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CHAPITRE XII

LES MEMBRES DU PARLEMENT DEVRAIENT-ILS ÊTRE SOUUIS AU MANDAT IMPÉRATIF.

Un membre de la législature doit-il être tenu d'obéir aux instructions de ses commettants ? Doitil être Torgane de leurs sentiments ou des siens? leur ambassadeur à un congrès, ou leur agent professionnel, ayant pouvoir non-seulement d'agir pour eux, mais de juger pour eux de ce qui doit être fait ? Ces deux théories du devoir d*un législateur dans un gouvernement représentatif ont chacune leurs partisans, et chacune est la doctrine reconnue de quelque gouvernement représentatif. En Hollande, les membres des états généraux étaient de simples délégués, et cette doctrine était poussée si loin, que, s'élevait-il une question importante non prévue dans leurs instructions, ils devaient en référer à leurs commettants, tout comme un ambassadeur en réfère au gouvernement qu'il représente. Dans notre pays, et dans la plupart de ceux qui possèdent une constitution repré-

sentative, la loi et la coutume permettent à un membre du parlement de voter suivant son appréciation de ce qui est juste, quelque différente qu'elle puisse être de Fopinion de ses commettants. Mais il existe une notion opposée, dont l'effet pratique est considérable sur beaucoup d'esprits, même sur les membres du parlement : c'est là ce qui fait que souvent ceux-ci, indépendamment de leur désir de se rendre populaires ou de se faire réélire, se trouvent tenus en conscience d'agir de façon à ce que leur conduite, par rapport à des questions sur lesquelles leurs commettants ont une opinion décidée, soit l'expression de cette opinion plutôt que de la leur. En dehors de la loi positivé et des traditions d'un peuple, laquelle est préférable de ces deux notions des devoirs d'un représentant ? Contrairement aux questions que nous avons traitées jusqu'à présent, celle-ci n'est pas une question de législation constitutionnelle, mais pour mieux dire, de moralité constitutionnelle — un point qui tient aux mœurs du gouvernement représentatif. Elle ne touche pas tant aux institutions qu'à l'esprit dans lequel les électeurs devraient remplir leurs fonctions, qu'aux idées qui devraient prévaloir quant aux devoirs moraux des électeurs. En effet, quel que soit le système de représentation, les électeurs peuvent, si bon leur semble, le changer en un système de simple délégation.

Aussi longtemps qu'ils sont libres de ne pas voter ou de voter comme il leur plaît, on ne peut les empêcher de mettre à leurs votes toutes les conditions qu'ils jugeront convenables. En refusant d'élire quiconque ne veut pas s'engager à adopter toutes leurs opinions et môme, s'ils l'exigent, à les consulter sur tout sujet important et imprévu, ils peuvent réduire leur représentant à être simplement leur interprète ou l'obliger en conscience à donner sa démission, le jour où cette position lui déplaît. Et comme ils ont le pouvoir de faire cela, la théorie de la constitution devrait supposer qu'ils désireront le faire. Car le principe même du gouvernement constitutionnel repose sur cette présomption, que ceux qui possèdent le pouvoir politique en abuseront à leur proilt : non point qu'il en soit toujours ainsi, mais parce que telle est la tendance naturelle des choses, tendance à laquelle les institutions libres ont pour objet principal de mettre ordre. C'est pourquoi, quelque tort ou quelque sottise qu'il y ait aux électeurs à convertir leur représentant en délégué, cette extension du principe électoral étant naturelle et nullement improbable, on devrait prendre les mêmes précautions que si elle était certaine. Nous pouvons espérer que les électeurs n'agiront pas ainsi ; mais un gouvernement représentatif doit être organisé de façon à ce que, s'ils agissent ainsi, ils ne puissent pas faire

ce dont aucun corps ne devrait être capable : une

législation de classe à leur profit.

Quand on dit que la question est seulement une question de moralité politique, on ne diminue pas son importance. Les questions de moralité constitutionnelle ne sont pas d'une moindre importance pratique que celles qui ont rapport à la constitution elle-même.

L'existence même de certains gouvernements et tout ce qui en rend d'autres supportables, repose sur l'observance prati^e de doctrines de moralité constitutionnelle; sur des notions traditionnelles dans l'esprit des différentes autorités constituées, qui modifient l'usage qu'elles pourraient faire sans cela de leurs pouvoirs.

