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CHAPITRE IV

A QUELLES CONDITIONS DE SOCIÉTÉ LE GOUYEBNEHENT REPRÉSENTATIF EST-IL 'INAPPLICABLE .

Nous avons reconnu dans le gouvernement représentatif le type idéal du gouvernement le plus parfait, auquel par conséquent tout peuple s'adapte d'autant mieux, qu'il est parvenu à un degré de progrès plus élevé. Moins un peuple est avancé dans son développement, et moins cette forme de gouvernement peut, généralement .parlant, lui convenir. Toutefois, ceci n'est pas universellement vrai : car l'aptitude d'un peuple au gouvernement représentatif ne dépend pas tant de la place qu'il occupe . dans l'échelle générale de l'humanité, que du point auquel il possède certaines conditions voulues toutes spéciales, conditions liées toutefois d'une manière si intime avec le degré de civilisation générale, que toute disproportion entre les deux, est plutôt l'exception que la règle. Examinons à quel point dans la série descendante, le gouvernement représentatif cesse complètement d'être admissible, soit parce qu'en lui-même il ne saurait convenir, soit parce que quelque autre régime conviendrait mieux.

Et d'abord le gouvernement représentatif, comme tout autre gouvernement, ne saurait convenir là où il ne peut subsister d'une façon permanente, c'est-àdire là où ne se rencontrent pas les trois conditions foadamentales que nous avons énumérées dans le premier chapitre, et qui sont : 1* que le peuple soit disposé à l'accepter; 2** que le peuple ait la volonté et la capacité de faire ce qui est nécessaire pour le maintenir; 3*» que ce peuple ait la volonté et la capacité d'accomplir les devoirs et de remplir les fonctions que ce gouvernement lui impose.

L'inclination du peuple à accepter le gouvernement représentatif devient simplement une question pratique, lorsqu'un gouvernant éclairé ou bien une ou plusieurs nations étrangères qui ont pris de l'ascendant sur le pays sont di^osés à lui offrir ce bienfait. Pour les réformateurs individuels, la question est presque sans portée, puisque si Ton n'a d'autre objection à élever contre leur entreprise que l'indifférence ou la résistance de l'opinion nationale, ils ont une réponse toute prête et très-convenable : ils vous disent que de convertir à leur propre opinion l'opinion publique est précisément le but où ils visent. Quand l'opinion est réellement opposée, c'est plutôt en général au fait du changement qu'elle s'oppose qu'au gouvernement représentatif lui-môme. On a bien vu quelques exemples du contraire; il y a eu quelquefois une répugnance reli-

gieuse à limiter le pouvoir d'une race particulière de gouvernants; mais, en général, la doctrine d'obéissance passive signifiait seulement la soumission à la volonté des pouvoirs existants, qu'ils fussent monarchiques ou populaires. En général, quand il s'agit d'essayer quelque part le gouvernement représentatif, l'indifférence pour cette forme de gouvernement et rincapacité d'en comprendre les procédés et les exigences, sont les obstacles auxquels on doit s'attendre plutôt qu'à une opposition positive. Ces obstacles toutefois sont aussi funestes et aussi tenaces qu'une aversion positive; car il est presque toujours plus aisé de changer la direction d'un sentiment actif que de créer un sentiment dans une condition antérieurement passive.

Quand un peuple n'a pas l'estime ni l'attachement qu'il faut pour une constitution représentative, il n'a presque aucune chance de la conserver. En tout pays, Vexécutif est la branche du gouvernement qui manie le pouvoir immédiat et qui est en contact direct avec le public; à lui s'adressent les espérances et les craintes des individus, et c'est surtout par 4ui que sont représentés tout à la fois, aux yeux du public, les bienfaits et les terreurs du gouvernement aussi bien que son prestige. Si donc les autorités qui doivent contenir et modérer Vexé^ cutif ne sont pas soutenues par une opinion et un sentiment puissants chez le peuple, Y exécutif ivoxyyçi

toujours moyen de les mettre de côté ou de les réduire à Tobéissance, et il est sûr d'être aidé à cette œuvre. La permanence des institutions représentatives dépend nécessairement de la bataille que le peuple est prêt à livrer pour elles, lorsqu'elles sont en danger. Si on les estime trop peu pour en venir là, il est rare qu'elles prennent pied, ou si elles y parviennent, elles sont sûres d'être renversées dès que le chef du gouvernement ou tout chef de parti qui peut rassembler assez de forces pour un coup de main, sera disposé à courir quelque petit risque pour arriver au pouvoir absolu.

