REPRÉSENTATIF EST SUJET
Les défauts d'une forme quelconque de gouvernement peuvent être ou négatifs ou positifs. Ces défauts sont négatifs, si la forme de gouvernement ne concentre pas entre les mains des autorités un pouvoir suffisant pour qu'elles puissent accomplir leurs fonctions nécessaires, ou si elle ne développe pas suffisamment par Texercice les capacités àctives et les sentiments sociaux des divers citoyens. Il n'est pas nécessaire, au point où nous sommes parvenus dans nos recherches, de parler longuement sur ces deux catégories de défauts négatifs.
Si un gouvBBaement manque d'un pouvoir suffisant pour maintenir Tordre et favoriser le progrès du peuple, cela tient plutôt à un état de société généralement grossier et sauvage gu'à une forme particulière d'union politique. Quand le peuple est trop attaché à sa barbare indépendance pour supporter la dose de pouvoir que dans son propre intérêt il
devrait subir, la société (ainsi que nous Tavons déjà fait observer) n'est pas encore préparée- au gouvernement représentatif. Lorsque le temps sera venu où ce gouvernement deviendra praticable, on peut être sûr que l'assemblée souveraine possédera un pouvoir suffisant pour faire tout ce qui est nécessaire. Et si V exécutif ne possède pas une assez grande part de ce pouvoir, cela ne peut provenir que de la jalousie de l'assemblée envers l'administration : un sentiment qui n'existe guère que là où le pouvoir constitutionnel qui appartient à l'assemblée de destituer les membres de l'administration, ne s'est pas encore fait reconnaître d'une manière suffisante.
Partout où ce droit constitutionnel est pleinement admis, en fait aussi bien qu'en principe, il n'est pas à craindre que l'assemblée refuse de confier à ses propres ministres la dose de pouvoir désirable. Ce que l'on doit redouter au contraire, c'est qu'elle ne leur accorde trop volontiers un pouvoir trop étendu, puisque le pouvoir du ministre, c'est celui du corps qui Ta nommé et quille maintient. Cependant, il est très-possible qu'une assemblée contrôlante (et c'est même là un de ses dangers) soit prodigue de pouvoirs, mais qu'ensuite elle mette obstacle à l'exercice de ces pouvoirs, qu'elle donne l'autorité en gros et qu'elle la reprenne en détail, en multipliant les actes isolés d'intervention dans
INFIRMITÉS ET ^ANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. 143 la besogne administrative. Nous nous sommes suffisamment appesantis, dans le chapitre précédent, sur tous les inconvénients qu'il y a à ce qu'une assemblée s'empare ainsi du gouvernement luimôme, au lieu de se borner à critiquer et à contenir ceux qui gouvernent. Il ne peut y avoir d'autre garantie contre cette intervention déplacée, que la conviction très-forte et très-répandue, qu'une pareille intervention est dangereuse.
Quant à l'autre défaut négatif qui peut se rencontrer dans un gouvernement, celui de ne pas exercer suffisamment les facultés morales, intellectuelles et actives des individus, on s'en est expliqué d'une manière générale, en faisant ressortir les maux caractéristiques du despotisme. Entre deux formes de gouvernement populaire, l'avantage à cet égard appartient à celle qui répand le plus largement l'exercice des fonctions publiques — soit en excluant du suffrage le moins de monde possible — soit en accordant à toutes les classes de citoyens privés, autant que cela est compatible avec d'autres objets également importants, la plus large accession aux détails de la besogne judiciaire et administrative, tels que le jury, les offices municipaux, et surtout en leur accordant toute la publicité et toute la liberté possible de discussion ; ce qui est le moyen de donner une part dans le gouvernement, une part dans Tinstruction et dans l'exercice intellec-
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tuel qui est inhérent au maniement des pouvoirs publics, non-seulement à quelques individus Tun après Tautre, mais dans une certaine mesure au public tout entier. C'est pourquoi nous attendrons, pour exposer ces avantages, aussi bien que la mesure à observer dans la poursuite de ces avantages, que nous en soyons venus à traiter des détails d'administration.
Les maux et les dangers positifs du gouvernement représentatif ou de toute autre forme de gouvernement, peuvent se réduire à deux chefs : 1* Tignorance et l'incapacité générales du corps contrôlant, ou, pour parler avec plus de ménagement, Tinsuffisance de ses qualités intellectuelles; 2^ le danger que ce corps ne^ soit sous TiMuence d'intérêts non identiques au bien-être général de la communauté.
On suppose en général que le gouvernement populaire est plus sujet que tout ^utre au premier de ces défaut, c'est-à-dire à manquer d'une certaine élévation intellectuelle. On compare volontiers l'é-^ nergie d'un monarque, la fermeté et la prudence d'une aristocratie aux vues cjourtes et vacillantes de toute démocratie^ même delà plus capable^ et cette antithèse semble peu favorable à la dénioci*atiei Cependant ces propositions ne sont pas aussi fondées qu'elles le paraissent à preniièreviié.