Dans les gouvernements où il n'y a nulle balance — la monarchie pure, l'aristocratie pure, la démocratie pure — de telles maximes sont le seul obstacle qui empêche le gouvernement de se livrer aux derniers excès dans la direction de sa tendance caractéristique. Dans des gouvernements où la balance est imparfaite, où l'on a essayé d'opposer des limites constitutionnelles aux impulsions du pouvoir le plus fort, mais où ce pouvoir est assez fort pour les dépasser impunément, ce sont les doctrines de moralité constitutionnelle qui savent lui imposer un certain respect pour les fins et les limites de la constitution. Dans des gouvernements

bien pondérés, où le pouvoir suprême est partagé, oii chaque partageant est protégé contre les usurpations des autres de la seule manière possible, c'est-à-dire au moyen de ce qu'il est pourvu pour sa défense d'armes aussi fortes que celles des autres pour l'attaque — le gouvernement ne peut marcher que si l'on s'abstient de tous les côtés d'exercer ces pouvoirs extrêmes, à moins d'être provoqué par une conduite également extrême de la part de quelque autre possesseur du pouvoir ; et dans ce cas-là, nous pouvons dire avec vérité que c'est seulement le respect inspiré par les maximes de moralité constitutionnelle qui maintient l'existence de la constitution. La question du mandat impératif n'est pas une de celles qui touchent d'une manière vitale l'existence du gouvernement représentatif; mais elle est d'une grande importance quant à son effet bienfaisant. Les lois ne peuvent prescrire aux électeurs les principes d'après lesquels ils dirigeront leur choix ; mais les principes par lesquels ils croient devoir le diriger font une grande différence en pratique, et l'on embrasse l'ensemble de cette grande question lorsqu'on recherche si les électeurs doivent mettre pour condition au représentant qu'il adoptera certaines opinions imposées par ses commettants.

Ceux qui ont lu ce traité, ne peuvent douter un seul instant de la conclusion qui, par rapport à

eette question, résulte des principes généraux professés jusqu'ici. Dès le début, nous avons affirmé et jamais nous n'avons perdu de vue, rimportance égale dés deux grandes conditions de gouvernement : 1* la responsabilité envers ceux au profit politique desquels le gouvernement devrait fonctionner, et fait profession de fonctionner ; 2** l'exereice de cette fonction (pour qu'elle soit bien remplie) par des esprits supérieurs qu'une longue méditation et une discipline pratique ont préparés à cette tâche spéciale.

Si ce second objet vaut la peine d'être poursuivi, il vaut la peine d'être payé son prix. Des pouvoirs d'esprit supérieurs, et des études profondes ne serviraient de rien, si elles ne conduisaient pas quelquefois un homme à des conclusions différentes de celles où arrivent sans étude des facultés ordinaires ; et si Ton tient à obtenir des représentants supérieurs sous le rapport intellectuel aux électeurs ordinaires, on doit s'attendre à ce que le représentant ne soit pas toujours d'accord avec la majorité de ses commettants, comme aussi à ce qu'en pareil cas, son opinion soit presque toujours lia meilleure des deux. 11 s'en suit que les électeurs n'agiront pas sagement, s'ils exigent pour prix de leur vote une conformité absolue à leurs opinions. Jusqu'ici le principe est évident; mais il y a des difficultés réelles à l'appUquer, et nous commence-

rons par les exposer dans toute leur force. S'il est important que les électeurs choisissent un représentant plus instruit qu'eux, il n'est pas moins nécessaire que cet homme plus sage soit responsable envers eux : en d'autres termes, ils sont juges de la manière dont il remplit sa fonction, et comment en j«^eront-ils si ce n'est d'après le critérium de leurs propres opinions? Et même comment le choisirontils tout d'abord si ce n'est d'après le même critérium? 11 ne conviendrait pas de le choisir simplement pour l'éclat, .pour la supériorité de quelque •don brillant. Les témoignages d'après lesquels un homme ordinaire peut juger d'avance du talent d'un •candidat sont très-imparfaits ; tels qu'ils sont, ils se rapportent presque exclusivement à l'art de s'exprimer, et très-peu ou pas du tout à la valeur de ce qu'on exprime. La première des deux choses ne peut pas faire supposer l'autre : or, si les électeurs doivent mettre de côté leurs propres opinions, quel critérium leur reste-t-il pour juger de l'aptitude à bien gouverner? Ils ne devraient pas non plus même s'ils pouvaient reconnaître d'une manière infaillible l'homme le plus capable , lui donner pleine liberté de juger pour eux, sans avoir aucun égard à leurs propres opinions. Le candidat le plus capable peut être un tory, et les électeurs des libéraux ; ou un libéral, et les électeurs des tories. Les questions politiques du jour peuvent être des questions reli-