Ces considérations se rapportent aux deux premières causes d'échec pour un gouvernement représentatif. La troisième cause se rencontre lorsqu'il manque au peuple, soit la volonté, soit la capacité de jouer le rôle qui lui appartient dans une constitution représentative. Quand il ne se trouve personne, ou quand il se trouve seulement un petit nombre d'hommes qui prenne aux affaires générales de l'État le degré d'intérêt nécessaire pour la formation d'une opinion publique, les électeurs n'emploieront guère leur droit de suffrage qu'à servir leur intérêt privé ou l'intérêt de leur localité, ou celui d'un homme avec lequel ils sont liés soit comme adhérents, soit comme dépendants, La classe peu nombreuse qui, dans cet état de sentiment public, obtient la direction du corps représentatif, ne

l'emploie la plupart du temps que comme un moyen de faire fortune. Si Vexécutif est faible, il y a lutte •dans le pays, lutte violente pour les places; s'il est fort, il se rend despotique en apaisant à bon marché les représentants ou tels d'entre eux qui seraient <îapables de lui donner du souci, au moyen d'une part dans le butin ; et le seul produit de la représentation nationale, c'est qu'outre ceux qui gouvernent réellement, le public défraie une assemblée, et que nul abus, où est interrsssée une partie de l'assemblée, n'a chance d'être détruit.

Cependant quand le mal s'arrête là, on peut s'y soumettre afin de jouir de la publicité et de la discussion qui sont l'accompagnement naturel, sinon invariable, de toute représentation même nominale. Par exemple, on peut à peine douter que, dans le royaume moderne de Grèce, les coureurs de places qui composent en grande partie l'assemblée représentative, n'entretiennent l'idée des droits populaires et ne contribuent grandement à la liberté réelle de la presse qui existe dans ce pays, quoique directement ils ne fassent rien ou peu de chose pour que le pays soit bien gouverné ni même pour tempérer le pouvoir arbitraire de Vexécutif, Toutefois ce bienfait dépend entièrement de l'existence d'un roi héréditaire à côté du corps populaire. Si, au lieu de se disputer les faveurs du gouvernement principal, ces factions égoïstes et sordides se dispu-

lâient la place principale elle-même, le pays demeurerait, comme l'Amérique espagnole, dans un état cle révolution chronique et de guerre civile. Une succession d'aventuriers politiques exercerait à tour de rôle non point le despotisme des lois, mais celui de la violence, et le nom et les formes de la représentation n'auraient d'autre effet que d'empêcher le despotisme d'arriver à cette stabilité et à cette sécurité, qui sont les seules conditions où puissent s'adoucir ses maux, et se réaliser le peu de bienfaits dont il est capable.

Dans ces divers cas, le gouvernement représentatif ne peut exister d'une façon permanente. Il y en a d'autres où il n'est peut-être pas impossible, mais où une autre forme de gouvernement serait préférable ; par exemple, lorsqu'un peuple a besoin pour s'élever en civilisation, de se pénétrer de quelque maxime, de contracter quelque habitude à l'acquisition de laquelle le gouvernement représentatif mettrait probablement obstacle.

Le plus évident de ces cas est celui que nous avons ^éjà considéré, où un peuple ignore encore le premier principe d'obéissance. Une race, à laquelle ses luttes contre la nature et contre ses voisins ont enseigné l'énergie et le courage, mais qui ne s'est pas «ncore pliée à l'obéissance permanente envers un chef commun, aurait peu de chance d'acquérir cette habitude sous le gouvernement collectif de sa propre

communauté. Une assemblée représentative^ prise parmi un tel peuple, ne ferait que refléter son insubordination turbulente. Elle refuserait son autorité à tous les actes qui voudraient imposer une contrainte, si désirable qu'elle fût, à sa sauvage indépendance.

Les nécessités de la guerre et l'autorité despotique indispensable au commandement militaire peuvent seules, en général, amener de pareilles tribus à subir les conditions élémentaires d'une société civilisée. Un chef militaire est le seul supérieur qu'elles reconnaîtront, si ce n'est peut-être çà et là quelque prophète qui leur semble inspiré d'en haut, quelque magicien renommé pour de prétendus miracles. De pareils hommes peuvent exercer un ascendant temporaire ; mais comme cet ascendant est purement personnel, rarement opère-t-il quelque modification dans les habitudes générales du peuple, à moins que le prophète ne soit en même temps un chef militaire, comme Mahomet, et ne se présente, comme l'apôtre armé de la nouvelle religion, ou bien à moins que les chefs militaires ne s'allient avec sou influence, et n'en fassent un des soutiens de leur propre gouvernement.

