‹ Le gouvernement représentatifChapitre 39 sur 61 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

l'idéal db la meilleorb forme de gooyerneiient est lb godvebnement représentatif.

On a répété longtemps (peut-être pendant toute la durée de la liberté anglaise) que si on pouvait trouver un bon despote, la monarchie despotique serait la meilleure forme de gouvernement. Je regarde ceci comme une conception radicalement fausse et très-pernicieuse, de ce qu'est un bon gou- • vernement ; et jusqu'à ce qu'on s'en soit débarrassé, «lie corrompra fatalement toutes nos spéculations sur le gouvernement •

On suppose que le pouvoir absolu entre les mains d*un individu éminent assurerait l'accomplissement vertueux et intelligent de tous les devoirs du gouvernement. De bonnes lois seraient établies et imposées, et on réformerait les mauvaises lois. Tous les postes de confiance seraient aux mains des hommes les plus méritants, la justice serait aussi bien administrée, les charges publiques seraient aussi légères et aussi judicieusement réparties, toutes les

L'IDÉAL EST LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF. 61 branches de radministration seraient aussi purement et aussi intelligemment conduites que le permettraient les circonstances nationales et le degré de culture morale et intellectuelle du pays. Soit, je veux bien accorder tout cela ; mais il faut que je démontre combien la concession est grande, et combien môme, pour approcher à peu près de ces résultats, il faut plus de choses que n'en renferme cette simple expression, un bon despote. Le fait est que pour réaliser toutes ces conditions, il faut un monarque qui non-seulement soit bon, mais qui voie tout. Il doit toujours être informé correctement et en grand détail de la manière dont sont dirigées et dont marchent toutes les branches de l'administration sur tous les points du royaume ; et il doit pouvoir, pendant les vingt-quatre heures de la journée qui sont tout ce qui est accordé à un roi comme au plus pauvre artisan, donner ii toutes les parties de ce vaste champ une part suffisante d'attention et de surveillance. Tout au moins doit-il être capable de distinguer et de choisir dans la masse de ses sujets, non-seulement une grande quantité d'hommes honnêtes et intelligents, propres à diriger (moyennant contrôle et surveillance) les diverses branches de l'administration publique, mais encore le petit nombre d'hommes éminents par leurs vertus et leurs talents, qui sont capables et de se passer de cette surveillance et même de

l'exercer sur les autres. Pour accomplir cette tâche d'une façon passable, il faut des facultés et une énei^e si extraordinaires, qu'on ne peut guère se représenter le bon despote en question consentant à s'en charger, à moins que ce ne soit pour échapper à des maux intolérables, ou bien comme préparation transitoire à quelque autre chose.

Mais la discussion peut se passer de ce prodigieux item. Supposons la difficulté vaincue. Qu'aurions-nous alors? Un homme d'une activité intellectuelle surhumaine, dirigeant toutes les affaires d'un peuple intellectuellement passif. C'est là ce qu'implique l'idée de pouvoir absolu. La nation comme ensemble, et les individus qui la composent, n'ont aucune influence sur leur propre destinée. Ils n'exercent pas de volonté au sujet de leurs intérêts collectifs. Une volonté qui n'est pas la leur, et à laquelle ils ne sauraient désobéir sans crime légal, décide de tout pour eux. Quelle espèce d'êtres humains peut-on former sous un pareil régime? quel sera le développement de leurs facultés intellectuelles ou actives ? On leur permettra peutrêtre de méditer sur des matières de théorie pure aussi longtemps que leurs spéculations ne toucheront en quoi que ce soit à la politique, et surtout à la politique pratique. Sur les affaires pratiques on ne souffrira tout au plus que des suggestions, et même

l'idéal est le gouvernement représentatif. 63 sous le plus modéré des despotes, les hommes d'une supériorité déjà admise ou accréditée peuvent seuls espérer que leurs suggestions seront, non pas prises en considération, mais simplement connues par ceux qui dirigent les affaires. 11 faut qu'un homme ait à un point extraordinaire le goût du travail intellectuel en lui-môme et pour luimême, s'il prend la peine de réfléchir, avec la certitude de ne produire aucun effet extérieur, ou s'il se prépare à des fonctions qu'on ne lui permettra jamais d'exercer. Ce qui seul pousse les hommes à l'effort intellectuel (exception faite d'un petit nombre d'esprits) c'est la perspective d'en recueillir des fruits pratiques.

11 ne suit pas de là que la nation sera complètement dépourvue de pouvoir intellectuel. La besogne ordinaire de la vie que chaque individu ou chaque famille doit nécessairement accomplir, suscitera une certaine dose d'intelligence et d'habileté pratique dans un certain ordre étroit d'idées. 11 peut y avoir une classe choisie de savants qui cultivent la science en vue de ses applications physiques, ou par amour de l'étude. 11 y aura une bureaucratie ; et les personnes destinées à la bureaucratie apprendront au moins quelques maximes expérimentales de gouvernement et d'administration publique. 11 peut y avoir et il y a eu souvent une organisation systématique des plus puissantes facultés qui se rencon-