Sous tous ces rapports, le gouvernement repi*é-
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sentatif n*est nullement inférieur à la monarchie simple. Excepté à une époque grossière, la monarchie héréditaire, lorsqu'elle est vraiment telle, lorsque ce n*est pas une aristocratie déguisée, dépasse de beaucoup la démocratie dans tous les genres d'incapacité qu'on croit particuliers à celle-ci. Je dis excepté à une époque grossière, parce qu'un état de société réellement grossier garantit chez le souverain une véritable capacité de comprendre et d'agir, sa volonté est sans cesse contrecarrée par l'entêtement de ses sujets et de certains individus puissants parmi eux. Dans les circonstances où se trouve la société, il ne rencontre pas grande tentation de s'abandonner aux plaisirs : l'activité intellectuelle et corporelle, surtout politique et militaire, voilàses principales fêtes : entouré de chefs turbulents et de compagnons effrénés, il n'a guère d'autorité, il n'est guère assuré de se maintenir longtemps sur le trône, s'il ne possède une dose considérable d'audace personnelle, d'habileté et d'énergie. Le sort tragique d'Edouard II et de Richard II, les guerres civiles et les troubles qui éclatèrent pendant le règne de Jean et de son successeur inhabile, expliquent pourquoi les Henri et les Edouard de notre histoire sont des hommes d'un talent si élevé. La période orageuse de la réforme a produit aussi plusieurs monarques héréditaires éminents : Elisabeth, Henri IV, Gustave-^Aiiolphe. Mais pour la plupart
ils avaient été à l'école de l'adversité, ils n'étaient parvenus au trône que grâce à l'extinction inattendue d'héritiers plus proches, ou bien ils avaient eu à lutter contre de grandes difficultés au commeur cément de leur règne.
Depuis que la vie européenne a pris un aspect régulier, un roi héréditaire au-dessus du médiocre est devenu une chose très-rare, tandis que la plupart se sont montrés au-dessous même du médiocre, et comme talent et comme vigueur de caractère. Aujourd'hui, une monarchie constitutionnellement absolue, ne se maintient que grâce aux capacités intellectuelles d'une bureaucratie permanente, sauf le cas où elle se trouve temporairement entre les ' mains de quelque usurpateur d'un esprit actif. Les gouvernements russe et autrichien, et le gouvernement français lui-même, dans son état normal, sont des oligarchies de fonctionnaires ; et le chef de l'État ne fait guère que choisir les principaux d'entre eux : je parle de la marche régulière de leur administration, car naturellement la volonté du maître peut déterminer souvent leurs actes particuliers.
Les gouvernements qui se sont fait remarquer dans l'histoire pour leurs talents intellectuels et leur vigueur soutenue dans la direction des affaires, étaient des aristocraties, mais sans aucune exception, des aristocraties de fonctionnaires publics. Les
INFIRMITÉS ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. U7 corps gouvernants étaient si peu nombreux que chaque membre, ou du moins chaque membre important du corps, était capable de faire et faisait du gouvernement une profession active et la principale occupation de sa vie. Rome et Venise sont les seules aristocraties qui aient manifesté de grands talents pour le gouvernement, et qui aient agi pendant nombre de générations d'après des maximes politiques immuables. Mais à Venise, quoique la classe privilégiée fût nombreuse, la direction réelle des affaires était confiée aux seules mains d'une oligarchie dans Toligarchie, dont la vie tout entière était consacrée à Tétude et à la conduite des affaires d'État. Le gouvernement romain offrait davantage le caractère d'une franche aristocratie comme la nôtre. Mais le corps qui gouvernait en réalité, le sénat, était exclusivement composé d'hommes qui avaientexercé des fonctions publiques, et qui avaient déjà rempli ou qui espéraient remplir les plus hautes charges de l'État, au risque d'une terrible responsabilité, en cas d'incapacité ou d'échec. Une fois membre du sénat, leur vie était consacrée à la direction des affaires publiques : il ne leur était permis de quitter l'Italie que pour remplir un devoir public : et à moins qu'ils ne se fissent chasser du sénat par les censeurs à cause de leur caractère ou de leur conduite estimée déshonorante, ils gardaient jusqu'à la mort leurs pouvoirs et leur res-
ponsabilité. Dans une aristocratie ainsi constituée, chaque membre sentait que son importance personnelle dépendait entièrement de la dignité et de la grandeur de la république qu'il administrait et du rôle qu'il était capable de jouer dans ses conseils. Cette dignité et cette grandeur étaient choses tout à fait distinctes de la prospérité et du bonheur des citoyens en général (souvent même il y avait incompatibilité complète entre ces deux objets); mais elles étaient étroitement liées au succès extérieur et à l'agrandissement de l'État; et par conséquent, c'est l'œil toujours fixé, sur ce but que les aristocraties romaines et vénitiennes ont déployé ces profonds systèmes de politique collective et ces grands talents individuels pour le gouvernement, dont l'histoire leur a justement fait honneur.