Un peuple n'est pas moins impropre au gouvernement représentatif lorsqu'il a le défaut contraire à celui que nous venons d'exposer, c'est-à-dire une extrême passivité et une prompte soumission à la tyrannie. Si un peuple, ainsi réduit à rien par son

A QUELLES CONDITIONS DE SOCIÉTÉ, ETC. 99 caractère et par les circonstances, pouvait obtenir des institutions représentatives, il choisirait inévitablement ses tyrans pour représentants, etla combinaison, qui à première vue semblerait devoir alléger son joug, ne ferait que le rendre plus pesant. Au contraire, plus d'un peuple est sorti petit à petit de cette conditipn, avec Taide d'une autorité centrale qai par sa position était la rivale, et qui a fini par devenir la maîtresse des despotes locaux, et qui surtout possédait cet avantage d'être unique en son genre. L'histoire de France, depuis Hugues Capet jusqu'à Richelieu et Louis XIV, offre un exemple continu de cette marche des choses. Même quand le roi était à peine aussi puissant que la plupart de ses principaux feudataires, le grand avantage qu'il tirait de n'être qu'un a été reconnu par les historiens français. Vers lui se tournaient les regards de tous ceux qui étaient opprimés localement ; dans tout le royaume, on espérait en lui, on avait confiance en lui, tandis quechaque dominateurlocal n'était puissant que dans un espace plus ou moins borné. De tousles recoinsduroyaume, on venait chercher près du roi refuge et protection, tantôt contre l'un, tantôt contre l'autre dçs oppresseurs immédiats. Le progrès de son ascendant était lent, mais il s'opérait en mettant à profit successivement des occasions qui ne s'offraient qu'au roi seul ; aussi ce progrès étaitil sûr, et à mesure qu'il s'accomplissait, il diminuait

chez la portion opprimée de la nation l'habitude de se soumettre à l'oppression.

C'était rintérôt du roi d'encourager tous les efforts partiels des serfs pour s'affranchir à l'égard de leurs maîtres et se placer sous sa domination directe. Avec sa protection se formèrent de nombreuses communautés qui ne reconnaissaient personne au- dessus d'elle que le roi. L'obéissance envers un monarque éloigné, comparée à la domination du seigneur du château voisin, c'est la liberté même : et le monarque fut longtemps contraint par les nécessités de sa position, d'exercer son autorité plutôt comme l'allié que comme le maître des classes qu'il avait aidées à s'affranchir. De cette façon, un pouvoir central, despotique en principe, quoique généralement très-restreint en pratique, fut le principal instrument qui fit franchir au peuple une phase nécessaire du progrès, dont, selon toute apparence, il n'aurait jamais pu approcher avec un gouvernement véritablement représentatif. Il y a des parties de l'Europe où la même œuvre est encore à faire, et n'a aucune chance d'être accomplie par d'autres moyens. Rien autre chose qu'un gouvernement despotique, ou un massacre général, ne pourrait effectuer l'émancipation des serfs dans l'empire russe.

Aux mêmes époques de l'histoire, on voit clairement un autre mérite de la monarchie absolue surmontant certains obstacles au progrès de la civili-

sation, que le gouvernement représentatif tendrait positivement à aggraver. Un des plus puissants obstacles au progrès, jusque dans un état de civilisation assez avancée, c'est un esprit invétéré de localité. Des portions de l'humanité qui, sous beaucoup d'autres rapports, sont capables de jouir de la liberté et préparées à la recevoir, peuvent n'avoir pas les qualités voulues pour se fondre, même en la plus petite des nations. Non-seulement des jalousies et des antipathies peuvent les éloigner les unes des autres et empêcher toute possibilité d'union volontaire, mais elles peuvent n'avoir pas encore acquis les sentiments ni les habitudes qui rendraient l'union réelle, en supposant qu'elle fût accomplie nominalement. Certains groupes de population, comme les citoyens d'une ville antique ou comme les habitants d'un village d'Asie, peuvent avoir acquis une grande habitude d'exercer leurs facultés sur les intérêts de leur ville ou de leur village ; ils peuvent même s'acquitter passablement d'un gouvernement populaire sur cet étroit théâtre, étrangers d'ailleurs à toute forte sympathie en dehors de ces limites, comme à tout usage, à toute capacité de manier des intérêts communs à beaucoup d'autres cités semblables. Je ne sache pas qu'un certain nombre de ces atomes ou corpuscules politiques se soient jamais fondus en un corps, qu'ils aient jamais appris à se sentir un seul peuple, sans avoir été