trent dans le pays, à Tégard de quelque objet spécial (en général la direction militaire) et cela pour favoriser la grandeur du despote. Mais la majorité du public demeure sans information et sans intérêt sur tous les plus grands objets de la politique courante, ou si elle sait quelque chose là-dessus, sa science est une science de dilettante comme le savoir mécanique des gens qui n'ont jamais manié un outil. Et ce n*est pas seulement Tintelligence des hommes qui souffre de ce régime ; leurs capacités morales en sont également nouées. Partout où la sphère d'action des êtres humains est artificiellement circonscrite, leurs sentiments tournent à Tétroit et au nain dans la même proportion. La nourriture du sentiment, c*est Faction; Taffection domestique est alimentée par de bons ofQces volontaires. Qu'une personne n'ait rien à faire pour son pays, et elle ne s'en souciera point. On a dit autrefois qu'avec le despotisme il y a tout au plus un patriote, le despote lui-même, et cette parole repose sur une juste appréciation des eflets de la soumission absolue, même envers un maître bon et sage. Reste la religion, et là au moins on pourrait croire qu'il y a une influence capable d'élever les yeux et les pensées des hommes au-dessus de la poussière qui esta leurs pieds. Mais la religion, même en supposant que le despotisme ne l'ait , point pervertie à son profit, cesse dans ces circons- '

L'IDÉAL EST LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF. 65 tances d'être une affaire sociale, et se réduit à une affaire personnelle entre un individu et son Gréa- ' teur, où il y va seulement du salut privé. Sous cette forme, la religion est tout à fait compatible avec régoïsme le plus étroit et le plus personnel, et elle pousse aussi peu le fidèle à s'identifier avec ses semblables que la sensualité elle-même.

Un bon despotisme signifie un gouvernement où, autant que la chose dépend du despote, il n'y a pas d'oppression positive de la part des fonctionnaires publics, mais où tous les intérêts collectifs du peuple sont traités pour lui, toute pensée relative à ses intérêts conçue pour lui, et où les esprits deviennent de leur plein gré tels que peut les faire cette abdication de leurs énergies intimes.

Abandonner les choses au gouvernement, tout comme les abandonner à la Providence, signifie qu'on n'en prend nul souci et qu'on en accepte les conséquences, quand elles sont désagréables, comme des fléaux de la nature. Donc, à l'exception d'un petit nombre d'hommes studieux qui prennent un intérêt intellectuel à la méditation pour ellemême, l'intelligence et les sentiments de tout un peuple sont consacrés aux soins des intérêts maté* riels, et quand il y a pourvu, à l'amusement et à l'embellissement de la vie privée. Mais dire cela, c'est dire, si le témoignage de l'histoire entière est

digne de foi, que l'heure du déclin a sonné pour ce

peuple, en admettant toutefois que ce peuple soit jamais parvenu à une hauteur d'où il puisse déchoir. S'il ne s'est pas élevé au-dessus de la condition d'un • peuple oriental, il continue à végéter dans la même condition. Mais si, comme en Grèce et à Rome, il est parvenu plus haut, grâce à l'énergie, au patriotisme, à l'ouverture d'esprit qui sont, comme toutes qualités nationales, les fruits de la seule liberté, il retombe au bout de quelques générations à l'état oriental. Et cet état ne signifie pas une stupide tranquillité à l'abri de tout changement fâcheux ; il signifie souvent la possibilité d'être envahi, conquis et réduit en esclavage, ou par un despote plus puissant, ou par quelque peuple barbare limitrophe, qui a gardé avec sa rudesse sauvage toute la vigueur de sa liberté.

Telles sont, non-seulement les tendances naturelles du gouvernement despotique, mais ses néces sites intimes et inévitables, à moins que le despotisme ne consente à n'être pas despotisme, à moins que le bon despote supposé ne s'abstienne d'exercer son pouvoir, quoique le gardant en réserve, et ne permette à la besogne générale du gouvernement de marcher comme si le peuple se gouvernait réellement lui-môme. Si, peu probable que soit la chose, nous pouvons supposer un despote se soumettant à la plupart des règles et des restrictions d'un gouvernement constitutionnel : il pourrait

accorder la liberté de la presse et de la discussion d'une façon suffisante pour permettre à une opinion publique de se former et de se prononcer sur les affaires nationales. Il pourrait abandonner aux localités la direction des intérêts locaux, sans intervention de Tautorité. Il pourrait même s'entourer d'un ou de plusieurs conseils de gouvernement, choisis librement par la nation entière ou seulement par une partie de la nation, tout en gardant entre ses mains le droit d'impôt et le pouvoir suprême, législatif aussi bien qu'exécutif. S'il agissait ainsi, et qu'il abdiquât à ce point comme despote, il détruirait une partie considérable des maux caractéristiques du despotisme. L'activité politique et la capacité pour les affaires publiques pourraient dès lors se développer librement chez la masse de la nation, et il se formerait une opinion publique qui ne serait pas simplement l'écho du gouvernement.