On voit donc que les seuls gouvernements non représentatifs où une grande habileté et de grands talents politiques, soit sous la forme monarchique, soit sous la forme aristocratique, aient été autre chose que des exceptions, étaient essentiellement des bureaucraties. La besogne du gouvernement était là entre les mains de gouvernants par profession, ce qui est l'essence de la bureaucratie et la véritable signification de ce mot. Que la besogne soit accomplie par les gouvernants parce qu'ils y ont été dressés ou qu'ils y aient été dressés parce qu'elle devait être accomplie par eux, cela fait une
liNFlRMITÉS ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. 149 grande différence sous beaucoup de rapports^ mais pas la- moindre quant au caractère essentiel de la règle. D'un autre côté, des aristocraties comme celle de l'Angleterre, où la classe qui possède le pouvoir le tient uniquement de sa position sociale sans y être spécialement dressée ou sans s'y dévouer exclusivement (où par conséquent le pouvoir est exercé, non pas directement, mais au moyen d'institutions représentatives constituées oligarchiquement), ces aristocraties, dis -je, ont valu sous le rapport intellectuel ce que valent les démocraties, ni plus ni moins, c'est-à-dire que leurs qualités n'ont paru et n'ont duré qu'autant qu'il est donné de paraître et de durer à un homme doué de grands talents et soutenu par une position distinguée. Thémistocle et Périclès, Washington et Jefferson ne furent pas plus complètement des exceptions dans leurs démocraties, et furent à coup sûr des exceptions plus brillantes que les Ghatam et les Peel dans l'aristocratie représentative de la Grande-Bretagne, ou même que les Sully et les Golbert dans la monarchie aristocratique de France. Un grand ministre, dans les gouvernements aristocratiques de l'Europe moderne, est un phénomène presque aussi rare qu'un grand roi.
Donc, quant aux mérites intellectuels d'un gouvernement, il ne faut établir de comparaison qu'entre une démocratie représentative et une bureau-
cratie ; toutes les autres formes de gouvernement peuvent être laissées de côté. EticiTon doit reconnaître que sous plusieurs rapports d'une haute importance, un gouvernement bureaucratique a grandement Favantage. Il amasse Texpérience, il acquiert des maximes traditionnelles dûment éprouvées et dûment pesées, et il assure une dose suffisante de savoir pratique chez ceux qui ont véritablement la conduite des affaires ; mais il n'est pas aussi favorable à l'énergie individuelle de l'esprit.
La maladie qui afflige les gouvernements bureaucratiques et dont ils meurent ordinairement, c'est la routine. Ils périssent par l'immutabilité de leurs maximes, et plus encore par cette loi universelle en vertu de laquelle tout ce qui devient routine perd son principe vital, et, faute d'une pensée présente, continue à fonctionner mais d'une manière machinale, et sans accomplir l'œuvre voulue. Une aristocratie tend toujours à devenir une pédantocratie. Quand la bureaucratie est le véritable gouvernement, l'esprit du corps écrase, comme chez les Jésuites, l'individualité de ses membres les plus distingués. Dans la profession du gouvernement, ainsi que dans toute autre profession la seule idée de la majorité est défaire comme on lui a enseigné : il faut un gouvernement populaire pour que les conceptions d'un génie original aient chance de prévaloir sur l'esprit inerte et hostile de la médiocrité, qui
INFIRMITES ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. loi sait la tradition et qui n'a pas d'autre science. Il fallait un gouvernement populaire (en mettant de côté l'accident d'un despote hautement intelligent) pour que sir Rowland Hill pût triompher du postoffice. Un gouvernement populaire l'installa au post-office, et cette administration fut contrainte d'obéir à l'impulsion donnée par un homme qui unissait au savoir spécial l'originalité et la vigueur intellectuelle. Si l'aristocratie romaine a échappé à cette maladie caractéristique d'une bureaucratie, elle le doit évidemment à son élément populaire. Le peuple nommait à tous les emplois spéciaux, et à ceux qui donnaient un siège au sénat, et à ceux que recherchaient les sénateurs. Le gouvernement russe offre un exemple frappant des bons et des mauvais côtés de la bureaucratie, par ses maximes immuables, qui poursuivent d'âge en âge les mêmes objets, avec une persévérance toute romaine ; par son habileté remarquable . à cette poursuite, par son effrayante corruption intérieure ; par son état d'hostilité permanente contre toute amélioration venant du dehors : une lutte enfin, ou même le pouvoir autocratique d'un empereur doué d'un esprit vigoureux n'est jamais vainqueur ou du moins ne Test que bien rarement, l'opposition patiente d'un corps fatiguant à la longue l'énergie capricieuse et incertaine d'un seul homme. Le gouvernement chinois, une bureaucratie de mandarins,
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est autant que je sache un autre exemple des mêmes qualités et des mêmes défauts.