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préalablement soumis tous à la même autorité centrale(l). C'estrhabitude d'en référer àcette autorité, d'entrer dans ses plans, de se soumettre à ses vues, qui ouvre l'esprit d'un peuple, tel que nous l'avons supposé, à la conception de grands intérêts comprenant un territoire d'une étendue considérable. Au contraire, de tels intérêts sont nécessairement la considération qui prédomine dans l'esprit du gouvernement central ; et, grâce aux relations plus ou moins intimes qu'il établit progressivement entre les localités, ils deviennent familiers à l'esprit du public.

Le concours de circonstances le plus favorables à ce progrès serait celui où l'on verrait des institutions représentatives, sans gouvernement représentatif, un ou plusieurs corps représentatifs tirés des localités se faisant les auxiliaires ou les instruments du pouvoir central, mais n'essayant guère de le contrarier ou de le contrôler. De cette façon, le peuple étant appelé pour ainsi dire au conseil, quoique ne partageant pas le pouvoir suprême, l'éducation politique donnée par l'autorité centrale est rapportée bien plus efficacement qu'elle ne pourrait l'être

(1) L'Italie, qu'on peut seule citer comme une exception, n'en est une que sous le rapport de la dernière phase de sa transformation. Le progrès plus difficile qu'avaient opéré déjà les villes isolées de Florence, de Pise ou de Milan, en se réunissant pour former l'unité provinciale delà Toscane ou de la Lombardie, s'est fait de la façon ordinaire.

A QUELLES CONDITIONS DE SOCIÉTÉ, ETC. i03 autrement, aux principaux habitants des localités et à la population en général. En même temps, on conserve la tradition d'un gouvernement par consentement général, ou du moins la sanction de la tradition n'est point donnée à un gouvernement absolu, lequel, lorsqu'il est consacré par la coutume^ a si souvent mal fini des choses bien commencées, et présente un des exemples les plus fréquents de la triste fatalité qui dans bien des pays aentravé le progrès dès ses premiers pas, Toeuvre d'un siècle ayant été faite de façon à empêcher Tœuvre nécessaire des siècles suivants. En attendant, on peut établir ceci comme une vérité politique : c'est qu'une monarchie absolue réussira bien mieux qu'un gouvernement représentatif à fondre une multitude d'unités politiques insignifiantes en un seul pays ayant des sentiments généraux de cohésion, assez de force pour se protéger contre la conquête etl'agression étrangère, et des affaires suffisamment variées et considérables pour occuper dignement et développer dans des proportions convenables l'intelligence sociale et politique de la population.

Par ces diverses raisons, le gouvernement royal avec des institutions représentatives capables peutêtre de le fortifier sans le contrôler, est la forme de gouvernement la plus convenable pour toute communauté en bas âge, sans en excepter des cités comme celles de la Grèce antique. Là en effet, au

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direderhistoîre,le gouvernement des rois, contrôlé jusqu'à un certain point par l'opinion pu})lique d'une manière réelle quoiqu'elle ne fût ni ostensible ni constitutionnelle, a précédé, et de beaucoup sans doute, toutes les institutions libres, et n'a cédé la place qu'à des oligarchies d'un petit nombre de familles qui la gardèrent longtemps.

On pourrait montrer chez un peuple cent autres infirmités ou lacunes qui le rendent impropre à faire le meilleur usage possible du gouvernement représentatif; mais ici il n'est plus aussi évident que le gouvernement d'un seul ou d'un petit nombre ait quelque tendance à guérir ou à diminuer le mal. Les défauts qui dominent chez un peuple, que ce soit de puissants préjugés, un attachement obstiné à de vieilles coutumes, des vices positifs dans le caractère national, ou bien simplement de l'ignorance et un manque de culture intellectuelle ; ces défauts-là se retrouveront tous dans les assemblées représentatives du peuple, et dans le cas où l'administration executive, le maniement direct des affaires, tomberait entre les mains de personnes comparativement exemptes de ces défauts, ces personnes feraient souvent beaucoup plus de bien, si elles n'étaient entravées par la nécessité d'obtenir l'assentiment volontaire des corps représentatifs. Mais dans ce cas, la position des gouvernants ne suffit pas à leur donner, comme dansles autres cas que nous avons examinés^

