'étatactuelde la société.

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