‹ Le gouvernement représentatifChapitre 45 sur 61 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DE LA VRAIE ET DE LA FAUSSE DÉMOCRATIE, DE LA BEPRÉSEN- TATION DE TOUS ET DE LA REPRÉSENTATION DE LA MAJORITÉ SEULEMENT.

Les dangers auxquels est sujette une démocratie représentative sont de deux sortes, ainsi qu'on vient de le voir : danger d'un degré d'intelligence très-médiocre dans le corps représentatif et dans l'opinion populaire qui le contrôle ; danger d'une législation de classe de la part de la majorité numérique, celle-ci étant toute composée de la môme classe. Il nous faut examiner maintenant jusqu'à quel point il est possible (sans porter une atteinte matérielle aux bienfaits caractéristiques d'un gouvernement démocratique) d'organiser la démocratie de façon à détruire ces deux grands maux, ou du moins de façon à les diminuer autant que la chose est au pouvoir d'une combinaison humaine.

On essaie ordinairement d'y parvenir en limitant le caractère démocratique de la représentation, au moyen d'un suffrage plus ou moins restreint. Mais certaine considération qu'il ne faut pas per-

dre de vue, modifie grandement les circonstances où cette restriction semble nécessaire. Une démocratie complètement égale, dans une nation où la majorité numérique se compose d'une seule et même classe, est toujours accompagnée de certains maux ; mais ce qui aggrave singulièrement ces maux, c'est qu'il n'y a nulle égalité dans les démocraties qui existent actuellement; on y voit môme une inégalité systématique en faveur de la classe dominante. On confond deux idées très-différentes sous le mot de démocratie. L'idée pure de la démocratie suivant sa définition, c'est le gouvernement de tout le peuple par tout le peuple également représenté. La démocratie, telle qu'on la conçoit et qu'on la pratique aujourd'hui, c'est le gouvernement de tout le peuple, par une simple majorité du peuple, exclusivement représentée. Dans le premier sens, le mot démocratie est synonyme d'égalité pour tous les citoyens : dans le second sens (et on les confond étrangement) il signifie un gouvernement de privilège en faveur de la majorité numérique, qui, par le fait, est seule à posséder une voix dans l'État. C'est la conséquence inévitable de la manière dont on recueille aujourd'hui les votes, à la complète exclusion des minorités.

Ici la confusion des idées est grande ; mais il est si facile de tout éclaircir qu'on pourrait croire la

plus légère indication suffisante pour placer le sujet sous son vrai jour, devant tout esprit d'une portée ordinaire. Il en serait ainsi, sans le pouvoir de rhabitude, grâce auquel Tidée la plus simple, si elle n'est pas familière, se fait comprendre aussi péniblement que Tidée la plus compliquée. La minorité doit céder à la majorité, le plus petit nombre au plus grand, c'est une idée familière : en conséquence les hommes croient qu'il n'y a pas à s'inquiéter d'autre chose, et il ne leur vient pas à l'esprit qu'il peut y avoir un milieu entre donner au plus petit nombre le même pouvoir qu'au plus grand, ou bien effacer complètement le plus petit nombre. Dans un corps représentatif qui délibère réellement, la minorité doit nécessairement avoir le dessous, et dans une démocratie où existe Tégalité (puisque les opinions des commettants, quand ils y tiennent fortement, déterminent celles des corps représentatifs), la majorité du peuple au moyen de ses représentants prévaudra et l'emportera, à la pluralité des voix, sur la minorité et sur ses représentants. Mais s'ensuit-il que la minorité ne devrait pas avoir de représentants du tout? Parce que la majorité doit prévaloir sur la minorité, faut-il que la majorité ait tous les voteS; que la minorité n'en ait aucun ? Est-il nécessaire que la minorité ne soit pas même entendue? Une habitude et une association d'idées immémoriales,

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peuvent seules réconcilier un être raisonnable avec une injustice inutile. Dans une démocratie réellement égale, tout parti, quel qu'il soit, serait représenté dans une proportion, non pas supérieure, mais identique à ce qu'il est. Une majorité d'électeurs devrait toujours avoir une majorité de représentants ; mais une minorité d'électeurs devrait toujours avoir ime minorité de représentants. Homme pour homme, la minorité devrait être représentée aussi complètement que la majorité. Sans cela il n'y a pas d'égalité dans le gouvernement, mais bien inégalité et privilège : une partie du peuple gouverne le reste : il y a une portion à qui l'on refuse la part d'influence qui lui revient de droit dans la représentation, et cela contre toute justice sociale, et surtout contre le principe de la démocratie, qui proclame l'égalité comme étant sa racine même et son fondement.

L'injustice et la violation du principe ne sont pas moins évidentes, parce que c'est une minorité qui en souffre ; car il n'y a pas de suffrage égal, là où un individu isolé ne compte pas pour autant que tout autre individu isolé dans la communauté. Mais ce n'est pas seulement la minorité qui souffre. La démocratie ainsi constituée n'atteint même pas son but ostensible, celui de donner en tous cas les pouvoirs du gouvernement à la majorité numérique; elle fait quelque chose de très-diffé-

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rent, elle les donne à une majorité de la majorité, qui peut n'être et qui n'est souvent qu'une minorité de l'ensemble. C'est surtout dans les cas extrêmes qu'on voit la valeur d'un principe : supposons donc que dans un pays gouverné par le suffrage égal et universel, il y ait une élection contestée dans chaque collège électoral, et que dans chaque élection une petite majorité l'emporte. Le parlement ainsi formé représente un peu plus que la simple majorité de la nation. Ce parlement se met à faire des lois et prend des mesures importantes du chef d'une simple majorité dans le parlement lui-même. Quelle garantie a-t-on que ces mesures seront d'accord avec les désirs de la majorité du peuple. La moitié à peu près des électeurs ayant eu le dessous aux hustings, n'a eu aucune influence sur la décision ; toute cette moitié-là peut être hostile aux mesures, ayant voté contre tous ceux qui les ont prises, et elle l'est probablement en grande partie. Quant aux autres électeurs, la moitié à peu près a choisi des représentants qui (la chose est supposable) ont voté contre les mesures. Il est donc possible, et même il est probable que les mesures qui ont prévalu plairont seulement à la minorité, toute majorité qu'elle est de cette partie de la nation, que les lois du pays ont érigé en classe dominante. Si la démocratie signifie l'ascendant certain de la majorité , il n'y a

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d'autre moyen de rassurer que de permettre à chaque chiffre individuel de compter également dans l'addition. S'il y a une minorité laissée de côté, soit à dessein, soit par la manière dont fonctionne le mécanisme, le pouvoir n'appartient pas à la majorité, mais à une minorité partout ailleurs qu'au pariement.