Mais une pareille amélioration serait le commencement de nouvelles difficultés. Cette opinion publique, indépendante de l'influence du monarque, doit être ou avec lui ou contre lui : l'un ou l'autre. Tous les gouvernements blessent à chaque pas une infinité de personnes: or, celles-ci ayant désormais des organes réguliers et pouvant exprimer leurs sentiments, on émettrait souvent des opinions opposées aux mesures du gouvernement. Que

fera le monarque si ces opinions défavorables viennent à être en majorité? Ghangera-t-il de voie? En appellera-t-il à la nation? S'il le fait, ce n'est plus un despote, mais un roi constitutionnel, l'organe ou le premier ministre de la nation, avec cela seulement de particulier qu'il est irrévocable. S'il ne le fait pas, il doit user de son pouvoir despotique pour réduire l'opposition au silence, ou bien il s'élèvera entre la nation et un homme une lutte permanente qui n'a qu'une issue possible. Le principe religieux de l'obéissance passive et du droit divin lui-même ne reculerait pas de beaucoup les conséquences naturelles d'une telle position. Le monarque devrait céder et se soumettre aux conditions de la royauté constitutionnelle, ou bien abandonner la place à quelqu'un qui s'y soumettrait. Le despotisme étant ainsi purement nominal, posséderait peu des avantages qu'on suppose appartenir à la monarchie absolue, tandis qu'il n'aurait qu'à un degré très-imparfait ceux d'un gouvernement

libre

Il ne faut pas s'étonner beaucoup si des réformateurs impatients ou désappointés, gémissant des obstacles qu'opposent aux améliorations publiques les plus salutaires, l'ignorance, l'indifférence, l'indocilité, l'obstination perverse d'un peuple et les coalitions corrompues de l'égoïsme privé, armées de ces armes puissantes que leur fournissent les

L'IDÉAL EST LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF. 69 institations libres, soupirent parfois après une main assez forte pour renverser tous ces obstacles et contraindre un peuple récalcitrant à être mieux gou- Temé. Mais (en mettant de côté ce fait, que pour un despote qui, de temps en temps réforme un abus, il y en a quatre-vingt-dix-neuf qui ne font qu'en créer) ceux qui espèrent en un pareil remède, laissent en dehors de Tidée d'un bon gouvernement, son principal élément, l'amélioration du peuple luimême. Un des bienfaits de la liberté, c'est que sous ce régime le gouvernant ne peut pas laisser de côté l'esprit des individus, et améliorer pour eux leurs affaires, sans les améliorer eux-mêmes. S'il était possible à un peuple d'être bien gouverné malgré lui, son bon gouvernement ne durerait pas plus que ne dure ordinairement l'indépendance d'un peuple qui la doit uniquement à des armes étrangères. Il est vrai qu'un despote peut faire l'éducation du peuple : et s'il la fait réellement, c'est la meilleure excuse de son despotisme. Mais toute éducation qui vise à faire des hommes autre chose que des machines, finit par les amener à certaines réclamations de franchises, d'indépendance. Les meneurs de la philosophie française au dix-huitième siècle avaient été élevés par les Jésuites : il parait que même cette éducation avait ce qu'il faut pour éveiller l'appétit de la liberté. Tout ce qui fortifie si peu que ce soit les facultés, crée un désir plus grand

de les exercer plus librement, et Téducation d'un peuple manque son but si elle le prépare à un autre état que celui dont elle lui suggérera certainement le désir et très-probablement la revendication.

Je suis loin de blâmer que dans les cas de nécessité urgente, on ait recours au pouvoir absolu sous la forme d'une dictature temporaire. Jadis, des nations libres ont employé volontairement ce remède, comme nécessaire pour guérir certains maux du corps politique dont on ne pouvait se purger par des moyens moins violents. Mais Tacceptation de la dictature, même pour un temps étroitement limité, ne peut s'excuser que si, comme Solon ou Pittacus, le dictateur emploie tout le pouvoir qui lui est confié à renverser les obstacles qui se trouvent entre la nation et la liberté. Un bon despotisme est un idéal complètement faux^ et en pratique (excepté comme un moyen d'atteindre quelque but temporaire) c'est la plus insensée et la plus dangereuse des chimères. Mal pour mal, un bon despotisme, chez un peuple quelque peu avancé dans la civilisation, est plus nuisible qu'un mauvais, car il détend et il énerve bien plus les pensées, les sentiments, les facultés du peuple. Le despotisme d'Auguste prépara les Romains à celui de Tibère. Si le ton général de leur caractère n'avait pas été abaissé par un esclavage tempéré qui dura près de deux générations, il leur serait probablement resté

assez d'énergie pour se révolter contre un esclavage plus odieux.

Il n'y a pas de difficulté à démontrer que Tidéal de la meilleure forme de gouvernement est celui qui investit de la souveraineté, ou pouvoir suprême décidant en dernier ressort, la masse réunie de la communauté ; chaque citoyen, non-seulement ayant une voix dans l'exercice de ce pouvoir suprême, mais encore étant appelé de temps en temps à prendre une part réelle au gouvernement par l'exercice de quelque fonction publique locale ou générale.

Pour juger de cette proposition, il faut l'examiner, par rapport aux deux points qui sont à considérer, ainsi qu'on l'a démontré dans le dernier chapitre.

Pour apprécier le mérite d'un gouvernement, il s'agit de savoir : i^ dans quelle mesure il pousse au bien public par l'emploi des facultés morales, intellectuelles et actives de chacun, telles qu'elles existent à un moment donné ; 2<> quelle est son influence sur ces facultés, pour les améliorer ou les détériorer.

Il est à peine nécessaire de dire que l'idéal de la meilleure forme de gouvernement ne signifie pas celle qui est praticable ou acceptable à tous les degrés de civilisation ; mais celle à laquelle appartient, dans les circonstances où elle est praticable

et acceptable, la plus forte somme de conséquences salutaires, immédiates ou futures. Un gouvernement complètement populaire est le seul qui puisse avoir quelque prétention à ce caractère. Il satisfait entre tous aux deux conditions élémentai res d'excellence. Il est plus favorable que tout autre gouvernement possible, soit à une bonne direction actuelle des afiTaires, soit à l'amélioration et à l'élévation du caractère national.

