DEVRAIT-IL Y AVOIR DEUX DEGRÉS D'ÉLECTION
élections dans les États-Unis, le sénat étant composé invariablement des hommes les plus distingués parmi ceux qui se sont fait suffisamment connaître dans la vie publique. Après un tel exemple, on ne peut pas dire que Télection populaire indirecte n'est jamais avantageuse. Moyennant certaines conditions, c'est le système le meilleur qu'on puisse adopter. Mais ces conditions ne peuvent guère se rencontrer que dans un gouvernement fédéral, comme celui des États-Unis, où l'élection peut être confiée à des corps locaux dont les autres fonctions comprennent les affaires les plus importantes de la nation. Chez nous, les seuls corps dan^ une position analogue qui existent ou qui aient chance d'exister, sont les municipalités, ou les autres conseils qui ont été ou qui peuvent être créés pour un but également local. Cependant, peu de personnes regarderaient comme une amélioration à la constitution de notre parlement, que les membres pour la cité de Londres fussent choisis par les aldermen et par le conseil municipal, et que les membres pour le bourg de Marylebone fussent choisis ouvertement, comme ils le sont déjà virtuellement, par les assemblées des paroisses. Même si ces corps, en les regardant simplement comme des conseils locaux, étaient sujets à moins d'objections qu'Us ne le sont, les qualités qui les rendent propres aux fonctions particulières et bornées de l'édilité
2ai GOUVERNEMENT REPRÉSENTATIF,
municipale ou paroissiale^ ne garantiaseot- nullement chez eux une aptitude spéciale à juger des qualités respectiyes des candidats au parlement. Ils ne rempliront prol»ablement pas mieux ce devoir qu'il n'est rempli par les habitants^ au moyen du vote direct: songez en outre que si Tapiitude à élire les membres du j^arlement devait être prise en considération lorsqu'on nomme une assemblée de paroisse ou un conseil municipal, beaucoup de ceux qui sont le plus propres à cette fonction plus limitée en seraient inévitablement exclus, quand ce ne serait que par la nécessité de choisir des personnes dont les sentiments, en fait de politique générale, fussent d'accord avec ceux des votants. Déjà Tinfluence politique simplement indirecte des conseils municipaux, en faisant des élections municipales une affaire de parti, a fait de ces élections tout antre chose qu'elles ne. devaient être. Si c'était une partie du devoir d'un commis ou d'un régisseur de choisir le médecin de son maître, le maître n'aurait probablement pas un meilleur médeftân qu'en le choisissant lui-même; mais il serait borné dans son choix d'un commis ou d'un régisseur, ne pouvant prendre pour cet office que celui qui pourrait s'acquitter sans grand danger pour sa santé de l'autre office.
On voit donc qu'on peut jouir, avec l'élection directe, de tous les avantages de l'élection indi-
DEVRAIT-IL Y AVOIR DEUX DEGRÉS D'ÉLECTION. 233 recte ; et que quant à ceux de ces avantages dont on nepeut jouir avec Télection directe, on n*en jouirait pas plus avec r élection indirecte, tandis que cette dernière a des désavantages considérables qui lui sont particuliers. Le simple fait que c'est une roue additionnelle et superflue dans le mécanisme, n'est pas une légère objection. On s'est déjà appesanti sur son infériorité décidée comme moyen de cultiver l'esprit public et l'intelligence politique : si elle fonctionnait réellement, c'est-à-dire si les électeurs abandonnaient complètement à leurs délégués le choix de leur représentant au parlement, elle empêcherait le votant de s'indentiûer avec son membre du parlement, et diminuerait beaucoup chez celui-ci le sentiment de responsabilité envers ses commettants. En outre, le petit tïombre, comparativement parlant, des personnes «ntre les mains desquelles se trouverait à la fin l'élection d'un membre du parlement, fournirait beaucoup plus de facilités pour l'intrigue et pour toutes les formes de corruption compatibles avec la condition sociale des électeurs. Les collèges électoraux seraient universellement réduits, sous le rapport des facilités offertes pour la corruption, à la condition des petits bourgs d'aujourd'hui. Il suffirait de gagner un petit nombre de personnes pour être certain d'être nommé. Si on dit que les électeurs seraient responsables envers ceux qui les
auraient élus, la réponse toute prête, c'est que, n'occupant ni une fonction permanente ni une fonction publique, ils ne risqueraient rien, en votant d'une manière intéressée, si ce n'est de ne plus être nommés électeurs : une menace peu alarmante. La grande ressource serait toujours les pénalités contre la corruption, ressource dont l'expérience a hautement démontré l'insuffisance dans tous les petits collèges électoraux. Le mal serait proportionné exactement au degré de liberté laissé aux électeurs choisis. Le seul cas où ils n'oseraient probablement employer leur vote au profit de leur intérêt personnel, serait celui où ils auraient été élus comme de simples délégués, moyennant un engagement formel de porter pour ainsi dire le vote de leurs commettants aux hustings. Du moment que le double degré d'électioç commencerait à avoir quelque effet, il commencerait à avoir un mauvais effet. Et nous trouverons que ceci est vrai du principe de l'élection indirecte, n'importe où on l'applique, excepté dans des circonstances semblables à celles de l'élection des sénateurs aux États-Unis.
Il est inutile, en tant qu'il s'agit de l'Angleterre, de parler plus longtemps contre une combinaison qui n'a aucune base dans les traditions nationales; peut-être même doit- on s'excuser d'en avoir tant dit contre un expédient politique qui ne compte-
DEVRAIT-IL Y AVOIR DEUX DEGRÉS D'ÉLECTION. 255 rail peut-être pas dans notre pays un seul partisan. Mais une conception si plausible à première vue et qui a tant de précédents historiques, pourrait à la rigueur, dans le chaos général des opinions politiques, remonter à la surface, et reparaître çà et là avec le don de séduire certains esprits ; il n'est pas permis à ce compte, même quand on n'aurait en vue que le lecteur anglais, de la passer tout à fait sous silence.