La seule réponse plausible, c'est que, comme l'opinion dominante varie suivant les localités, l'opinion qui est en minorité* quelque part obtient la majorité ailleurs, et qu'en somme chaque opinion existante dans les collèges électoraux obtient une juste part de voix dans la représentation . Et ceci est vrai en gros, dans l'état actuel du droit électoral ; sans cela le désaccord de la chambre avec le sentiment général du pays deviendrait bientôt évident. Mais la chose cesserait sur-le-champ d'être vraie, si l'on accordait le droit électoral à un plus grand nombre,. encore bien davantage si on l'accordait à tous ; car en ce cas la majorité en toute localité serait composée de travailleurs manuels, et quand il y aurait une question pendante sur laquelle ces classes ne seraient pas d'accord avec le reste de la communauté, aucune autre classe ne réussirait à se faire représenter nulle part. Même à présent, n'est-ce pas un grand mai qu'en tout parlement un très-grand nombre d'électeurs, quel que soit leur désir et leur passion d'être

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représentés, ne voient au parlement aucun membre pour lequel ils aient voté? Est-il juste que tout électeur de Marylebone soit obligé d'être représenté par deux candidats des assemblées paroissiales ? tout électeur de Finsbury ou de Lambeth par ceux là ce qu'on croit généralement) des cabaretiers? Les collèges auxquels appartiennent en général les personnes les mieux partagées en fait de culture intellectuelle et d'esprit public, ceux des grandes villes, sont maintenant pour la plupart, ou pas représentés du tout ou mal représentés. Les électeurs qui ne sont pas du même parti politique que la majorité locale ne sont point représentés. Quant à ceux du même parti, il y en a un grand nombre de mal représentés ; car ils ont été obligés d'accepter l'homme qui avait le plus de voix dans leur parti, quoique peut-être ses opinions diffèrent des leurs sur tout autre point. L'état des choses est pire sous certains rapports que si la minorité ne pouvait pas voter du tout ; car alors au moins la majorité pourrait avoir un membre qui la représentât dans ce qu'elle a de meilleur, tandis qu'aujourd'hui la nécessité de ne pas diviser le parti, de peur de faire trop beau jeu aux adversaires, pousse chacun à voter, soit pour la personne qui se présente la première avec la cocarde du parti, soit pour celle que mettent en avant les chefs du parti. Ceux-ci en leur faisant

l'honneur qu'ils ne méritent pas souvent, de supposer que leur choix n'a pas été influencé par leurs

I intérêts personnels, sont obligés, pour être sûrs de toutes leurs forces, de présenter un candidat con-

i tre lequel personne dans le parti n'aura de fortes objections, c'est-à-dire un homme qui n'a rien de

I saillant, pas d'opinions connues, excepté l'enseigne du parti.

Les États-Unis en offrent un exemple frappant;

j là, à l'élection du président, jamais le parti le plus fort n'ose mettre en avant ses hommes le plus forts, parce que pour ce fait seulement qu'un de ces hommes a été longtemps en évidence, une partie ou l'autre du public aurait quelque objection contre lui ; et par conséquent il serait moins sûr de rallier tous les votes qu'une personne dont le public n'a jamais entendu parler. Ainsi, l'homme qui est choisi, même par le parti le plus fort, ne représente peut-être réellement que l'esprit de quelques personnes appartenant à l'étroite lisière par oii ce parti dépasse l'autre. Toute section dont l'appui est nécessaire au succès, peut mettre son veto sur le candidat. Toute section qui s'entête plus obstinément que le reste peut contraindre toutes les autres à adopter son candidat ; et malheureusement cette opiniâtreté supérieure se trouve plutôt chez ceux qui s'entêtent pour leur propre intérêt, que chez ceux qui s'obstinent pour le bien

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public. Généralement parlant, le choix de la majorité est déterminé par cette fraction du corps électoral qui est la plus timide, la plus bornée et la plus remplie de préjugés, ou bien la plus obstinément attachée à l'intérêt exclusif de la classe : et les droits électoraux de la minorité, au lieu de servir à la seule lin pour laquelle on recueille les votes, ont pour objet d'imposer à la majorité un candidat pris dans ce que cette majorité a de moindre ou de pire.

Que tout en reconnaissant ces maux^ bien des gens les regardent comme le prix nécessaire d'un gouvernement libre, la chose n'est pas surprenante. C'était l'opinion de tous les amis de la liberté, jusqu'à une époque très-récente; l'habitude de les juger comme irrémédiables est si invétérée, que bien des personnes semblent avoir perdu la faculté de les regarder comme des choses auxquelles elles remédieraient volontiers, si elles le pouvaient. Désespérer d'une cure et nier la maladie sont deux choses qui se touchent de près ; de là une certaine aversion à voir proposer un remède, comme si celui qui le propose créait le mal au lieu d'en offrir le traitement. On est tellement habitué aux maux, qu'on trouve déraisonnable, si ce n'est môme répréhensible, de s'en plaindre. Cependant, qu'ils soient évitables ou non, ce doit être un amant aveugle de la liberté, celui auquel ces maux ne pè-

sent pas, celui qui ne se réjouirait pas en découvrant qu'on peut se dispenser de les souffrir. Au point où nous sommes, rien n'est plus certain ; l'effacement virtuel de la minorité n'est pas du tout la conséquence naturelle ou nécessaire de la liberté : c'est, au contraire, une chose diamétralement opposée au premier principe de la démocratie, qui est la représentation proportionnée auxnombres. Que les minorités soient représentées dans une juste proportion, c'est une partie essentielle de la démocratie ; sans cela, il n'est pas de véritable démocratie possible; on n'a qu'une fausse apparence de démocratie.

Ceux qui ont vu et senti tant soit peu la force de ces considérations, ont proposé divers expédients qui peuvent atténuer le mal, à un degré plus ou moins grand. Lord John Russell, dans un de ses bills de réforme, a introduit une clause par laquelle certains collèges électoraux pourraient nommer trois membres, et dans ces collèges, il serait permis à chaque électeur de voter seulement pour deux : et M. Disraeli, dans les débats récents, a rappelé ce fait en le lui reprochant : il pense apparemment qu'il convient à un homme d'État conservateur de ne s'occuper que des moyens, et de désavouer dédaigneusement toute unité de sentiment avec quiconque a été entraîné, ne fût-ce qu'une fois, à songer aux fins *. D'autres ont pro-

(1) Cette bévue de M. Disraeli (contre laquelle sir John

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posé qu'il fût permis à chaque électeur de voter seulement pour un membre. Par Tun ou l'autre de ces plans, une minorité égalant ou excédant le tiers du collège local pourrait, si elle ne visait pas plus haut, nommer un membre sur trois. On pourrait arriver au même résultat d'une meilleure façon encore, si, comme proposait dans une brochure pleine de talent, M. James Garth Marshall, l'électeur gardait ses trois votes, mais était libre de les donner tous trois au même candidat. Ces plans, quoique, certes, ils vaillent mieux que rien, ne sont pourtant que des pis aller : et ils n'atteignent le but