des intérêts et des tendances qui opèrent dans une direction bienfaisante. Rarement le gouvernant unique et ses conseillers, ou bien le petit nombre des gouvernants, seront exempts de la faiblesse générale du peuple ou de celle qui tient à l'état de civilisation, à moins qu'ils ne soient des étrangers appartenant à un peuple supérieur ou à une société plus avancée. Alors, sans doute, les gouvernants peuvent être de tous points supérieurs en civilisation à ceux qu*ils gouvernent, et la soumission à un gouvernement étranger de cette espèce, malgré ses maux inévitables, est souvent le plus grand des avantages pour un peuple ; car elle lui fait franchir rapidement plusieurs phases du progrès et écarte bien des obstacles qui auraient pu subsister indéfiniment, si la population soumise avait été abandonnée à ses chances, et à ses tendances naturelles. Dans un pays qui n'est pas sous la domination étrangère, la seule cause capable de produire de pareils bienfaits, c'est le rare accident du génie sur le trône. Ils sont en petit nombre dans Thistoire ces bienfaiteurs de l'humanité qui ont régné assez longtemps pour rendre quelques-unes de leurs améliorations permanentes en les laissant à la garde d'une génération qui avait grandi sous leur influence. Gharlemagne en est un exemple ; Pierre-le Grand en est un autre. Néanmoins, de tels exemples sont rares, et on doit les classer parmi ces heureux acci-

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dents qui décidèrent tant de fois à un moment critique, si quelque portion importante de Thumanité prendrait un élan soudain, ou retomberait dans la barbarie. Tel fut le personnage de Thémistocle à l'époque de Tinvasion des Perses, tel celui du 1" ou du 3"*® Guillaume d'Orange. Il serait absurde d'établir des institutions uniquement en vue de mettre à profit de pareilles éventualités, d'autant plus que les hommes de cette trempe, dans toute position distinguée, trouveront un moyen, sans être armés du pouvoir despotique, d'exercer une grande influence, ainsi que l'ont prouvé les trois personnages nommés en dernier lieu.

Le cas qui mérite le plus d'être examiné sous le rapport des institutions, c'est le cas assez fréquent où une portion peu nombreuse, mais éminente d'ailleurs, de la population, a sur tout le reste une supériorité marquée de civilisation et de qualités diverses, grâce à une différence de race, à une origine plus civilisée, ou à quelque autre circonstance particulière.

Dans ces conditions, la masse, gouvernée par ses représentants, serait exposée à perdre presque tout le profit qu'elle pourrait tirer de la civilisation plus élevée des classes supérieures, tandis que le gouvernement des représentants de ces classes irait à dégrader de plus en plus la multitude, et ne lui laisserait l'espérance d'être traitée convenablement

que le jour où elle se débarrasserait d'un des plus précieux éléments deson progrès futur. La meilleure chance de progrès pour un peuple ainsi fait, repose sur l'existence d'une autorité sans limites constitutionnelles ou du moins prépondérante en fait, dans la personne du principal gouvernant de la classe supérieure. Lui seul trouve dans sa position un intérêt, qui est d'élever et d'améliorer la masse dont il n'est pas jaloux, pour en faire le contre-poids de sa caste dont il est jaloux. Et si des circonstances heureuses ont mis à côté de lui, non comme contrôleur mais comme subordonné, un corps de représentants delà classe supérieure, qui par ses objections, par ses discassions et même au besoin par ses explosions d'énergie entretienne des habitudes de résistance collective, et qui puisse devenir avec le temps et petit à petit, une représentation vraiment nationale (ce qui est en substance l'histoire du parlement anglais), la nation a pour le coup devant elle toutes les perspectives d'amélioration qui peuvent s'offrir aune communauté placée etconstituée de la sorte. Parmi les tendances qui, sans rendre -un peuple absolument impropre au gouvernement représentatif, peuvent être un obstacle sérieux à ce qu'il en recueille tous les fruits possibles, il y en a une qui mérite une attention particulière. Il est deux inclinations très-différentes en elles-mêmes, avec quelque chose de commun par où elles se rencontrent