Sa supériorité, par rapport au bien-être actuel, repose sur deux principes qui sont aussi universellement vrais et applicables qu'aucune proposition générale susceptible d'être émise sur les affaires humaines. Le premier principe, c'est que les droits et les intérêts de qui que ce soit n'ont l'assurance de n'être jamais négligés que dans un cas seulement, celui où les intéressés sont ceux-mêmes de force d'humeur à les défendre. Le second principe, c'est que la prospérité générale s'élève d'autant plus haut et se répand d'autant plus largement, que les facultés personnelles qui ont charge de la développer sont plus intenses et plus variées.

Pour plus de précision, on pourrait dire : L'homme n'a qu'une sûreté contre la malfaisance.de ses semblables, la protection de lui-mêmey par lui-même : il n'a qu'une chance de réussite dans sa lutte contre la nature, la confiance en luimême, comptant sur ce qu'il peut faire, soit isolé,

L^IDÉAL EST LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF. 73 soit associé, plutôt que sur ce que les autres peuvent faire pour lui.

La première proposition — que chacun est le seul gardien sûr de ses droits et de ses intér&ts — est une de ces maximes élémentaires de prudence que suit implicitement, toutes les fois que son intérêt personnel se trouve en jeu, toute personne capable de diriger ses propres affaires. Beaucoup de gens à la vérité la détestent en tant que doctrine politique, et se plaisent à la flétrir comme une doctrine d'égoïsme universel. A cela nous pouvons répondre : lorsqu'il cessera d'être vrai que les hommes, en règle générale, se préfèrent euxmêmes aux autres et préfèrent ceux qui les touchent de près au reste de l'humanité, à partir de ce moment-là, le communisme deviendra la seule forme de société, non-seulement praticable, mais soutenable, et sera dès lors adoptée très-certainement. Pour ma part, ne croyant pas à l'égoïsme universel, je n'ai pas de peine à admettre que le •communisme ne soit dès à présent praticable parmi l'élite de l'humanité et ne puisse le devenir parmi le reste. Mais comme cette opinion n'est nullement en faveur auprès de ces défenseurs des institutions actuelles, qui critiquent la doctrine de la prédominance générale de l'égoïsme, peut-être pensent-ils au fond que la plupart des hommes se préfèrent à autrui.

Cependant, il n*est même pas nécessaire d'en affirmer si long pour appuyer le droit de tous à participer au pouvoir suprême. Nous n*avons pas besoin de supposer que quand le pouvoir réside exclusivement dans une classe, cette classe sacrifiera à elle-même, sciemment et de propos délibéré, toutes les autres classes. On sait, et cela suffit, qu'en l'absence de défenseurs naturels, Fintérôt des classes exclues court toujours le risque d'être négligé, et que là même où il est un objet d'attention, il est considéré avec des yeux qui ne sont pas du tout ceux des personnes directement intéressées. Dans notre pays, par exemple, ce qu'on appelle les classes ouvrières peuvent être regardées comme exclues de toute participation directe au gouvernement : je ne crois pas que pour cela les classes qui y participent aient en général aucune intention de sacrifier les classes ouvrières. Elles l'ont eu autrefois cette intention, témoins les eff'orts persévérants qu'on a fait pendant si longtemps pour abaisser les salaires par la loi. Mais aujourd'hui leur disposition habituelle est bien changée ; elles font volontiers des sacrifices considérables, surtout de leur intérêt pécuniaire, au profit des classes ouvrières, et elles pèchent plutôt par une bienfaisance prodigue et aveugle. Je ne crois pas non plus qu'il y ait jamais eu des gouvernants inspirés par un désir plus sincère d'ac-

L'IDÉAL EST LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF. 75 complir leur devoir envers ce qu'il y a de plus humble parmi leurs compatriotes. Néanmoins, est-ce que le parlement ou aucun de ses membres se place jamais au point de vue d'un ouvrier, pour envisager une question quelconque? Quand on discute un sujet qui intéresse les travailleurs comme travailleurs, se placet-on jamais à un autre point de vue qu'à celui des patrons? Je ne dis pas qu'en général les ouvriers voient plus juste que les patrons sur ces questions ; mais ils voient quelquefois tout aussi juste, et en pareil cas leur opinion devrait être respectueusement écoutée, tandis que non-seulement on ne s'y conforme pas, mais on l'ignore. Sur la question des grèves par exemple, il n'y a peut-être pas un des principaux membres des deux chambres qui ne soit convaincu que les maîtres ont complètement raison dans leur manière d'envisager le sujet, et que les ouvriers le voient sous un jour tout bonnement absurde. Ceux qui ont étudié la question savent combien il est loin d'en être ainsi^ et combien ce point serait discuté d*une façon différente et beaucoup moins superficielle, si les classes qui font grève étaient capables de se faire entendre au parlement.