gieuses, et il se peut que le représentant soit un partisan de la religion dominante ou un rationaliste, tandis que les électeurs sont des dissidents ou appartiennent à la religion évangélique, ou vice versa. En pareil cas, les talents du représentant ne feront que le rendre capable d'aller plus loin ou d'agir plus efficacement dans une direction que ses conjmettants peuvent regarder en conscience comme mauvaise; et ils peuvent être amenés par leurs convictions sincères à trouver plus important d'être représentés par un homme qui partage sur ces questions leurs idées de devoir, que par un homme doué de talents exceptionnels. Ils peuvent avoir aussi à examiner, non -seulement comment ils seront le mieux représentés, mais comment ils parviendront à faire représenter leur position morale particulière et leur manière de voir.

L'influence de toute manière de voir, qui est celle d'un grand nombre, devrait se faire sentir dans la législation : or, la constitution" étant censée avoir pris ses précautions pour que les manières de penser adverses soient également représentées, assurer à leur propre manière de penser la meilleure représentation, peut être la chose la plus importante dont les électeurs aient à s'occuper dans une occasion donnée. Dans d'autres cas aussi, il peut être nécessaire que le représentant ait les mains liées, afin qu'il reste fidèle aux intérêts de ses corn-

mettants, ou plutôt à Tintérôt public tel qu'ils le conçoivent. Ceci ne serait pas nécessaire avec un système politique qui assurerait aux électeurs un choix illimité de candidats honnêtes et sans préjugés. Mais avec le système actuel, où les électeurs sont presque toujours obligés à cause des dépenses de l'élection et des circonstances générales de la société, de choisir leur représentant parmi des personnes dont la position sociale diffère beaucoup de la leur et qui ont un intérêt de classe différent du leur, qui affirmera qu'ils doivent se mettre complètement à la discrétion de leur représentant? Pouvons-nous blâmer un électeur des classes les plus pauvres, qui n'a le choix qu'entre deux ou trois hommes riches, parce qu'il exige de celui qu'il nomme l'engagement de voter pour des mesures qu'il considère comme une émancipation à l'égard des intérêts de classe des riches. De plus, il arrivera toujours à certains membres du corps électoral d'être obligés d'accepter le représentant choisi par une majorité de leur propre parti. Mais quoiqu'un candidat de leur choix n'ait aucune chance, leurs votes peuvent être nécessaires au succès de celui qu'on a choisi pour eux, et leur seule manière d'exercer leur part d'influence sur sa conduite ultérieure, peut être d'exiger de lui en retour du vote certaines promesses.

Ces considérations et celles qui les combattent

sont tellement liées les unes aux autres, — il est si important que les électeurs choisissent leur représentant plus sage qu'eux-mêmes et consentent à être gouvernés selon cette sagesse supérieure, tandis qu'il est impossible que la conformité à leurs opinions (quand ils ont des opinions) n'influe pas grandement sur leur manière de juger, par rapport au candidat qui possède la sagesse et aux preuves qu'il en a données^ — qu'il faut désespérer d'établir une règle positive de devoir pour l'électeur : et le résultat dépendra moins d un précepte établi ou d'une doctrine fixe de moralité politiques, que du tour général des esprits dans le corps électoral, touchant cette condition importante : la déférence pour la supériorité intellectuelle.

Les individus et les peuples qui sentent vivement la valeur de la sagesse supérieure la reconnaîtront probablement, là où elle existe, par d'autres signes que la conformité à leurs opinions ; ils la reconnaîtront même en dépit d'une grande différence d'opinions, et lorsqu'ils l'auront reconnue, ils seront bien trop désileux de se l'assurer à tout prix raisonnable, pour être tentés d'imposer comme loi leur propre opinion aux personnes qu'ils respectent à eause de cette sagesse supérieure.