Packington, à son grand honneur, a saisi la première occasion de protester) est un exemple frappant, entre bien d'autres, de la manière dont les chefs du parti conservateur comprennent mal les principes conservateurs. Sans aller jusqu'à demander aux partis politiques une dose suffisante de vertu et de discernement pour comprendre et pour appliquer à propos les principes de leurs adversaires, on peut dire cependant que ce serait un grand progrès, si chaque parti comprenait ses propres principes et s'y conformait : heureuse serait l'Angleterre, si les conservateurs votaient d'une manière conséquente pour tout ce qui est conservateur, et les libéraux pour tout ce qui est libéral. Nous n^aurions pas alors à attendre longtemps des choses qui, comme la mesure actuelle et beaucoup d'autres aussi importantes, sont à la fois éminemment conservatrices aussi bien qu'éminemment libérales. Les conservateurs étant par la loi de leur existence le parti le plus borné, ont à se reprocher sous ce rapport les plus gros péchés : et c'est une triste vérité à dire, mais si on proposait sur un sujet quelconque une mesure qui fût conservatrice d'une façon réelle, étendue et prévoyante, à ce point que les libéraux fussent portés à y souscrire, la grande masse du parti conservateur s'(^Jancerait aveuglément k rencontre de la mesure, et l'empêcherait de passer.

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que d*une manière très-imparfaite, puisque toutes les minorités locales de moins d*un tiers, et toutes les minorités, si nombreuses qu'elles soient, qui sont formées par des collèges électoraux différents, resteraient sans représentants. Il est très-regrettable cependant qu'aucun de ces plans n'ait été mis à exécution ; car chacun d'eux aurait reconnu le Ttai principe, et aurait préparé les yoles à son application plus complète. Mais on n'obtiendra jamais une véritable égalité dans la représentation, tant qu'un nombre d'électeurs qui atteint le chiffre ordinaire d'un collège électoral, ne pourra s'entendre (dans quelques parties du pays que les électeurs soient dispersés) pour nommer un représentant.

Ce degré de perfection dans la représentation avait paru impraticable jusqu'au jour où un homme d'un grand talent, capable à la fois de vues étendues et générales et de combinaisons de détails pratiques, — M. Thomas Hare — en a prouvé la possibilité, en traçant pour arriver là un plan qui a figuré dans un projet d'acte du parlement, plan qui a le mérite, presque sans égal, de développer un grand principe de gouvernement, d'une manière qui approche de la perfection idéale en ce qui mgarde l'objet spécial qu'on avait en vue, tandis qti'îl atteint fortuitement plusieurs autres objets de presque autant d'importance.

Aux termes de ce plan, l'unité représentative,

c'est-à-dire la quotité d'électeurs ayant droit à un représentant, serait déterminée par le procédé ordinaire dont on se sert pour tirer des moyennes, le nombre des votants étant divisé par le nombre de sièges dans la chambre: tout candidat obtenant cette quotité, serait élu représentant, encore que cette quotité se composât de votes épars çà et là, dans un grand nombre de collèges électoraux. Les votes seraient, comme à présent, donnés localement ; mais tout électeur serait libre de voter pour tout candidat, dans quelque partie du pays que ce candidat fût présenté. Donc, les électeurs qui ne voudraient être représentés par aucun des candidats locaux, pourraient aider de leur vote à la nomination de la personne qui leur plairait le mieux, parmi toutes celles qui dans tout le pays se seraient mises sur les rangs. De cette façon, on donnerait de la réalité aux droits électoraux de la minorité qui, de l'autre façon, en est virtuellement dépouilléje. Mais il est important que, non-seulement ceux qui refusent de voter pour les candidats locaux, mais encore ceux qui votent pour eux et qui sont battus, puissent trouver ailleurs la représentation qu'ils n'ont pas réussi à obtenir dans leur propre district. C'est pourquoi on a imaginé de faire déposer à chaque électeur une liste de votes, contenant plusieurs noms, outre celui de son candidat préféré. Le vote d'un électeur ne servirait qu'à un

Candidat; mais si Tobjet de son premier vote échouait dans sa candidature, faute d'avoir obtenu la quotité, le second serait peut-être plus heureux. L'électeur pourrait porter sur la liste un plus grand nombre de noms, dans Tordre de sa préférence, de façon à ce que si les noms qui sont en tête de sa liste n'obtiennent pas la quotité ou l'obtiennent sans son vote, le vote puisse néanmoins être employé au profit de quelqu'un dont la nomination en sera aidée. Afin d'obtenir le nombre de membres voulu pour compléter la chambre, et aussi afin d'empêcher les candidats très-populaires d'absorber presque tous les suffrages, quelque nombre de voix qu'un candidat pût obtenir, on ne lui en compterait pas plus que la quotité voulue pour sa nomination ; les autres électeurs qui auraient voté pour lui, verraient compter leurs votes à la première personne qui sur leurs listes respectives en aurait besoin et qui pourrait avec ce secours, compléter la quotité. Pour déterminer entre tous les votes obtenus par un candidat lesquels seraient employés à sa nomination, et lesquels seraient donnés à d'autres, on a proposé plusieurs méthodes, dont nous ne parlerons point ici. Naturellement, un candidat garderait les votes de tous ceux qui ne voudraient pas être représentés par un autre ; et pour le reste, tirer au sort serait un expédient très-passable, à défaut de mieux. Les listes de votes seraient

remises à un bureau central où les votes seraient comptés, puis cotés, hiérarchisés par premier, deuxième, troisième, etc., la quotité serait allouée à tout candidat qui pourrait la parfaire, jusqu'à ce que la chambre fût complète, les premiers votes étant préférés aux seconds, les seconds aux troisièmes et ainsi de suite. Les listes de votes et tous les éléments du calcul seraient placés dans des dépôts publics et accessibles à tous les intéressés ; et si quelqu'un ayant obtenu la quotité voulue, n'avait pas été nommé, comme c'était son droit, il lui serait aisé de prouver la chose.