En toute affaire humaine, des influences opposées sont nécessaires pour entretenir chez chacun la vitalité et la capacité de ce qu'il doit faire. Si l'on poursuit un seul bien à Texclusion d*un autre qui devrait l'accompagner, il advient non pas qu'il y a excès de l'un tandis que l'autre fait défaut, mais que l'on perd peu à peu celui-là même qu'on avait poursuivi exclusivement. Un gouvernement de fonctionnaires élevés pour ce métier ne peut faire pour un pays les choses qui peuvent être faites par un gouvernementlibre ; mais on le croirait peut-être capable de faire certaines choses que le gouvernement libre ne peut faire parlui-même. Selon moi, cependant, pour qu'un gouvernement de fonctionnaires puisse accomplir même sa propre besogne d'une façon efficace ou permanente, un élément extérieur de liberté est nécessaire. Et de même aussi la liberté ne peut produire ses meilleurs effets et souvent échoue complètement, si l'on ne trouve moyen de combiner avec les bienfaits d'un régime libre ceux d'une administration habile et exercée. Il n'y a pas à hésiter une minute entre le gouvernement représentatif, pour un peuple qui est préparé à le recevoir, et la bureaucratie la plus parfaite qu'on puisse imaginer; mais en même temps les institutions politiques doivent viser par dessus tout à renfermer
INFIRMITÉS ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. i53 la plus forte dose possible des qualités de Fun et de l'autre. Elles doivent, en tant que les deux choses ne sont pas incompatibles, faire en sorte que la direction des affaires appartienne à des personnes habiles, formées à cela comme à une profession, et que les corps représentatifs possèdent et exercent sérieusement un droit de contrôle général. On serait bien près d'en arriver là si Ton adoptait la ligne de démarcation tracée dans. le chapitre précédent, entre l'œuvre de gouvernement proprement dite, laquelle ne peut être bien accomplie que moyennant étude spéciale, et l'œuvre de choisir, de surveiller et au besoin de contrôler les gouvernants, œuvre quf, dans le cas actuel comme dans tous les autres, revient eu bonne justice non point à ceux qui font la besogne, mais à ceux au profit de qui la besogne devrait être faite. On ne peut arriver à avoir une démocratie habile, si la démocratie ne consent pas à ce que la besogne qui demande de l'habileté, soit faite par ceux qui en ont. Une démocratie a bien assez à faire lorsqu'il faut qu'elle se pourvoie d'une dose suffisante decapacitémentalepouraccomplirsa propre besogne, qui est de surveiller et de réprimer. Gomment se procurer et s'assurer cette dose ? voilà une des questions qu'il faut prendre en considération, lorsqu'on prononce sur la constitution désirable pour une assemblée représentative. Si la composition de l'assemblée est défectueuse à cet
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égard, rassemblée empiétera par des actes spéciaux sur le département de l'exécutif, elle chassera un bon ministère et elle en nommera et en soutiendra un mauvais, elle permettra ou même elle autorisera des abus de confiance de la part des ministres, elle se laissera tromper par leurs faux prétextes, ou elle retirera son appui à ceux qui essayent de remplir leur charge consciencieusement-, elle protégera ou elle imposera une politique générale, au dehors comme au dedans, égoïste, capricieuse, irréfléchie, imprévoyante, ignorante et pleine de préjugés, elle abrogera de bonnes lois ou elle en émettra de mauvaises, elle introduira des maux nouveaux ou elle s'attachera aux anciens avec une obstination perverse. Peut-être même sous l'influence d'impulsions pernicieuses, temporaires ou permanentes, émanant d'elle-même ou de ses commettants, se prêtera-t-elle à des mesures qui mettent complètement de côté la loi, dans des cas où une justice parfaite ne plairait pas au sentiment populaire. Tels sont les dangers du gouvernement représentatif, si la constitution de la représentation n'assure pas une dose suffisante d'intelligence et de savoir dans l'assemblée représentative.
Nous passons maintenant aux maux qui provieonent de ce que les façons d'agir du corps représentatif peuvent être dictés principalement par des intérêts sinistres, (pour employer le mot commode
INFIRMITÉS ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. 15$ introduit par Bentham) c'est-à-dire par des intérêts plus ou moins en contradiction avec le bien général de la communauté.
On admet universellement qu'une grande partie de tous les maux inhérents aux gouvernements monarchiques et aristocratiques, provient de cette cause. Un monarque ou une aristocratie assure ou croit assurer son intérêt, par une conduite opposée à celle que demande Vintérêt général de la communauté. Par exemple, l'intérêt du gouvernement est de mettre de gros impôts : celui de la communauté est de payer aussi peu d'impôts que le permettent les dépenses nécessaires d'un bon gouvernement L'intérêt du roi et de l'aristocratie gouvernante, est de posséder et d'exercer un pouvoir illimité sur le peuple, de le contraindre à se conformer pleinement à la volonté et aux préférences des gouvernants : l'intérêt du peuple est d'être aussi peu contrôlé que la chose est possible pour que le gouvernement puisse atteindre ses fins légitimes. L'intérêt, ou du moins l'intérêt apparent et supposé du roi et de l'aristocratie, est de ne permettre aucune critique sur leur compte, c'est-à-dire aucune critique qu'ils puissent regarder comme menaçant leur pouvoir on comme portant une atteinte sérieuse à leur liberté d'action : l'intérêt du peuple est d'avoir la pleine liberté de critiquer tout fonctionnaire public, tout acte ou toute mesure publique. L'intérêt
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d'une classe dominante, que ce soit une aristocratie ou une monarchie aristocratique, est de s'emparer d'une variété infinie de privilèges, lesquels tantôt l'enrichissent aux dépens du peuple, tantôt vont simplement à Télever au-dessus du peuple, ou ce qui est la même chose en d'autres termes, à mettre le peuple au-dessous d'elle en le dégradant. Si le peuple est mal disposé pour ses gouvernants, ce qui est infiniment probable sous un pareil gouvernement, c'est l'intérêt du roi et de l'aristocratie de le maintenir à un degré très-médiocre d'intelligence et d'éducation, d'y fomenter des dissensions et même de l'empêcher d'avoir une vie trop confortable, de peur « Quil ne devienne gras et qu'il ne rue^ » suivant la maxime du cardinal de Richelieu, dans son célèbre testament politique.