Quelque intention sincère que l'on ait de protéger l'intérêt des autres, il n'est ni sûr ni salutaire de leur lier les mains : ceci est une condi-

tion inhérente aux affaires humaines. Une vérité encore plus évidente, c'est qu'ils n'opéreront que de leurs propres mains une amélioration positive et durable dans leur situation. Sous l'influence réunie de ces deux principes, toutes les communautés libres ont été plus exemptes de crime et d'injustice sociale, plus prospères et plus brillantes à tous égards que les autres communautés, ou qu'elles ne le furent elles-mêmes, après avoir perdu leur liberté. Comparez les États libres du monde, tandis qu'ils possédaient leur liberté, avec les sujets contemporains du despotisme monarchique ou oligarchique : Les cités grecques ayec les satrapies perses, les républiques italiennes et les villes libres de Flandre et d'Allemagne avec les monarchies féodales de l'Europe, la Suisse, la Hollande et l'Angleterre avec l'Autriche ou la France d'avant la Révolution. Leur prospérité supérieure était .trop évidente pour avoir jamais été niée, tandis que leur supériorité, sous le rapport du bon gouvernement et des relations sociales, est prouvée par leur prospérité même et. éclate d'ailleurs à chaque page de l'histoire.

Si nous comparons, non un siècle à un autre, mais les différents gouvernements qui coexistèrent dans le même siècle, nous trouverons que la somme de désordre qui peut avoir existé au milieu de la publicité des États libres n'est point com-

parable, même en Texagérant beaucoup, à cette habitude de fouler dédaigneusement aux pieds la masse du peuple, qui était passée dans les mœurs des pays monarchiques, ou à la révoltante tyrannie individuelle qui se déployait chaque jour dans leurs systèmes de pillages qualifiés d'arrangements fiscaux, et dans le mystère de leurs affreuses cours de justice.

Il faut reconnaître que les bienfaits de la liberté, telle qu'on en a joui jusqu'à présent, ne s'étendaient qu'à une portion de la communauté, et qu'un gouvernement, sous lequel ils s'étendraient impartialement à tous, est un desideratum encore non réalisé. Mais quoique tout ce qui peut en rapprocher ait une valeur .intrinsèque , et quoique bien souvent dans l'état actuel du progrès général on ne puisse faire qu'en approcher, la participation de tous aux bienfaits de la liberté est, en théorie, la conception parfaite du gouvernement libre. Du moment où quelques-uns, n'importe lesquels, sont exclus de cette participation, leurs intérêts sont privés de la garantie accordée aux intérêts des autres, et ils sont eux-mêmes dans de moins bonnes conditions que les autres pour appliquer leurs facultés à améliorer leur état et l'état de la communauté, ce qui est la chose d'où dépend la prospérité générale.

Voilà le fait, quant au bien-être actuel, quant à

la bonne direction des affaires de la génération existante. Si nous passons maintenant à Tinfluence de la forme de gouvernement sur le caractère, nous trouverons la supériorité du gouvernement populaire sur tout autre, encore plus prononcée et plus incontestable, si c*est possible.

En réalité, cette question repose sur une autre plus fondamentale encore : à savoir, quel est entre les deux types ordinaires de caractère celui qu'il est le plus désirable de voir prédominer pour le bien général de Thumanité, le type actif ou le type passif, celui qui lutte contre les maux ou celui qui les supporte, celui qui se plie aux circonstances ou celui qui entreprend de les faire plier.

Les lieux communs de .la morale, et les sympathies générales de l'humanité sont en faveur du type passif. On peut admirer les caractères énergiques; mais les caractères tranquilles et soumis sont ceux que la plupart des hommes préfèrent personnellement. Ce qu'il y a de passif chez nos voisins accroît notre sentiment de sécurité, et joue pour ainsi dire le jeu de ce qu'il y a chez nous d'impérieux. Les caractères passifs , si nous ne venons pas à avoir besoin de leur activité, semblent un obslacle de moins sur notre chemin. Un caractère satisfait n'est pas un rival dangereux. Cependant rien n'est plus certain : tout progrès dans les affaires humaines est l'œuvre des carac-

tères mécontents; et en outre il est bien plus facile à un esprit actif d'acquérir les qualités patientes, qu'à un esprit passif d'acquérir les qualités énergiques.

L'excellence mentale est intellectuelle, pratique, et morale. Or, pn voit tout d'abord en ce qui regarde les deux premières catégories, lequel a l'avantage du caractère passif ou du caractère actif. Toute supériorité intellectuelle est le fruH d un effort actif. L'esprit d'entreprise, le désir de s'avancer, d'essayer de nouvelles choses pour notre propre bien ou pour celui d'autrui, est la source du talent pratique et même du talent spéculatif. La culture intellectuelle, compatible avec l'autre type, est cette culture faible et vague qui est le propre d'un esprit s'arrôtant à l'amusement ou à la simple contemplation. Une heureuse application à la pratique, telle est la marque d'une pensée réelle et vigoureuse, d'une pensée qui poursuit des vérités au lieu de rêver creux. Où ce dessein n'existe pas pour donner à la pensée' de la précision, un caractère déterminé, un sens intelligible, elle ne produit rien de mieux que les Védas ou que le mysticisme métaphysique des Pythagoriciens. Par rapport à l'amélioration pratique, la chose est encore plus évidente. Le caractère qui améliore la vie humaine est celui qui lutte avec les tendances et les forces naturelles, et non pas celui qui leur cède. Les qualités

dont nous tirons un profit personnel sont toutes du côté du caractère actif et énergique, et les habitudes et la conduite qui profitent à chaque membre de la communauté sont, en partie au moins, celles qui constituent à la longue le profit et Tamélioration de la communauté tout entière.