Voilà les principaux traits du plan. Je renverrai ceux qui voudraient en connaître avec plus de détails le mécanisme très-simple, au Traité de M. Hare, mr l'élection des représentants (un petit volume publié en 1859) et à une brochure de M. Henri Fawcett, publiée en 1860 et intitulée : « Le Bill de réforme de M. Hare simplifié et expliqué. » Ce dernier ouvrage est un exposé très-clair et très-concis du plan réduit à ses éléments les plus simples, par la suppression de certaines mesures de M. Hare, lesquelles, quoique bonnes en elles-mêmes, nuisaient plus à la simplicité du plan qu'elles n'ajoutaient à ses avantages pratiques. J'ose prédire que plus oft étudiera ces ouvrages, et plus on sentira combien ce pla» est praticable, et combien les avantages en sont immenses. Ils le sont à un tel point, et ils sont

tellement nombreux, que pour ma part je rangerais ce plan parmi les plus grands progrès qu'on ait faits jusqu'à présent dans la théorie et dans la pratique du gouvernement.

D'abord, ce plan assure la représentation proportionnelle au nombre de chaque division du corps électoral, non pas seulement de deux grands partis et peut-être de quelques grandes minorités <ie section en certains endroits, mais de toute minorité dans tout le pays, renfermant un nombre <l'hommes assez grand pour avoir droit, d'après les principes d'une justice équitable, à un représentant. Secondement, aucun électeur ne serait, comme aujourd'hui, représenté nominalement par quelqu'un qu'il n'a pas choisi. Chaque membre de la chambre serait le représentant d'un corps de commettants unanimes. Il représenterait 1,000 ou 2,000 ou 3,000 ou 10,000 électeurs, selon ce que pourrait être la quotité, dont chacun non- seulement aurait voté pour lui, mais l'aurait choisi entre tous dans le pays, et non pas simplement entre les deux on trois oranges pourries qui composeraient peut-être tout l'assortiment de son marché local. De cette façon, le lien entre l'électeur et le représentant aurait une force, une valeur dont nous n'avons à présent aucune idée. Ghacum des électeurs serait identifié personnellement avec son représentant, et le représentant serait identifié avec

ses commettants. Chaque électeur qui aurait voté pour lui l'aurait fait, soit parce que de tous les candidats au parlement c'est celui qui représente le mieux les opinions du votant, soit parce que c*est celui dont les talents et le caractère inspirent le plus de confiance au votant, et auquel il abandonnera le plus volontiers le soin de penser pour lui. Le membre représenterait des personnes et non plus simplement les briques et le mortier de la ville : il représenterait les votants eux-mêmes, et non plus uniquement quelquesuns des conseillers de la paroisse ou des notables de la ville. On conserverait cependant tout ce qui vaut la peine d'être conservé dans la représentation des localités. Quoique le parlement doive se mêler aussi peu que possible des afiPaires purement locales, cependant puisqu'il s'en mêle, il faut qu'il y ait des membres spécialement chargés de veiller aux intérêts de toute localité importante, et il continuerait d'en être ainsi. Dans toute localité qui contiendrait plus de votants que la quotité (ce qui arriverait probablement partout), la majorité préférerait généralement être représentée par un des siens, par une personne connaissant et habitant la localité, si on pouvait trouver parmi les candidats une semblable personne qui méritât d'ailleurs d'être choisie pour représenter la localité. Ce serait uniquement les minorités qui, étrangères à la no-

minatîon du membre local, chercheraient autre part un candidat ayant chance d'obtenir des voix outre la leur.

De toutes les manières possibles de constituer une représentation nationale, voilà celle qui offre ^6 plus de sécurité, quant aux qualités intellectuelles désirables chez les représentants. A présent, de Taveu de chacun, il devient de plus en plus difficile à un homme qui n*a que des talents et de la réputation, d'entrer à la chambre des communes. Les seules personnes qui puissent se faire élire sont celles qui possèdent de l'influence locale> ou qui se frayent le chemin par une dépense extrême, ou qui, sur l'invitation de trois ou quatre marchands ou procureurs, sont envoyés des clubs de Londres par un des deux grands partis, comme des hommes sur le vote desquels le parti peut compter en toutes circonstances. D'après le système de M. Hare, ceux à qui ne plairait pas les candidats locaux, rempliraient leur bulletin de vote en faisant un choix parmi toutes les personnes de réputation nationale, dont les principes politiques auraient leur sympathie. Donc, presque tout homme qui se serait distingué de quelque façon que ce soit, quoiqu'il n'eût aucune influence locale et qu'il n'eût juré obéissance à aucun partie aurait beau jeu potir arriver à la quotité, et avec cet encouragement on pourrait s'attendre à voir de pa-

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reils iiommes se présenter en foule. Des centaines d'Iicnnines habiles, d'une opinion indépendante, qui n'auraient pas la moindre chance d'être choisis par la majorité d'aucun corps de commettants actuel, se sont fait connaître presque dans chaque partie du royaume par leurs écrits et par leurs efforts touchant quelque branche du bien public, à un petit nombre de personnes dont ils ont obtenu l'approbation : et si chaque vote donné pour eux en chaque endroit pouvait être compté pour leur élection, ils parviendraient sans doute à réaliser le chiffre de la quotité. Il est impossible de trouver une autre combinaison par où le parlement puisse êftre aussi sûr de renfermer Télite même du pays. £t ce n'est pas uniquement au moyen des votes des minorités que ce système d'élection élèverait le niveau intellectuel de la chambre des communes. Les majorités seraient contraintes de chercher des membres d'une plus grande valeur. Lorsque les individus composant la majorité ne seraient plus réduits comme Hobson, soit à voter pour la personne mise en avant par leurs chefs locaux, soit à ne pas voter du tout; lorsque le candidat des chefs aurait à subir la concurrence, non pas seulement du candidat de la minorité, mais de tous les hommes d'une réputation établie dans le pays, qui seraient disposés à le servir, il deviendrait désormais impossible d'imposer aux électeurs la première

personne qui se présenterait avec Isiréclame du parti sur les lèvres et trois ou quatre mille livres sterling dans sa poche. La majorité insisterait pour avoir un candidat digne de son choix, sinon elle donnerait son vote ailleurs, et la minorité remporterait: l'esclavage de la majorité à la portion la moins estimable d'elle-même, aurait un terme. On mettrait en avant de préférence les meilleurs et les plus capables parmi les notables locaux, et autant que possible ceux d'entre eux qui seraient connus d'une façon avantageuse au delà de la localité, afin que leur force locale eût la chance d'être fortifiée par des votes conférés du dehors. Les corps de commettants se disputeraient les meilleurs candidats ; il y aurait rivalité entre eux à qui choisirait parmi les hommes de science et de relations locales, ceux qui seraient les plus distingués sous tous les rapports,