Toutes ces choses sont de l'intérêt d'un roi ou d'une aristocratie sous un point de vue purement égoïste, à moins que la crainte de provoquer la résistance ne crée un contre-poids capable de faire pencher la balance. Tous ces maux ont été, et beaucoup d'entre eux sont encore le fruit des intérêts sinistres des rois ou des aristocraties, lorsque leur pouvoir est suffisant pour les élever au-dessus de l'opinion du reste de la communauté ; et il ne serait guère rationnel de s'attendre à une conduite différente dans ulie telle position.
INFIRMITÉS ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. i57 Ces choses sont de toute évidence dans le cas d'une monarchie ou d'une aristocratie ; mais on affirme quelquefois trop gratuitement que les mêmes influences nuisibles n'agissent pas dans une démocratie. Si Ton prend la démocratie pour ce qu'elle est ordinairement, c'est-à-dire pour le gouvernement de la majorité numérique, il est possible que le pouvoir dominant soit sous l'influence d'intérêts de classe ou de coterie qui lui imposent une tout autre conduite que ne le voudrait la considération impartiale de tous les intérêts. Supposons une majorité de blancs et une minorité de nègres, ou vice versa : est- il croyable que la majorité va se montrer équitable envers la minorité ? Supposons une majorité de catholiques et une minorité de protestants, ou le contiraire : n'y aura-t-il pas le même danger? Ou bien, supposons une majorité d'Anglais et une minorité d'Irlandais, ou l'opposé ; est-ce qu'un pareil mal n'est pas infiniment probable ? En tout pays, il y a une majorité de pauvres et une minorité qui, par opposition, peut être appelée riche. Entre ces deux classes, il y a, sur beaucoup de points, opposition complète d'intérêts apparents. Nous supposerons la majorité suffisamment intelligente pour comprendre qu'il n'est pas de son intérêt d'affaiblir la propriété, et qu'elle serait affaiblie par tout acte de spoliation arbitraire. Mais n'est-il pas fort à craindre qu'elle ne rejette
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sur les détenteurs de ce qu'on appelle la propriété foncière et sur les revenus les plus gros, une part excessive du fardeau de Timpôt, ou môme ce fardeau tout entier ? et qu'ensuite elle n'augmente les impôts sans scrupule, sous prétexte qu'elle les dépense au profit et dans l'intérêt de la classe ouvrière ? Supposons encore une minorité d'ouvriers habiles, une majorité inhabile, l'expérience de nombreuses associations ouvrières (à moins qu'elles n'aient été grandement calomniées) justifie la crainte devoir imposer comme une obligation l'égalité des salaires, et de voir abolir l'ouvrage à la pièce, et toutes les pratiques grâce auxquelles une activité ou des talents supérieurs peuvent gagner une récompense supérieure. Des essais législatifs pour élever les salaires ou pour limiter la concurrence sur le marché du travail — des taxes ou des i^estrictions au sujet des machines et des améliorations de toutes sortes, qui tendent à suppléer le travail, peut-être même la protection du producteur indigène contre l'industrie étrangère, — sont les résultats très-naturels (probables je ne l'affirmerais pas) de l'intérêt et du sentiment dans lequel gouvernerait une majorité de travailleurs manuels. On nous dira qu'aucune de ces choses ne sont dans l'intérêt véritable de la classe la plus nombreuse. A quoi je réponds que si la conduite des êtres humains n'était déterminée que par les con-
INFIRMITÉS ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. 159 sidéraiions intéressées qui constituent leur intérêt véritable, ni la monarchie ni Toligarchie ne seraient d'aussi mauvais gouvernements qu'elles le sont ; car, à coup sûr, des arguments très-puissanls ont été et sont encore souvent employés pour démontrer qu'un roi ou un sénat gouvernants sont de beaucoup dans la plus enviable des positions, lorsqu'ils gouvernent avec justice et vigilance un peuple actif, riche, éclairé et doué d'un esprit élevé. Mais ce n'est que rarement qu'un roi a envisagé sous ce jour élevé son intérêt personnel ; quant à une oligarchie,, elle ne l'a jamais fait : et pourquoi nous attendrions-nous à une manière de penser plus noble chez les classes ouvrières ? Ce n'est pas leur intérêt qu'il faut considérer, mais l'opinion qu'elles s'en forment ; et si une théorie de gouvernement affirme que la majorité numérique fera habituellement ce qui n'est jamais fait et ce qu'on ne s'attend pas à voir faire (si ce n'est dans des cas très-exceptionnels) par les autres dépositaires du pouvoir, à savoir — qu'elle dirigera sa conduite d'après ce qui est au fond son intérêt véritable, en opposition à ce qui est son intérêt immédiat et apparent, — cette théorie est jugée. Sûrement, personne ne peut douter que les mesures pernicieuses auxquelles on a fait allusion tout à l'heure, et beaucoup d'autres aussi mauvaises, ne soient dans l'intérêt immédiat delà masse des ouvriers inhabiles. Il se pourrait
qu'elles fussent favorables à cette classe, au moins dans sa génération actuelle. Le relâchement de l'industrie et de l'activité, la diminution des encouragements à l'épargne, qui en seraient la conséquence finale, ne seraient peut-être guère ressentis par la classe des ouvriers inhabiles, pendant la durée d'une seule génération.