D'un autre côté, il y a des caractères qui ne ressentent de considération pour personne, qui ne regardent l'opinion de personne comme meilleure que

la leur ou comme aussi bonne que celle environ d'une centaine ou d'un millier de gens faits comme eux. Là où les électeurs ont ce tour d'esprit, ils ne nommeront personne qui n'ait pas, ou du moins qui ne professe pas leurs propres sentiments ; et ils ne garderont leur représentant qu'aussi longtemps que ces sentiments se réfléchiront dans sa conduite. Tous ceux qui aspirent aux honneurs politiques essaieront, comme dit Platon dans le Gorgtas, de se modeler sur le type du Démos, et d'y ressembler le plus possible. On ne peut pas nier que la démocratie n'ait une forte tendance à donner ce pli aux sentiments des électeurs ; la démocratie n'est pas favorable à l'esprit de respect. Qu'elle détruise le respect pour la simple position sociale, ceci doit être regardé comme un des effets heureux et non fâcheux de soii influence; quoiqu'on agissant ainsi elle ferme la principale école de respect (quant aux relations purement humaines) qui existe dans la société. Mais, comme la démocratie, dans son essence même, attache infiniment plus de prix à l'égalité génér^ale des hommes qu'aux titres particuliers qui élèvent une personne au-dessus d'une autre, ce respect pour la supériorité, môme personnelle, restera probablement au-dessous de ce qu'il devrait être. Voilà pourquoi, entr'autres raisons, je regarde comme si important que les institutions d'un pays établissent comme un droit l'influence

supérieure des personnes cultivées sur celles qui ne le sont pas; et je serais encore d'avis, en dehors de toutes conséquences politiques directes, d'accorder la pluralité de votes à la supériorité prouvée d'éducation, quand ce ne serait que pour donner le ton au sentiment public.

S'il existe dans le corps électoral un juste sentiment de la différence extraordinaire de valeur qu'il peut y avoir entre une personne et une autre, les indices ne manqueront pas à ce corps pour reconnaître les personnes les plus capables d'atteindre les fins qu'il se propose. Naturellement, des services publics réels seraient la première des indications : avoir occupé une position élevée et y avoir fait des choses importantes dont les résultats ont prouvé la sagesse, avoir été l'auteur de mesures qui semblent sagement conçues d'après leurs effets, avoir fait des prédictions que l'événement a souvent vérifiées et rarement ou jamais démenties, avoir donné des conseils dont le pays s'est trouvé bien ou qu'on a regretté de n'avoir point suivis ; tout cela serait autant d'indices. Uya sans aucun doute beaucoup de vague et d'incertitude dans ces témoignages de sagesse, mais nous en cherchons qui puissent être consultés par des personnes douées d'un discernement ordinaire.

Elles feront bien de ne pas trop s'en rapporter à un seul indice que le reste ne confirme pas. Dans

leur appréciation du succès ou du mérite d'un effort pratique, elles devront attacher beaucoup d'importance à l'opinion générale des personnes désintéressées qui connaissent le sujet en question. Les indices dont j'ai parlé ne peuvent s'appliquer qu'à des hommes éprouvés, et Ton doit ranger dans cette catégorie ceux qui, n'ayant pas fait leurs preuves d'une façon pratique, les ont faites d'une manière spéculative; ceux qui, dans des discours ou dans des écrits, ont discuté les affaires publiques de manière à montrer qu'ils les ont sérieusement étudiées. De semblableshommespeuventavoirprouvé, simplement comme penseurs politiques, qu'ils ontlesmêmesdroitsàlaconfiancepubliquequeceux qu'on a vus à l'œuvre en qualité d'hommes d'État.

Quand il est nécessaire de choisir des personnes qui n'ont jamais été mises à l'épreuve, les meilleurs critériums possibles sont la réputation de talent dont ces hommes jouissent parmi ceux qui les connaissent, puis la confiance que leur accordent et l'appui que leur prêtent des personnes déjà respectées; au moyen de pareilles preuves,» les collèges électoraux qui attachent un juste prix à la valeur intellectuelle et qui la recherchent ardemment, réussiront en général à se procurer des hommes au-dessus du médiocre, et souvent des hommes qui peuvent être abandonnés à leur propre jugement quant à la direction des affaires publiques, et aux-