La tendance naturelle du gouvernement représentatif, comme de la civilisation moderne, incline vers la médiocrité collective : et cette tendance est accrue par toutes les réductions et toutes lés exclusions du droit électoral, leur efl'et étant de placer le pouvoir principal entre les mains de personnes, de plus en plus inférieures au niveau le plus élevé d'instruction dans la communauté. Mais, quoique les intelligences et les caractères supérieurs aient nécessairement le dessous comme nombre, qu'ils

soient entendus on non fait une grande différence. Dans la fausse démocratie, qui au lieu de donner la représentation à tous, la donne seulement aux majorités locales, la voix de la minorité instruite peut n'avoir pas d'organe du tout dans le corps représentatif. C'est un fait reconnu, que dans la démocratie américaine qui est construite sur ce mauvais modèle, les membres très-cultivés de la communauté, excepté ceux d'entre eux qui sont disposés à sacrifier leurs opinions et leurs manières de penser, et à devenir les organes serviles de leurs inférieurs en savoir, ne se présentent même pas au congrès ou aux législations d'État, tant il est certain qu'ils n'ont aucune chance d'être nommés. Si, par bonheur, un plan, comme celui de M. Hare, s'était présenté aux fondateurs éclairés et désintéressés de la république américaine, les assemblées fédérales et les assemblées d'État auraient contenu un grand nombre de ces hommes distingués, et la démocratie aurait évité le plus grand reproche qu'on puisse lui faire, et un de ses maux les plus formidables. Contre ce mal, le système de représentation personnelle proposé par M. Hare est presque un spécifique. La minorité d'esprits instruits, épars dans les corps de commettants locaux, s'unirait pour nommer un nombre, proportionné à son propre nombre, des hommes les plus capables que renferme le pays. Elle aurait

les raisons les plus fortes pour choisir de pareils hommes, puisque d*aucuiie autre façon sa petite force numérique n'arriverait à quelque chose de grand.

Les représentants de la majorité, outre qu'ils seraient eux-mêmes améliorés parTeffet du système, n'auraient plus désormais tout le champ à eux seuls. A la vérité, ils dépasseraient les autres en nombre, dans la même proportion qu'une classe d'électeurs dépasse l'autre dans le pays ; ils pourraient toujours l'emporter sur les autres à la pluralité des voix, mais ils parleraient et voteraient en leur présence, et en butte à leur critique. Quand il s'élèverait quelque discussion, ils désireraient répondre aux arguments de la minorité instruite, par des raisons puissantes, au moins en appa^rence : et comme ils ne pourraient pas, à la façon des gens qui ont un auditoire unanime et prévenu, affirmer simplement qu'ils sont dans le vrai, il leur arriverait à l'occasion de se convaincre qu'ils sont dans le faux. Gomme ils seraient en général bien intentionnés (car on peut raisonnablement s'attendre à cela de la part d'une représentation nationale, choisie avec impartialité), leurs propres esprits seraient élevés insensiblement par l'influence des esprits avec lesquels ils se trouveraient en contact et même en lutte. Les champions des doctrines impopulaires n'exposeraient pas

in GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF.

leurs opinions, simplement dans des livres et dans des publications périodiques, lues de leur seul parti ; le? rangs adverses se rencontreraient face à faeC; main à main, et il y aurait une comparaison loyale de leur force intellectuelle en présence du pays. On découvrirait bientôt si Topinion qui remporte par le nombre, l'emporte aussi par le poids. La multitude a souvent un instinct juste, qui lui f^it distinguer un bomme capable, quand il a carrière pour déployer devant elle ses talents. Si un pareil bomme n'obtient pas tout ce à quoi il a droit, c'est la faute des institutions ou des usages qui le maintiennent dans l'obscurité. Dans les démocraties antiques, il n'y avait pas moyen de maintenir un bomme de talent dans l'obscurité ; la tribune lui était ouverte, il n'avait besoin du consentement de personne pour devenir un conseiller public. Il n'en est pas ainsi dans le gouvernement représentatif, et les meilleurs amis de la démocratie représentative ne peuvent s'empêcher de craindre que le Tbémistocle ou le Démosthène, dont les conseils auraient sauvé la nation, ne soit incapable, durant toute sa vie, de jamais obtenir un siège au parlement. Mais si Ton peut assurer la présence dans l'assemblée représentative d'un certain nombre, fût-il très-faible, des premiers esprits du pays, on peut être sûr, quoique le reste consiste uniquement d'esprits ordinaires, que l'influence de ces

esprits éminents se fera sentir fortement ddns les délibérations générales, quand même ils seraient connus pour être^ sous beaucoup de rapports^ opposés au sentiment et à Topinion populaire. Il m'est impossible de concevoir une autre combinaison qui assure aussi positivement la présence de telles supériorités que celle de M. Hare.

Cette portion de l'assemblée serait aussi Torgane propre d'une grande fonction sociale, pour laquelle on n'a pris aucune précaution dans les démocraties existantes, qui cependant, si elle demeure inaccomplie dans un gouvernement, condamne à coup ^ûr ce gouvernement à dégénérer et à dépérir. On peut l'appeler la fonction d'antagonisme. Dans tout gouvernement il y a un pouvoir plus fort que tout le reste. Or, le pouvoir qui est le plus fort tend perpétuellement à devenir le seul pouvoir. Moitié avec intentloq^ moitié sans s'en douter, il s'efforce toujours de faire céder tout devant lui, et il n'est pas satisfait tant qu'il, y a quelque chose qui lui résiste sans relâche, quelque influence qui n'est pas d'accord avec son esprit. Néanmoins, s'il réussit à supprimer toute influence rivale, à mouler toute chose d'après lui-même, le progrès est à son terme dans ce pays et le déclin commencer. Le progrès humain est le produit de facteurs nombreux, et nul pouvoir constitué jusqu'ici parmi les hommes, ne les renferme tous. Le pouvoir le plus

bienfaisant ne contient lui-même que quelquesunes des conditions du bien ; et si le progrès doit continuer, il faut en cbercher les autres conditions à quelqu'autre source. Aucune communauté n*a été longtemps progressive, que là où il y avait lutte entre le pouvoir le plus fort dans la communauté, et quelqu'aulre pouvoir rival, entre les autorités spirituelles et les autorités temporelles, entre les autorités militaires ou territoriales et les classes laborieuses, entre le roi et le peuple, entre les orthodoxes et les réformateurs religieux. Quand la victoire d'un côté ou de l'autre a été assez complète pour mettre fin à la lutte, et qu'aucune autre dispute ne s'est élevée à la place, il y a d'abord stagnation, puis déclin.