Quelques-uns des changements les plus funestes dans les affaires humaines ont été avantageux quant à leurs effets les plus immédiats et les plus manifestes. L'établissement du despotisme des Césars fut un grand bienfait pour toute la génération contemporaine. Ce fut la fin de la guerre civile, un frein pour les malversations et la tyrannie des préteurs et des proconsuls, un développement de la vie élégante et de la culture intellectuelle qui ne se rapportait pas à la politique. Enfin, sous ce despotisme, on vit paraître des monuments littéraires, éblouissants pour Timagination de ces lecteurs superficiels de l'histoire, qui ne réfléchissent pas que les hommes auxquels le despotisme d'Auguste (aussi bien que celui de Laurent de Médicis et celui de Louis XIV) doit son éclat, furent tous formés par la génération précédente. Les richesses accumulées, l'énergie et l'activité mentales produites par des siècles de liberté, subsistèrent au profit de la première génération d'esclaves. Néanmoins, ce fut le commencement d'un régime sous l'action du-
INFIRMITÉS £T DANGKRS DU GOUVERNEMENT, ETC. 161 quel toute la civilisation acquise jusqu'alors s'éteignit insensiblement, à ce point que rempire, qui avait conquis et embrassé le monde dans son étreinte, perdit tout, même sa puissance militaire ; et des envahisseurs que trois ou quatre légions avaient toujours suffi à repousser, eurent cette fortune de parcourir et d'occuper la presque totalité de son vaste territoire. La nouvelle impulsion donnée par le christianisme arriva tout juste à temps pour sauver les lettres et les arts, et pour épargner à l'espèce humaine une rechute en pleine et peutêtre incurable barbarie.
Quand nous parlons de l'intérêt d'une assemblée ou même d'un homme comme d'un principe déterminant ses actions, la question de savoir quel serait cet intérêt aux yeux d'un observateur impartial, est une des parties les moins importantes du sujet. Comme le remarque Coleridge : L'homme fait k motifs ce nest pas le motif qui fait l'homme. Ce qu'il est dans l'intérêt d'un homme de faire ou de ne pas faire, dépend moins d'aucune circonstance extérieure, que de ce qu'est l'individu lui-même. Si vous voulez savoir ce qui constitue dans la pratique l'intérêt d'un homme, il vous faut connaître le tour habituel de ses pensées et de ses sentiments. Chacun a deux sortes d'intérêts : des intérêts dont il prend soin et des intérêts dont il ne se soucie pas. Chacun a des intérêts égoïstes : et un homme
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égoïste a cultivé Thabitude de prendre soin des premiers et de négligerles autres. Chacun a des intérêts présents et des intérêts éloignés : et Thomme imprévoyant est celui qui soigne les intérêts présents et qui ne se soucie point de ses intérêts éloignés. Peu importe qu'à bien calculer, ces derniers soient les plus considérables, si les habitudes de son esprit le mènent à fixer ses pensées et ses désirs uniquement sur les premiers. On essaierait vainement de persuader à un homme qui bat sa femme «t qui maltraite ses enfants qu'il serait plus heureux, s'il vivait en bons termes avec eux. Il serait plus heureux s'il était l'espèce d'homme qui pût vivre ainsi ; mais il n'est pas cette espèce d'hommelà, et il est probablement trop tard pour qu'il le devienne. Étant ce qu'il est, satisfaire son amour 4e dominer et son caractère féroce, lui semble quel- <[ue chose de plus désirable que le bien-être et l'affection de ceux qui dépendent de lui. Leur bienêtre ne lui cause nul plaisir, et il ne se soucie point •de leur affection. Son voisin qui ne pense pas de même, est sans doute un homme plus heureux que lui ; mais si on pouvait le persuader à ce brutal, €ette persuasion ne ferait probablement qu'exaspérer sa malfaisance et son irritabilité. En général, un homme qui a de l'affection pour d'autres, pour son pays ou pour l'humanité, est plus heureux qu'un homme qui n'en a pas ; mais à quoi sert-il
INFIRMITÉS ET DANGERS DU GOUVËRiNEMENT, ETC. 163 "de prêcher cette doctrine à un homme qui ne se «oucie que de sa propre tranquillité et de sa propre bourse ? Autant prêcher au ver qui rampe sur la terre combien il vaudrait mieux pour lui être un aigle I