Mais si Ton recherche lequel des deux types est préférable sous le rapport delà prééminence morale, à première vue Thésitation semble permise. Je ne fais pas allusion au sentiment religieux qui généralement s'est toujours prononcé en faveur du caractère inactif, comme étant plus en harmonie avec la soumission due à la volonté divine. Le christianisme a développé ce sentiment tout comme d'autres religions ; mais c'est la prérogative du christianisme de pouvoir se débarrasser de cette perversion aussi bien que de beaucoup d'autres. Abstraction faite des considérations religieuses, un caractère passif qui cède devant les obstacles au lieu de chercher à les vaincre, ne peut pas à la vérité être très-utile aux autres, ni à lui-même non plus ; mais on peut s'attendre du moins à ce qu'il soit inofifensif. On a toujours rangé la résignation au nombre des vertus morales ; mais c'est une erreur complète de supposer que la résignation appartienne nécessairement ou naturellement à la passivité de caractère. Or, quand il n'en est pas ainsi, les conséquences morales sont nuisibles. Là où existe une convoitise

l'idéal est le gouvernement représentatif. 81 d'avantages non possédés, Tespril qui ne porte pas en lui la puissance de les posséder un jour grâce à sa propre énergie, jette volontiers un regard de haine et de malice sur ceux qui sont mieux partagés. L'homme qui s'agite, plein de l'espérance d'améliorer sa situation, est porté à la bienveillance envers ceux qui tendent au même but ou qui l'ont atteint. Et lorsque la majorité est ainsi occupée, les mœurs générales du pays donnent le ton aux sentiments de ceux qui n'atteignent pas le but: ils attribuent leur échec au manque d'efforts ou d'occasion ou à leur mauvaise chance personnelle. Mais ceux qui tout en désirant ce que les autres possèdent, n'emploient aucune énergie pour l'acquérir, ceux-là se plaignent incessamment de ce que la fortune ne fait pas pour eux ce qu'eux-mêmes n'essaient pas de faire, ou débordent d'envie et de malveillance contre ceux qui possèdent ce qu'ils aimeraient avoir.

L'envie se développe comme un trait de caractère national, d'autant plus que le succès dans la vie passe pour fatalité, d'autant moins qu'il passe pour la récompense d'un efiTort. Les êtres les plus envieux de la terre sont les Orientaux. Chez les moralistes orientaux, dans les contes orientaux, l'homme envieux apparaît à chaque pas. Dans la vie réelle, c'est la terreur de tous ceux qui possèdent quelque chose de désirable, que ce soit un palais, un bel enfant, ou même la bonne santé et

la bonne humeur. L'effet supposé de son simple regard a engendré la superstition si généralement répandue du mauvais œil. Après les Orientaux, certains peuples du midi de l'Europe sont les premiers pour l'envie et l'inertie. Les Espagnols ont poursuivi de leur envie tous leurs grands hommes, ont empoisonné leur existence, et n'ont pas manqué généralement de mettre bon ordre à leurs succès (1). Chez les Français, qui sont essentiellement un peuple méridional, la double éducation du catholicisme et du despotisme a fait de la soumission et de la résignation le caractère ordinaire du peuple, en dépit de leur vivacité naturelle, et le type le plus généralement reçu de sagesse et d'excellence. Et si les Français ne sont pas plus envieux, soit les uns des autres, soit de toute supériorité, cela tient à ce que ce vice est neutralisé en eux par nombre de bonnes qualités, surtout par cette énergie individuelle qui, quoique moins tenace et moins régulière qu'elle ne Test chez les Anglo-Saxons toujours luttant et ne comptant jamais que sur eux-mêmes, s'est manifestée néanmoins chez les Français dans presque

(t) Je parle au passé seulement, parce que je ne voudrais rien dire de fâcheux sur le compte d'un grand peuple qui maintenant enfin est libre, et qui entre dans le mouvement général du progrès européen, avec une vigueur qui promet de lui faire rapidement regagner le terrain perdu. Personne ne peut douter de ce dont Ténergie et l'intelligence des Espagnols sont capables ; et leurs travers, comme nation, sont de ceux que la liberté et Tardeur industrielle excellent à guérir.

toutes les directions où leurs lois l'ont encouragée.

Ily a sans aucun doute en tout pays des hommes réellement satisfaits, qui non-seulement ne cherchent pas mais encore ne désirent pas les biens qui leur sont étrangers : ceux-là naturellement n'ont aucun mauvais vouloir contre quiconque semble avoir un lot supérieur. Mais la grande masse des résignations apparentes n'est au fond que mécontentement mêlé d'indolence et d'abandon de soimême, par où tout en n'employant aucun moyen légitime de s'élever, on prend plaisir à abaisser les autres à son propre niveau. Et si Ton vient à considérer de plus près les cas de résignation innocente, on s'aperçoit que nous ne les admirons que là où l'indifférence porte seulement sur les biens extérieurs, tandis qu'il y a d'ailleurs un effort incessant pour gagner en valeur spirituelle ou au moins un zèle désintéressé pour l'avancement d'autrui. L'homme satisfait ou la famille satisfaite qui n'a aucune ambition de rendre quelqu'un plus heureux, de travailler au bien de son pays ou de ses voisins, ou de gagner sous le rapport de l'excellence morale, n'excite chez nous ni admiration, ni approbation. Nous attribuons, et avec raison, cette sorte de résignation à la pure mollesse et au manque d'énergie.