L'ascendant de la majorité numérique est moins injuste et à tout prendre moins nuisible que beaucoup d'autres ; mais il a exactement les mêmes dangers et même il les a plus certainement. En effet, quand le gouvernement est aux mains d'un seul ou d'un petit nombre, le grand nombre existe toujours comme un pouvoir rival, qui peut ne j^amais être assez fort pour contrôler l'autre, mais dont l'opinion et le sentiment sont un appui moral tt même social pour tous ceux qui, soit par conviction, soit par opposition d'intérêts, sont ennemis d'une tendance quelconque de l'autorité gouvernante. Mais quand la démocratie est le pou-

voir suprême, il n*y a pas un seul ou un petit nombre assez fort pour soutenir les opinions dissidentes, et les intérêts menacés ou. blessés. On trouve maintenant que la grande difficulté d'un gouvernement démocratique est de mettre dans une société démocratique ce qui s'est rencontré jusqu'à présent dans toutes les sociétés capables d'un progrès supérieur et soutenu — un soutien social, un point d'appui pour les résistances individuelles aux tendances du pouvoir gouvernant ; une protection, un point de ralliement pour les opinions et les intérêts que l'opinion publique et prédominante regarde avec défaveur. Faute de ce point d'appui, les sociétés antiques et presque toutes les sociétés modernes, à l'exception d'un petit nombre^ ou sont tombées en dissolution, ou sont devenues stationnaires (ce qui signifie une lente détérioration) à cause de la prédominance exclusive d'une partie seulement des conditions du bien-être social et mental.

Or, le système de la représentation nationale est fait pour suppléer à ce défaut, de la manière la plus parfaite qui soit possible^ dans les circonstances où se trouve la société moderne. On ne peut . chercher un supplément ou un correctif aux instincts d'une majorité démocratique, que dans la minorité instruite ; mais avec la manière ordinaire de constituer la démocratie, cette minorité n'a pas

*196 GOUVERf^EMENT REPRÉSENTATIF,

d'organes. Le système de M. Hare lui en donne un. Les représentants qui seraient noinmés au parlement par l'agrégation des minorités, fourniraient cet organe dans sa plus grande perfection. Une organisation séparée des classes instruites serait, même si la chose était faisable, un sujet d'envie^ et ne pourrait être inoffensive qu'à condition de ne pas avoir la moindre influence. Mais si l'élite de ces classes faisait partie du parlement au même titre que ses autres membres, en représentant le même nombre d'électeurs, la même fraction numérique de la volonté nationale, sa présence ne donnerait d'ombrage à personne : tandis que cette élite serait dans la position la plus avantageuse, et pour faire entendre son opinion et son avis sur tous les sujets importants, et pour prendre une part active aux affaires publiques. Ses talents lui vaudraient sans doute plus que sa part numérique dans l'administration réelle du gouvernement : ainsi, les Athéniens ne confiaient pas de fonctions publiques responsables à Gléon ou à Hyperbolus (la mission de Gléon à Pylus et à Amphipolis fut une pure exception) tandis (jue Nicias, Théramène, Alcibiade, étaient , constamment employés soit à l'intérieur, soit au dehors, quoique connus pour sympathiser plus avec l'oligarchie qu'avec la démocratie. La minorité instruite compterait seulement comme nombre dans le vote réel ; mais,

comme pouvoir moral, elle compterait pour beaucoup plus en verlu de son savoir et de Tinfluence que ce savoir lui donnerait sur le reste de rassemblée.

Il serait difficile à Tesprit humain d'imaginer un arrangement plus propre à maintenir Topinion populaire dans les limites de la raison et de la justice, et à la préserver des nombreuses iufluences dégradantes qui menacent le côté faible de la démocratie. Un peuple démocratique aurait là ce qui autrement lui manquerait à coup sûr : des chefs qui seraient ses supérieurs en esprit et en caractère. La démocratie moderne aurait à Toccasion ses Périclès, et à l'ordinaire sa pléiade d'esprits supérieurs et dirigeants.

A côté de tant de raisons, pour résoudre affirmativement la question, y en a- t-il quelques-unes pour une solution négative? Il n'y en a pas de plausibles, si toutefois le penple peut être amené à prendre en sérieuse considération une chose nouvelle. A la vérité, il y a des gens qui, sous couleur de justice et d'égalité, se proposent seulement de transporter aux pauvres l'ascendant de classé qui aujourd'hui appartient aux riches : ceux-là sans doute ne voudront pas d'un plan qui met les deux classes à niveau. Mais je ne crois pas qu'un pareil désir existe à présent chez les classes ouvrières de notre pays, sans pouvoir garantir cependant que l'occasion, que

498 GOUV£aNEMExNT REPRÉSENTATIF,

les artifices démagogiques n'y puissent jamais faire naître ce sentiment. Aux États-Unis, où la majorité numérique a été longtemps en pleine possession du despotisme collectif, elle serait probablement aussi peu disposée à s'en départir qu'un despote ou qu'une aristocratie. Mais la démocratie anglaise se contenterait, je suppose, pour le moment, d'être protégée contre une législation faite par d'autres, sans réclamer le droit d'exercer à son tour ce privilège.

Parmi les personnes \iui font ostensiblement des objections au plan de M. Hare, quelques-unes prétendent que, selon elles, ce plan est impraticable : mais on découvrira généralement que ces personnes n'ont fait qu'en entendre parler, ou bien l'examiner d'une façon très-légère et très-rapide. D'autres ne peuvent prendre leur parti de voir se perdre ce qu'elles appellent le caractère local de la représentation. A leurs yeux, une nation ne se compose pas d'hommes, mais d'unités artificielles, la création de la géographie et des statistiques. Le parlement doit représenter des villes et des comtés, et non des êtres huûiains. Mais personne ne cherche à détruire les villes et les comtés. On peut supposer que les villes et les comtés sont représentés, lorsque les êtres humains qui les habitent, sont représentés. Les sentiments locaux ne peuvent pas exister sans quelqu'un qui les ressente, ni les intérêts

locaux sans quelqu'un qui y soit intéressé. Si les êtres humains qui ont ces intérêts et ces sentiments obtiennent leur part voulue dans la représentation, ces sentiments et ces intérêts se trouvent représentés, en même temps que tous les autres sentiments et intérêts de ces personnes. Mais je ne vois pas pourquoi les sentiments et les intérêts qui parquent Fespèce humaine par localités, seraient regardés comme les seuls dignes d'être représentés, ni pourquoi les gens qui ont d'autres sentiments et d'autres intérêts dont ils sont plus soucieux que de leurs sentiments et de leurs intérêts géographiques, seraient réduits à ceux-ci comme seul principe de leur classification politique. L'idée que le Yorckshire et le Middlesex ont des droits distincts de ceux de leurs habitants, ou que Liverpool et Exeter sont les véritables objets des soins du législateur, par opposition à la population de cps villes, est un curieux spécimen de l'illusion produite par des mots. En général, cependant, les personnes qui font ces objections tranchent la question, en affirmant que le peuple anglais n'acceptera jamais un pareil système. Je n'entreprendrai pas de dire ce que le peuple anglais pensera probablement de ceux qui prononcent un jugement aussi sommaire sur son aptitude à comprendre et à juger, et qui trouvent superflu d'examiner si une chose est bonne ou mauvaise, avant de déclarer qu'il la rejettera. Pour ma part, je