Maintenant^ c'est un fait universellement observé : les deux mauvaises dispositions dont il s*agit— par où nous préférons nos intérêts égoïstes à ceux qui nous sont communs avec d'autres, et nos intérêts immédiats et directs à ceux qui sont indirects et éloignés — sont des traits caractéristiques qu'engendre et que développe tout particulièrement la possession du pouvoir. Dès qu'un homme ou une classe d'hommes se trouve posséder le pouvoir, l'intérêt individuel de l'homme ou l'intérêt séparé de la classe prend à ses yeux un degré d'importance tout nouveau. Voyant que les autres les adorent, ils en viennent à s'adorer eux-mêmes et à accroire le droit d'être comptés pour cent fois plus que les autres, tandis que la facilité qu'ils acquièrent de faire ce qu'il leur plaît sans s'inquiéter des <^onséquences, affaiblit insensiblement l'habitude de prévoir, même les conséquences qui pourraient les toucher. C'est l'enseignement de la tradition universelle, fondée sur l'expérience universelle, que les hommes sont corrompus parle pouvoir. Chacun sait combien il serait absurde de croire que ce qu'un homme est ou fait dans une situation privée,
il le sera ou le fera étant despote et sur le trône, alors que toutes les mauvaises parties de sa nature, au lieu d'être comprimées et rappelées à Tordre par chaque circonstance de sa vie et par chacun de ceux qui l'approchent, seront courtisées par tous, et servies par toutes les circonstances. Il serait tout aussi absurde d'avoir de semblables espérances par rapport à une classe d'hommes, le peuple {démos) ou toute autre. Si modestes, si amenables à la raison que soient les hommes, tant qu'il y a au-dessus d'eux un pouvoir plus fort qu'eux, nous devons nous attendre à les voir changer complètement sous ce rapport, le jour où ils deviendront eux-mêmes le pouvoir le plus fort.
Les gouvernements doivent être faits pour les êtres humains tels qu'ils sont, ou tels qu'ils sont capables de devenir prochainement. Or, à tout degré de culture, les intérêts par lesquels les hommes seront dirigés lorsqu'ils songent seulement à leurs intérêts personnels, seront presque exclusivement ceux qui sautent aux yeux à première vue, et qui agissent sur leur condition actuelle. Il n'y a, pour diriger les esprits et les vues d'une classe ou d'une assemblée vers des intérêts éloignés et non palpables, qu'une considération désintéressée pour les autres et surtout pour la postérité, pour le pays ou pour l'humanité, considération fondée, soit sur la sympathie, soit sur un sentiment consciencieux :
INFIRMITÉS ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. 165 or, on ne peut soutenir qu'une forme de gouvernement soit rationnelle, lorsqu'elle a pour condition que ces principes élevés d'action seront les motifs premiers et dirigeants de la conduite d'êtres humains ordinaires. On peut bien compter sur une certaine somme de conscience et d'esprit public désintéressé chez les citoyens de toute communauté mûre pour le gouvernement représentatif; mais ne comptez pas trouver parmi eux une dose suffisante de ces qualités, combinée avec un discernement intellectuel suffisant pour être à l'épreuve de tout sophisme plausible, qui tendrait à déguiser en intérêt général et en précepte de justice et de bien public, l'intérêt de leur classe. Cette confiance serait ridicule. Nous savons tous quelles roueries on peut imaginer, à l'appui de tout acte injuste proposé cependant pour le bien imaginaire de la masse. Nous savons combien d'hommes, qui ne sont pas autrement sots ni mauvais, ont cru la banqueroute de l'État justifiable. Nous savons combien il y en a qui ne sont nullement dénués de talent ni d'une grande influence populaire, et qui trouvent juste de réserver tout le fardeau de l'impôt aux épargnes réalisées sous le nom de propriété foncière, permettant à ceux qui, ainsi que leurs pères, ont toujours dépensé tout ce qu'ils recevaient, de demeurer, en récompense d'une conduite aussi exemplaire, libres de toutes charges. Nous savons quels arguments
im GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF.
puissants, d'autant plus dangereux qu'ils renferment une portion de vérité, on peut employer contre toute hérédité, contre le droit de léguer, contre tout avantage qu'une personne semble avoir sur une autre. Nous savons comme on peut démontrer facilement l'inutilité de presque toutes les branches de la science, à la complète satisfaction de ceux qui ne savent rien. Combien n'y a-t-il pas d'hommes qui, sans être complètement stupides, regardent l'étude scientifique des langues comme inutile, regardent la littérature ancienne comme inutile, toute érudition comme inutile, la logique et la métaphysique comme inutiles, la poésie et les beauxarts comme oiseux et frivoles, l'économie politique comme purement nuisible? L'histoire même a été déclarée inutile et nuisible par des hommes entendus. Cette connaissance de la nature extérieure acquise par l'expérience, qui sert directement à la production des choses nécessaires ou agréables, serait seule à voir son utilité reconnue par le peuple, s'il avait le moindre encouragement à douter de toutes ces grandes choses qu'on vient d'énumérer.