La résignation que nous admirons, c'est une aptitude à se passer gatment de ce qu'on ne sau-

8i GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF,

rait avoir, une juste appréciation de la valeur comparative des différents objets qu'on désire^ et une renonciation volontaire aux moins importants de ces objets, lorsqu'ils sont incompatibles avec les plus importants. Or, ces qualités sont d'autant plus naturelles à un homme, qu'il s'occupe plus activement d'améliorer son propre sort ou celui de quelque autre. L'homme qui se mesure continuellement avec les difficultés, apprend quelles sont les difficultés insurmontables pour lui et quelles sont celles qui ne valent pas la peine qu'il se donnerait pour les vaincre. L'homme dont quelque entreprise utile et praticable réclame et emploie habituellement toutes les pensées et toutes les facultés, est celui de toute la terre qui se laissera le moins aller à un fonds de mécontentement au sujet de choses qui ne valent pas la peine d'être recherchées, au moins dans sa situation. Ainsi, le caractère actif s'aidant luimême, est non-seulement le meilleur en soi, mais encore celui qui acquerra le plus volontiers ce qu'il y a de réellement excellent et désirable dans le type opposé.

L'esprit de lutte et d'audace propre à l'Angleterre et aux" États-Unis ne mérite d'être critiqué qu'à cause des objets très-secondaires sur lesquels il dépense sa force. C'est en soi la base des plus belles espérances pour l'amélioration générale de l'humanité.

On a remarqué finement que, quand quelque chose Ta mal, la première impulsion des Français est de dire : « Il faut de la patience, n et celle des Anglais est de dire : a Quelle honte I » Le peuple qui regarde comme une honte devoir quelque chose aller mal, qui court à cette conclusion que le mal aurait pu et aurait dû être empêché, est celui qui à la longue fait le plus pour rendre le monde meilleur. Si ses désirs ne sont pas élevés, s'ils ne s^étendent pas au delà du confort physique et des biens extérieurs, les résultats immédiats de son énergie ne seront guère plus que l'extension continuelle du pouvoir de Thomme sur les objets matériels; mais cela même fraye le chemin et prépare les conditions mécaniques, pour les plus grandes œuvres sociales et intellectuelles. L'inertie, le manque d'aspirations, Tabsence de désir, forment un obstacle plus fatal' au progrès que n'importe quelle fausse direction de l'énergie ; et lorsque ces défauts existent dans la masse, c'est alors qu'une fausse direction, très-dangereuse de la part d'une minorité énergique, devient possible. C'est là principalement ce qui retient dans un état sauvage ou demi-sauvage la grande majorité de la race humaine.

Maintenant^ on ne peut nullement douter que le gouvernement d'un seul ou d'un petit nombre ne soit favorable au type passif de caractère, talidis que le gouvernement du grand nombre est favorable

au type actif s' aidant lui-même. Des gouvernants irresponsables ont plus besoin de la tranquillité des gouvernés que de toute activité, autre que celle qu'ils peuvent imposer. La soumission aux commandements humains, comme à des nécessités de nature, est la leçon qu'inculquent à leurs sujets tous les gouvernements despotiques. On doit céder passivement à la volonté des supérieurs, et à la loi comme étant l'expression de cette volonté.

Mais les hommes ne sont pas de purs instruments ou de purs matériaux entre les mains de leurs gouvernements, quand ils ont de la volonté, de l'ardeur, ou une source d'activité intime dans le reste de leur conduite : or, toute manifestation de ces qualités, au lieu d'être encouragée des despotes, a plutôt à s'en faire pardonner. Mais quand des gouvernenants irresponsables ne redoutent pas assez les conséquences dangereuses de l'activité intellectuelle de leurs sujets, pour chercher à la réprimer, la position est en soi une répression. L'effort est plus efficacement réprimé par la certitude de son impuissance que par un obstacle positif. Entre la soumission à la volonté d'autrui ou les vertus d'empire sur soimême, de ressource en soi-même, il y a une incompatibilité naturelle. Elle est plus ou moins complète, suivant que la servitude est plus ou moins étroite. Les gouvernants différent beaucoup dans le degré auquel ils contrôlent l'action libre de leurs sujets.

L'IDÉAL EST LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF. 87 OU Tannulent en faisant leur besogne pour| eux. Mais c'est une différence de degré et non de principe, et les meilleurs despotes sont souvent ceux qui enchaînent davantage l'action libre de leurs sujets. Un mauvais despote, quand il a pourvu à ses satisfactions personnelles, peut être disposé quelquefois à laisser le peuple tranquille; mais un bon despote tient à lui faire du bien, en Tobligeant à accomplir sa propre besogne d'une meilleure façon qu'il n'aurait su le faire à lui seul. Les règlements qui astreignent à des procédés fixes les principales branchés de l'industrie française, furent l'œuvre du grand Colbert.

Tout autre est l'état des facultés humaines, là où l'homme ne sent d'autre frein que les nécessités de la nature ou que les lois de la société, lois qu'il a faites pour sa part, qu'il peut blâmer tout haut les trouvant mauvaises, et qu'il peut aspirer même de toutes ses forces à réformer. Sans aucun doute sous un gouvernement partiellement populaire, cette liberté peut être exercée même par ceux qui ne jouissent pas de tous les privilèges des citoyens. Mais un homme est porté bien davantage à s'aider lui-môme et à prendre confiance en lui-même, lorsqu'il sent qu'il est au niveau des autres ; lorsqu'il n'a pas à sentir que son succès dépend de l'impression qu'il peut produire sur les opinions et les dispositions d'un corps dont il ne fait pas partie.