ne pense pas que le peuple anglais ait mérité d*être signalé sans avoir été mis à l'épreuve, comme ayant des préjugés insurmontables contre toute chose qui peut se trouver bonne, soit pour lui, soit pour d'autres. Il me semble aussi que lorsque les préjugés persistent obstinément, c'est la faute pai^dessus tout de ceux qui se plaisent à les proclamer insurmontables, pour s'excuser ainsi de ne jamais s'employer à les détruire. Tout préjugé sera insurmontable, si ceux qui ne le partagent pas s'y soumettent, le flattent et l'acceptent comme une loi de la nature. Je crois cependant que dans le cas dont il s'agit, il n'y a aucun préjugé, si ce n'est sur les lèvres de ceux qui en parlent, et qu'en général tous ceux qui jusqu'à présent ont entendu parler du plan n'y sont nullement hostiles. Seulement, ils éprouvent cette défiance naturelle et salutaire qu'inspire toute nouveauté qui n'a pas été suffisamment discutée pour que le pour et le contre de la question soient bien évidents. Le seul tort sérieux de cette idée, c'est de n'être pas encore familière aux esprits. A vrai dire, c'est un tort capital ; car l'imagination peut se réconcilier beaucoup plus aisément avec un grand changement en substance, qu'avec un très-petit changement en noms et en forme. Mais le défaut de familiarité est un désavantage que le temps suffit à faire disparaître, quand il y a une valeur réelle dans une idée. Et à notre époque, où

l'on discute, où Ton prend en général un vif intérêt au progrès, ce qui était autrefois Touvrage des siècles, ne demande souvent que des années.

Depuis la première publication de cet ouvrage on a fait sur le plan de M. Hare plusieurs critiques qui prouvent au moins, que ce plan a été examiné avec plus de soin et d'intelligence qu il ne l'avait été jusque-là. Telle est la marche naturelle de tout débat sur les grandes améliorations. Elles rencontrent tout d'abord un préjugé aveugle, et des arguments auxquels un préjugé aveugle peut seul attacher quelque valeur. Le préjugé v^enant à faiblir, les arguments qu'il emploie pendant quelque temps^ prennent plus de valeur. En effet, le plan étant mieux compris, ses inconvénients véritables et les circonstances qui s'opposent à ce qu'il produise surle-champ tout le bien dont il est capable intrinsèquement, apparaissent au grand jour ainsi que ses mérites. Mais parmi toutes les objections de quelque apparence qui sont venues à ma connaissance, il n'y en a pas une qui n'ait été prévue, examinée et discutée par les partisans du plan, et qui n'ait été démontrée fausse ou légère.

La plus sérieuse en apparence de toutes les objections, à savoir : la prétendue impossibilité d'empêcher la fraude ou le soupçon de la fraude dans les opérations du bureau central, est celle à laquelle on peut répondre le plus brièvement. La publicité et

rnie complète liberté d'inspecter les bulletins de votes, après l'élection, étaient les garanties proposées. Mais on affirme que ces garanties ne serviraient de rien, parce que pour vérifier les élections, un votant aurait à recommencer tout l'ouvrage fait par l'état-major des commis. Ceci serait une objection très-forte, s'il y avait quelque-nécessité que les élections fussent vérifiées par chaque votant individuellement. Tout ce qu'on pourrait attendre d'un simple votant, par manière de vérification, ce serait qu'il vérifiât l'emploi fait de son propre bulletin de vote ; et à cet effet chaque bulletin devrait être renvoyé, après un laps de temps convenable, à l'endroit d'où il vient. Mais ce que le votant ne pourrait pas faire, les candidats malheureux et leurs agents le feraient pour lui. Parmi les vaincus, ceux qui croiraient qu'ils auraient dû être élus emploieraient, chacun de leur côté ou tous ensemble, un intermédiaire pour vérifier la marche tout entière de l'élection ; et s'ils découvraient une erreur, les documents seraient renvoyés à un comité de la chambre des communes^ qui examinerait et vérifierait toute s les opérations électorales de la nation, dix fois plus promptement et plus économiquement que ne se fait dans le système actuel, l'examen d'une seule élection par 1% comité Sélection, Supposé le plan exécutable, on prétend qu'il y a

deux cas où ses avantages peuvent être détruits et remplacés par des conséquences nuisibles. On dit d'abord qu'un pouvoir excessif serait accordé soit à des groupes ou ligues, à des unions sectaires, à des associations pour des objets spéciaux (tels que la ligue de la loi du Marne, la société du scrutin ou de l'affranchissement, etc.), soit à des corps unis par des intérêts de classes ou par la communauté de croyance religieuse. On objecte en second lieu que ce système pourrait être employé à favoriser des vues de parti. tJn organe central de chacun des partis politiques ferait distribuer dans tout le pays sa liste de six cent cinquante-huit candidats, afin que tous les membres du parti, dispersés dans les divers collèges électoraux, votassent pour cette liste. Leur vote l'emporterait de beaucoup sur ceux que pourrait obtenir tout candidat indépendant. Le système de ces listes à ce que l'on affirme, agirait uniquement, comme cela arrive en Amérique, au profit des grands partis organisés ; leurs listes seraient acceptées aveuglément, nul votant n'y changerait rien, et ces partis ne pourraient jamais être battus aux élections, si ce n'est accidentellement par les groupes de sectaires, ou par les associations d'hommes unis par un penchant commun, do»t on a déjà parlé.

La réponse à cette objection me paraît concluante. Personne ne prétend qu'avec le plan de

M. Hare, ou avec tout autre plan, Yorganisatton cesserait d*être un avantage. Les éléments dispersés ont toujours le désavantage, comparés à des corps organisés. Gomme le plan de M. Hare ne peut pas changer la nature des choses, il faut s'attendre à ce que les partis ou sections grandes ou petites qui possèdent l'organisation, s'en servent autant que possible pour accroître leur influence. Mais avec le système actuel, ces influences sont tout. Les éléments dispersés ne sont absolument rien. Les votants qui n'appartiennent à aucune division politique, grande ou petite, n'ont aucun moyen de tirer parti de leurs votes. Le plan de M. Hare leur en donne un moyen. Ils pourraient pratiquer ce moyen, d'une façon plus ou moins habile. Ils pourraient obtenir îeur part d'influence ou beaucoup moins que leur part ; mais tout ce qu'ils obtiendraient serait autant de bénéfice net. Et quand on affirme que chaque intérêt mesquin ou chaque association pour un objet insignifiant, se donnerait une organisation, pourquoi supposerions-nous que le grand intérêt de l'intelligence et de l'honneur national serait seul à ne pas en avoir ? S'il y avait une liste propagée par une société de tempérance, une liste de l'école des pauvres, etc., est-ce qu'il ne suffirait pas dans un collège électoral, d'une personne douée d'une certaine puissance d'opinion pour émettre une liste du mérite personnelj et la répandre dans