Où sont les hommes assez délicats de conscience^ assez équitables envers ce qui blesse leur intérêt apparent, pour rejeter ces sophismes et tant d'autres qui leur viendront de toutes parts avec le pouvoir, les poussant à mettre leur inclination par
INFIRMITES ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. 167 liculière et les \ues bornées de leur égoïsme au -dessus de la justice, du bien public et de Tavenir?!! ne faut pas compter sur ce prodige, môme parmi des esprits beaucoup plus cultivés que.ceux de la majorité.
Donc, un des grands dangers de la démocratie comme de toutes les autres formes de gouvernement, consiste dans les intérêts sinistres de ceux qui possèdent le pouvoir : ce danger est celui d'une législation de classe, d'un gouvernement qui recherche (soit qu'il réussisse, soit qu'il échoue) le profit immédiat de la classe dominante, au détriment durable de la masse. Et c'est une chose à considérer entre toutes, lorsqu'on détermine la meilleure constitution d'un gouvernement représentatif, que la manière de se bien précautionner contre ce mal.
Si nous considérons comme une classe, politiquement parlant, un nombre quelconque de personnes qui ont le même intérêt sinistre^ c'est-à-dire dont l'intérêt direct et apparent engendre la même espèce de mauvaises mesures — l'objet désirable serait que nulle classe et que nulle association de classes portées à se liguer, ne fût capable d'exercer un influence prépondérante dans le gouvernement. Une communauté moderne qui n'est pas divisée par de fortes antipathies de race, de langage ou de nationalité, peut être considérée comme divisible en deux grandes sections qui correspondent, sauf quel-
ques nuances, à deux directions opposées d'intérêts apparents. Appelons-les (pour employer des termes brefs et généraux), Tune, la section des travailleurs et l'autre la section des employeurs de travail. Nous comprendrons toutefois dans la seconde, nonseulement les capitalistes retirés et ceux qui ont hérité de leur fortune, mais encore cette sorte de travailleurs- largement payés (les professions libérales) que leur éducation et leur manière de vivre assimilent aux riches, et dont la perspective et l'ambition est de s'élever jusqu'à cette classe. D'un autre côté, nous pouvons ranger parmi les travailleurs ces petits employeurs de travail, auxquels leurs intérêts, leurs habitudes et leur éducation ont donné les désirs, les goûts et les fins des classes ouvrières, ce qui comprend un nombre considérable de petits commerçants.
Dans une société ainsi composée, s'il était possible de créer un système représentatif théoriquement par fait, et de le maintenir en cet état, son organisation devrait être telle que ces deux classes, d'un côté les travailleurs et leurs affinités, de l'autre les employeurs de travail et leurs affinités fussent égalementbalancées, chacune ayant à sa disposition un nombre de votes égal dans le parlement ; puisque en supposant que la majorité de chaque classe fût principalement guidée dans tous les différends par ses intérêts de classe, il y aurait une minorité
INFIRMITÉS ET DANGERS DU GOUVERNEMENT, ETC. 169 dans chacune d'elles chez qui cette considération serait subordonnée à la raison, à la justice et au bien de Tensemble : cette minorité de Tune des classes se joignant à la masse de Tautre, l'emporterait contre toutes les demandes de sa propre majorité qui serait indigne de prévaloir. Pourquoi dans une société passablement constituée, la justice et l'intérêt général finissent-ils presque toujours par l'emporter ? parce qu'il y a plus d'un égoïsme dans l'humanité. Certains égoïsmes sont intéressés à ce qui est mal, mais d'autres sont indentiques à ce qui est bien : et les personnes qui sont dirigées par des considérations plus élevées, quoique trop peu nombreuses et trop faibles pour prévaloir à elles seules, deviennent ordinairement assez fortes, après discussion et agitation suffisante, pour faire prévaloir le groupe d'intérêts privés, dont la conclusion est la même que celle de leur désintéressement. Le système représentatif devrait être constitué de façon à maintenir cet état de choses : il ne devrait permettre à aucun des divers intérêts de classes d'être assez puissant pour l'emporter sur la vérité et la justice unies aux autres intérêts de classes. 11 devrait toujours y avoir un tel équilibre entre les intérêts particuliers, que chacun d'eux ne pût compter sur le succès, qu'à condition d'attirer à lui la plupart des personnes qui agissentd'après des motifs plus élevés et des vues plus vastes et plus éloignées.
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