^uels on ne pourrait demander, sans insulte, qu'ils renonçassent à ce jugement sur Tordre de leurs inférieurs en savoir. Si de pareilles personnes, -consciencieusement cherchées, ne doivent pas se rencontrer, alors à la vérité les électeurs ont le <lroit de prendre d'autres précautions : car naturellement ils ne mettront de côté leurs opinions particulières que pour s'assurer les services d'une personne dont le savoir est supérieur an leur. A la vérité, ils feraient bien, même dans ce cas, de se souvenir qu'une fois élu le représentant, s'il se <;onsacre à son devoir, a plus d'occasions de rectifier un jugement faux à l'origine, que n'en ont la plupart de ses commettants : une considération qui en général les empêcherait (à moins qu'ils ne fussent •contraints par la nécessité de choisir une personne en l'impartialité de laquelle ils n'auraient pas toute confiance) d'exiger de leur représentant la promesse de ne pas changer son opinion, ou d'abandonner -son siège, s'il en changeait. 'Mais lorsqu'on nomme pour la première fois une personne inconnue sur laquelle aucune autorité élevée ne fournit de renseignements certains, on doit s'attendre à ce que l'électeur exige comme condition élémentaire la conformité à ses propres sentiments : il suffit qu'il ne regarde pas un changement d'opinion ultérieur, changement avoué avec candeur, et dont les motifs seraient exposés sans déguisement, comme

une raison péremptoire pour retirer sa confiance. Même, en supposant chez le représentant les talents les plus éprouvés et une élévation de caractère reconnue, les opinions propres des électeurs ne doivent pas être mises complètement de côté. La déférence pour la supériorité intellectuelle ne dojt pas aller jusqu'à l'anéantissement de soimême, jusqu'au sacrifice de toute opinion personnelle. Mais, quand la différence d'opinion ne porte pas sur les bases fondamentales de la politique, si prononcés que soient les sentiments des électeurs, ils devraient songer que lorsqu'un homme capable n'est pas de leur avis, il y a grande apparence qu'ils sont dans le faux : et en fût-il autrement, ils peuvent bien renoncer à leur opinion sur des choses qui ne sont pas essentielles, pour payer l'inestimable avantage de voir un homme capable agir en leur nom, dans beaucoup de circonstances où ils ne seraient pas en position de se former un jugement. En pareil cas, l'électeur essaie souvent de tout concilier en amenant l'homme capable à sacrifier sa propre opinion sur les points qui font dissidence ; mais, de la part de celui-ci, accepter ce compromis serait trahir sa mission spéciale, abdiquer les devoirs propres de la supériorité intellectuelle, dont un des plus sacrés est de ne pas déserter la cause qui a contre elle la clameur publique, et de ne pas priver de ses services

celles de ses opinions qui en ont le plus besoin. ' Un homme d'une conscience et d'un talent reconnus devrait exiger la pleine liberté d'agir selon ce qu'il juge le mieux, et il ne devrait pas accepter de servir à d'autres conditions. Mais les électeurs ont le droit de savoir comment il compte agir, d'après quelles opinions il entend diriger sa conduite en tout ce qui touche son devoir public. Si quelques- . unes de ses opinions leur paraissent inacceptables, c'est à lui de leur prouver qu'il mérite néanmoins d'être leur représentant ; et s'ils sont raisonnables, ils passeront, en faveur de son mérite général, sur beaucoup de graves dissidences. 11 en est toutefois qui ne peuvent être traitées légèrement. Tout homme qui ressent pour le gouvernement de son pays la dose d'intérêt que doit ressentir un être libre, a certaines convictions touchant les affaires nationales, qui sont pour lui comme le sang de ses veines, des convictions dont il est tellement pénétré qu'il ne peut là-dessus accepter de compromis, ni s'en rapporter au jugement de quelque personne ou de quelque supériorité que ce soit. De telles croyances, quand elles existei^t chez un peuple ou chez une portion appréciable d'un peuple, ont droit à de l'influence par le seul fait qu'elles existent, et non pas seulement en raison de leur valeur probable. Un peuple ne peut être bien gouverné contrairement à ses notions élémentaires du bien, ces

notions fussent-elles erronées à certains égards. Une juste appréciation des relations qui devraient exister entre les gouvernants et les gouvernés n'exige pas que les électeurs consentent à être représentés par quelqu'un qui se propose de les gouverner contrairement à leurs convictions fondamentales. Si les électeurs tirent parti des talents que possède d'ailleurs leur représentant] aussi longtemps qu'il n'y a aucune probabilité de voir discuter les points sur lesquels il n'est pas d'accord avec eux, ils ont parfaitement le droit de le renvoyer dès qu'il s'élève une discussion là-dessus, et qu'il n'y a pas en faveur de ce qui leur semble juste une majorité assez assurée pour que la voix dissidente de cet individu soit sans importance.