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souvent dans la direction qu'elles donnent aux efforts des individus et des nations : Tune est le désir de commander, l'autre est la répugnance à subir le commandement. La prédominance de Tune ou de l'autre de ces dispositions chez un peuple, est un des éléments les plus importants de son histoire. Il y a des peuples où la passion de gouverner autrui surpasse tellement le désir de l'indépendance personnelle, que les hommes sacrifieront volontiers la substance.de la liberté à la simple apparence du pouvoir. Chacun d'eux, comme le simple soldat dans une armée, abdique de grand cœur sa liberté personnelle d'action entre les mains de son général , pourvu que l'armée soit triomphante et victorieuse, et qu'il puisse se flatter d'être membre d'une armée conquérante, quoique l'idée de la part qui lui échoit dans la domination exercée sur le peuple conquis, soit une illusion. Un gouvernement dont les pouvoirs et les attributions seraient strictement limités, dont on exigerait qu'il ne se mêlât pas de tout et qu'il laissât marcher les choses la plupart du temps sans prendre le rôle d'un tuteur ou d'un directeur, ce gouvernement ne plairait pas à un tel peuple. A ses yeux, les possesseurs de l'autorité ne peuvent guère trop entreprendre, pourvu que tous les citoyens puissent un jour ou l'autre arriver à l'autorité. Chez cette nation, un homme préférera en général la chance (si lointaine et si

A QUELLES CONDITIONS DE SOCIÉTÉ, ETC. 109 improbable qu'elle soit) d'exercer q^ielque portion de pouvoir sur ses concitoyens, à la certitude pour lui et pour les autres qu'on n'exercera sur eux aucun pouvoir inutile.

Voilà ce qui constitue un peuple de coureurs de places — un peuple où la politique est déterminée principalement par la course aux places, où l'on ne prise que l'égalité et point la liberté, où les contestations des partis politiques ne sont que des luttes pour décider si le droit de se mêler de tout appartiendra à une classe au lieu d'une autre (peut-être à un groupe d'hommes publics au lieu d'un autre), où l'idée qu'on se fait de la démocratie est simplement l'idée d'ouvrir les fonctions publiques à tous et non plus à un petit nombre seulement, où enfin plus les institutions sont populaires, et plus on crée un nombre infini de places; en conséquence, l'excès de gouvernement exercé par tous sur chacun, et par l'exécutif sur tous, devient plus monstrueux que jamais.

Il n'y aurait ni justice ni générosité à présenter ceci ou quelque chose d'approchant, comme un portrait tout à fait exact du peuple français.

Le Irait de caractère par où le peuple anglais est plus propre qu'aucun autre au gouvernement représentatif, c'est qu'il appartient presque Universellement au type opposé. 11 s'insurge volontiers contre toute, tentative faite pour exercer sur lui un pouvoir

que ne sanctionne pas un long usage, ou sa propre opinion du droit ; mais il se soucie très-peu en général d'exercer le pouvoir sur autrui. N'ayant pas pour leur compte la moindre passion de gouverner, sachant très-bien d'ailleurs pour .quels motifs intéressés on recherche le gouvernement, les Anglais préfèrent que cette fonction soit accomplie par ceux à qui elle échoit naturellement comme une conséquence de leur position sociale. Si les étrangers comprenaient ceci, ils en comprendraient mieux certaines anomalies apparentes chez les Anglais ; leur goût, leur empressement à subir la supériorité politique des hautes classes, et avec cela nulle soumission personnelle envers ces mêmes classes ; une passion qui ne se voit en aucun autre pays, de résister à l'autorité lorsqu'elle dépasse les bornes prescrites, une détermination ardente de rappeler sans cesse aux gouvernants qu'on veut être gouverné à sa guise et non autrement. Ainsi la course aux places est une forme d'ambition à laquelle la nation anglaise en général est presque étrangère. A l'exception des quelques familles sur le chemin desquelles les emplois officiels se trouvent placés directement, les idées des Anglais sur la manière de s'élever prennent une direction totalement opposée, celle du succès I dans les affaires ou dans une profession . Ils ont le plus vif dégoût pour les individus ou les partis po • litiques qui ne font que se disputer les places : et il

n'est rien qui leur inspire plus d'antipathie que la multiplication des emplois publics, une cEiose au contraire toujours populaire chez les nations du continent qui, entêtées de la bureaucratie^ aimeraient mieux payer des impôts plus élevés que de diminuer le moindrement leurs chances individuelles d'obtenir des places. Vous les entendez peut-être crier àTéconomie, non pour Tabolition des places, mais pour la réduction des traitements de certaines places trop considérables pour être à la portée d'un citoyen ordinaire.

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