VRAIE ET Fausse démocratie. m^

tout le voisinage. Est-ce qu'un petit nombre de semblables personnes, se réunissant à Londres, ne pourrait pas choisir sur la liste des candidats les Qoms les plus distingués, sans avoir égard aux divisions techniques d'opinions, et publier ces noms, moyennant une dépense très-insignifiante, dans tous les collèges électoraux? Il faut se souvenir qu'avec le mode actuel d'élection, l'influence dès grands partis est illimitée ; avec le plan de M. Hare, elle serait grande, mais bornée par certaines limites. Les deux grands partis, comme tous les plus petits^ groupes, ne pourraient aire qu'un nombre de membres proportionné au nombre relatif de leurs partisans. Le système de liste agit en Amérique dans des conditions toutes contraires à celles-ci. En Amérique, les électeurs votent pour la liste du parti, parce que l'élection dépend d'une simple majorité et qu'un vote pour quelqu'un qui est assuré de ne pas obtenir la majorité, est un vote perdu^ Mais avec le système de M. Hare^ un vote donné pour une personne d'un mérite connu, a autant de chance d'arriver à son but qu'un vote donné à un candidat de parti. On pourrait donc espérer que tout libéral ou conservateur, qui serait quelque chose de plus que simplement un libéral ou un conservateur et qui aurait quelques préférences à lui, outre celles de son parti, efiFacerait les noms les plus obscurs et les plus insignifiants parmi les

candidats do parti, afin d'inscrire à la place ceux de qaelqoes-ons des hommes qui sont une gloire pour la nation. Et la probabilité de ce fait serait un poissant motif poor ceox qoi dresseraient les listes de parti, de ne pas se borner à prendre des hommes dévooés ao parti, mais d'inscrire également sur leors listes respectives, celles d'entre les notabilités nationales qoi seraient plos sympathiqoes à leur parti qo*ao parti adverse.

La difficolté réelle, car on ne peot se dissimuler qo'il y a one difficolté, c'est que les électeurs indépendants, ceox qoi sont désireox de voter pour des personnes de mérite sans patronnage, seraient portés à inscrire le nom d'un petit nombre de ces personnes, et à remplir le reste de la liste avec les noms de simples candidats de parti, créant ainsi eux-mêmes des adversaires plus nombreux à leurs candidats préférés. A cela, il y aurait au besoin un remède bien simple, à savoir : de limiter le nombre des votes secondaires ou éventuels. U n'est pas probable qu'un votant ait une préférence indépendante, fondée sur une connaissance intime, pour 658 ou même pour 100 candidats. Il n'y aurait guère d'objection à ce qu'on limitât à 20, à 50, ou à un chiffre quelconque, le nombre de ceux qu'il pourrait choisir, pourvu qu'il y ait quelque chance qu'il fasse ce choix par lui-même, qu'il vote comme un individu et pas comme un simple soldat du parti.

Hais même, sans cette restriction, le mal se guérirait probablement de lui-même, dès que le système en viendrait à être bien compris. Détruire ce mal deviendrait Tobjet principal de toutes les associations ou coteries, dont Tinfluence est si dépréciée. Dans chacune d'elles, une petite minorité donnerait ce mot d'ordre : « Votez seulement pour vos candidats spéciaux ou du moins inscrivez leurs noms en première ligne, afin de leur donner toutes les chances que leur assure votre force numérique, d'obtenir la quotité au moyen des premiers votes, ou du moins sans descendre trop bas sur l'échelle. » Elles votants qui n'appartiendraient à aucune coterie profiteraient de la leçon.

Les plus petits groupes auraient précisément la somme de pouvoir qu'ils devraient posséder. L'influence qu'ils pourraient exercer serait exactement celle à laquelle leur nombre de votants leur donnerait droit et rien de plus, tandis que pour obtenir même cela, ils auraient un motif d'inscrire comme représentants de leurs vues spéciales des candidats assez recommandables d'ailleurs pour gagner les suffrages de votants étrangers à la secte ou coterie. Il est curieux d'observer combien le genre d'argument employé pour défendre les systèmes actuels varie suivant la nature de l'attaque. Il y a quelques années, l'argument favori à l'appui du système de représentation qui existait alors, c'est qu'avec ce

système tous les intérêts ou classes étaient représentés. Et certainement tous les intérêts ou classes de quelque importance devraient être représentés, <î'est-à-dire devraient avoir des orateurs ou des défenseurs au parlement. Mais on partait de là pour affirmer qu'on devrait appuyer un système qui donnerait aux intérêts partiels, non-seulement des défenseurs, mais le tribunal lui-même. Aujourd'hui, voyez quel changement I Le système de M. Hare rend impossible aux intérêts partiels d'avoir le tribunal à leur disposition, mais il leur assure des défenseurs, et on lui reproche de faire même cela ! Parce qu'il réunit les mérites de la représentation de classe et ceux de la représentation numérique, il est attaqué des deux côtés à la fois.

Mais en réalité, ce ne sont point de pareilles objections qui font obstacle à l'adoption du système, c'est l'idée exagérée où l'on est, des difficultés qu'il trouverait à passer dans la pratique. La seule manière de répondre complètement à cette objection serait de mettre le système à l'épreuve. Quand les mérites du plan seront mieux connus, quand il sera plus en faveur auprès de tout penseur impartial, on devra s'efforcer d'obtenir qu'il soit mis à l'épreuve par un objet limité, par exemple pour l'élection municipale de quelque grande ville. On en a perdu une bonne occasion, quand on a décidé de diviser la partie ouest du Yorckshire pour lui donner qua-

tre membres ; au lieu d'essayer du nouveau principe en laissant le collège électoral intact, et en permettant à un candidat d'être nommé s'il obtenait par les premiers votes ou par des votes secondaires, le quart de la somme totale des votes donnés. De pareilles expériences ne donneraient qu'une idée très-imparfaite du mérite du plan ; mais elles montreraient comment il fonctionne, elles prouveraient au public que ce plan n'est pas impraticable; «n populariseraient le mécanisme, et fourniraient certains moyens de juger si les difficultés qu'on croit si formidables, sont réelles ou seulement imaginaires. Le jour où le parlement sanctionnera une de ces épreuves partielles, ce jour-là inaugurera, je crois, une ère nouvelle de réforme parlementaire destinée à donner au gouvernement représentatif une forme digne de sa période mûre et triomphante, lorsqu'il aura achevé la période militante qui est la seule où le monde l'ait vu jusqu'à présent.

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