C'est un grand découragement pour un individu, et plus encore pour une classe, d^étre laissé en dehors de la Constitution, d'être réduit à implorer les arbitres de sa destinée, sans pouvoir prendre part à leur délibération. L'effet fortifiant que produit la liberté sur le caractère n'atteint son maximum que lorsqu'une personne a, dès à présent ou en perspective, une plénitude de privilèges qui ne le cède k ceux de qui que ce soit.

Ce qui est encore plus important que cette affaire de sentiment, c'est la discipline pratique à laquelle se plie le caractère des citoyens, lorsqu'ils sont appelés de temps en temps, chacun à leur tour, à exercer quelque fonction sociale. On ne considère pas suffisamment combien il y a peu de choses dans la vie ordinaire de la plupart des hommes, qui puisse donner quelque grandeur, soit à leurs conceptions, soit à leurs sentiments. Leur besogne est une routine, une œuvre non point de charité mais d'égoïsme sous la forme la plus • élémentaire, la satisfaction des besoins journaliers. Ni la chose qu'ils font, ni la manière dont ils la font, n'éveillent chez eux une idée ou un sentiment qui les répandent hors d'eux-mêmes. Si des livres instructifs sont à leur portée, rien ne les pousse à les lire, et la plupart du temps l'individu n'a aucun accès auprès des personnes d'une culture bien supérieure à la sienne. Lui donner quelque chose à faire pour le

public, supplée jusqu'à un certain point à toutes ces lacunes. Si les circonstances permettent que la somme de devoir public qui lui est confiée soit considérable, il en résulte pour lui une éducation. Malgré les défauts du système social et des idées morales de l'antiquité, la pratique des affaires judiciaires et politiques élevait le niveau intellectuel d'un simple citoyen d'Atbènes bien au-dessus de ce qu'on a jamais atteint dans aucune autre agglomération d'hommes, antique ou moderne. En lisant notre grand historien de la Grèce, on en trouve des preuves à chaque page; mais il n'en faut guère d'autre que le style élevé des harangues que leurs grands orateurs estimaient les plus propres à agir puissamment sur leur intelligence et sur leur volonté. En Angleterre, les rangs les plus humbles de la classe moyenne trouvent un avantage du même genre, si ce n'est du môme degré, à remplir les fonctions de jurés ou les fonctions paroissiales ; ce qui, sans être assez continu, sans être assez répandu et sans fournir une assez grande variété de considérations élevées pour être comparable à l'éducation publique que tout citoyen d'Athènes trouvait dans ses institutions démocratiques, constitue cependant des êtres très-différents, sous le rapport des connaissances et des facultés, de ceux qui n'ont rien fait leur vie durant, que tenir la plume ou vendre des marchandises derrière nn comptoir.

Encore plus salutaire est la partie morale de Tinstruction acquise par Taccession du citoyen, si rare qu'elle soit, aux fonctions publiques. Il est appelé là à peser des intérêts qui ne sont pas les siens ; à consulter en face de prétentions contradictoires une autre règle que ses penchants particuliers ; à mettre incessamment en pratique des principes et des maximes dont la raison d'être est le bien public. Et il trouve en général à côté de lui, dans cette besogne, des esprits plus familiarisés avec ces idées et ces opérations, dont ce sera Tétude de fournir des raisons à son intelligence et des excitants à son sentiment du bien public.

Il apprend à sentir qu'il fait partie du public et que rintérêt public est le sien. Là où n'existe pas cette école d'esprit public, c'est à peine si Ton comprend que les personnes privées qui ne sont pas dans une position sociale éminente, aient à remplir envers la société des devoirs autres que celui d'obéir aux lois et de se soumettre au gouvernement. Il n*y a aucun sentiment désintéressé d'identification avec le public. Toute pensée et tout sentiment ou d'intérêt ou de devoir, sont absorbés dans l'individu ou dans la famille. L'homme n'a jamais l'idée d'intérêts collectifs, d'intérêts à poursuivre conjointement avec d'autres. Son prochain ne lui apparaît que comme un rival, et au besoin comme une victime. Le voisin n'étant pas un allié ou un associé

L'IDÉAL EST LE GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF. 91 puisqu'il n'est jamais engagé dans aucune entreprise commune pour le bien général, est donc seulement un concurrent. Ainsi il y a souffrance pour la moralité privée ; quant à la moralité publique, elle est éteinte. Si c'était là l'état universel et le seul état possible des choses, les plus hautes aspirations du législateur ou du moraliste n'iraient qu'à faire de la masse de la communauté un troupeau de moutons paissant innocemment, côte à côte.

D'après toutes ces considérations, il est évident que le seul gouvernement qui puisse satisfaire pleinement à toutes les exigences de l'état social, est celui auquel participe le peuple tout entier; que toute participation même à la plus humble des fonctions publiques est utile ; que la participation doit être partout aussi grande que le permet le degré de civilisation où est en général parvenue la communauté, et que finalement on ne peut rien désirer de moins que l'admission de tous à une part de la souveraineté. Mais puisque dans une communauté qui dépasse les bornes d'une petite ville, chacun ne peut participer personnellement qu'à une très-petite portion des affaires publiques, le type idéal d'un gouvernement parfait ne peut être que le type représentatif.

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