Ainsi (je cite des noms propres pour plus de lumière sans aucune intention personnelle) on pouvait passer par-dessus les opinions de M. Gobden et de M. Bright sur la résistance aux agressions étrangères, au moment de la guerre de Grimée, quand le sentiment national emportait la balance du côté opposé ; et cependant ces opinions auraient très-bien pu leur valoir un échec auprès des électeurs au moment de la querelle avec la Chine (la question étant par elle-même plus douteuse), parce qu'alors il y eut pendant quelque temps hésitation, et que leur manière d'envisager la chose ne fut pas très-loin de prévaloir.

Voici maintenant ce qu'on peut affirmer comme la conséquence de ce qui précède : 1*» on ne devrait pas exiger d'engagements formels, à moins que par «uite de circonstances sociales défavorables ou •d'institutions vicieuses, les électeurs ne soient tellement bornés pour leur choix, qu'ils aient à pren- •dre une personne soupçonnée par eux de subir des influences hostiles à leur^ intérêts ; 2^ les électeurs ont le droit de connaître à fond les opinions et les sentiments politiques du candidat, et non-seulement ils ont le droit, mais souvent ils sont tenus de refuser un candidat qui n'est pas d'accord avec eux -sur les quelques articles qui forment la base de leur croyance politique ; 3** les électeurs doivent, lorsqu'ils ont une haute opinion de la supériorité .mentale d'un candidat, prendre leur parti de le laisser agir d'après des opinions différentes des leurs, pour toute chose qui n'est pas comprise •dans leurs articles de foi ; 4® les électeurs ne doiirent pas se lasser de chercher un représentant tel, -qu'ils puissent le laisser complètement libre d'obéir ^ux inspirations de son propre jugement ; 5** les électeurs doivent regarder comme un devoir envers leurs concitoyens, de faire tout leur possible pour donner le pouvoir à des hommes de cette valeur, et ils doivent bien se persuader qu'il est beau- <^oup plus important pour eux d'être représentés par un homme semblable, que par tel autre qui

professera un plus grand nombre de leurs opinions ; car dans le premier cas, ils sont assurés de recueillir les avantages du talent, tandis que la question de savoir qui a tort ou raison sur les points de dissidence, est très-douteuse.

J'ai discuté toute cette question d'après la supposition que le système électoral, dans tout ce qui dépend de Tinstitution positive, est conforme aux principes établis dans les chapitres précédents. Môme dans cette hypothèse, la théorie de représentation par délégation me semble fausse et nuisible dans ses effets, quoiqu'en pareil cas le mal soit contenu dans certaines limites. Mais si les garanties dont je me suis efforcé d'entourer le principe représentatifne sont pas reconnues par la constitution, si l'on n'a pas pris de mesures pour la représentation des minorités, ou si l'on n'admet aucune difïé- rence dans la valeur numérique des votes, d'après^ un critérium quelconque de la dose d'éducatioft possédée par les votants... dans ce cas, nulle parole ne peut exagérer l'importance qu'il y a, en principe, à laisser au représentant pleine et entière liberté : car ce serait alors la seule chance qu'on eût sous le régime du suffrage universel, pour qu& d'autres opinions que celles de la majorité pussent se faire entendre au parlement. Dans cette démocratie faussement nommée, qui n'est en réalité que le gouvernement exclusif des classes ouvrières, la

seule chance d'échapper à la législation de classe sous sa forme la plus étroite, et à Tignorance politique sous sa forme la plus dangereuse, repose sur la tendance que peuvent avoir les masses sans éducation à choisir des représentants ayant de Téducation et à s'en rapporter à leurs opinions. On pourrait s'attendre raisonnablement à rencontrer une certaine dose de cette tendance, et alors il s'agirait seulement de la développer le plus possible. Mais si une fois maîtresses de toute la puissance politique, les classes ouvrières imposaient volontairement, de cette façon ou d'une autre, une contrainte considérable à leur propre volonté et à leur propre opinion, elles se montreraient plus sages qu'aucune classe maîtresse du pouvoir absolu ne s'est jamais montrée, et nous pouvons bien ■ le dire ne se montrera jamais, sous cette influence corruptrice.

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