CHAPITRE m LES ÉDITIONS CAROLINGIENNES
Introduction du Chant grégorien dans les Gaules. — Additions aux livres romains. — Edition d'Adrien Ie^ — L'affaire Agobard-Amalaire.
On sait bien les circonstances qui, dans la seconde moitié du viii® siècle, amenèrent le rayonnement de l'art grégorien dans les pays francs et germaniques: rappelons-les en quelques mots.
C'est à l'introduction réfléchie et progressive de la liturgie romaine dans le royaume franc que nous devons de posséder les plus anciens exemplaires de l'antiphonaire grégorien qui nous soient parvenus.
S. Ghrodegang, évêque de Metz, donna le signal ; vers ySo, au retour d'un voyage ad limina, il avait installé dans sa cathédrale l'ordo et la cantilène de rÉglise romaine, de telle sorte que, plus tard, quand les coutumes grégoriennes furent imposées à toutes les églises des Gaules, Metz n'eut rien à changer, et, « autant l'enseignement romain », disent les chroniqueurs, « surpassait le messin dans l'art de la cantilène, autant, h Metz, la cantilène
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surpassait les autres écoles des Gaules ». Pour l'aider dans son but, S. Ghrodegang- obtint du pape Etienne II un antiphonaire.
Successivement, l'adoption du chant romain à Rouen, en 704 ; l'envoi à Pépin le Bref, par Paul I", d'un antiphonale et responsale ; les ordonnances, non suivies d'effet, par lesquelles le roi des Francs crut venir à bout de la force d'inertie des églises des Gaules, furent les premiers pas. Ces efforts^ néanmoins, n'eurent pas de suites bien satisfaisantes ; toute une série de mesures durent être prises par Charlemagne, de concert avec le pape Adrien P'", entre 774 et 786 : chantres français étudiant à Rome, chantres romains venus se fixer à Metz et à Soissons, envois de livres de chant^ etc. Tout cela a été maintes fois contée Mais, pour notre sujet, il convient d'en faire ressortir certains détails, qui ont trait à l'histoire de l'antiphonaire lui-même, et prendront place dans la suite de ce chapitre.
Dans la période qui s^ouvre alors, on doit, en effet, distinguer le livre grégorien tel que Rome le connut et l'augmenta durant un siècle et plus, et ce même livre tel qu'il fut usité dans la pratique des églises franques. Au premier ordre d'idées, se rapporte tout d'abord une mesure, sage en elle-
* Origines, p, 114 à 118; Histoire du chant liturgique à Paris, p. 52.
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même, mais qui suscita dans nos pays toutes sortes de divergences.
Le pape Adrien, pour répondre aux demandes qui lui parvenaient, faisait successivement tenir au roi des Francs, avec un sacramentaire grégorien revisé et mis en règle selon l'usage courant, en 794? ^11^ ou même plusieurs exemplaires de l'antiphonaire, retouchés par lui de même façon. On continua, de Rome, d'envoyer en France de ces livres grégoriens, autant que besoin était. Dans cette « seconde édition, revue et augmentée )-> par Adrien P'", les additions dues au pape Martin P^' (si elles ne figuraient pas déjà dans les exemplaires précédents), celles des abbés de la Scola cantorum, Gatalenus, Maurianus et Virbonus, les messes et offices ajoutés par Boniface, Honorius. Léon II, Serge et Grégoire II, les répons des « maîtres» romains pour la Semaine Sainte, tout cela était inséré à sa place respective. Cependant, diverses pièces, composées un demi-siècle auparavant, et déjà apportées en Gaule, en supplément à Fantiphonaire grégorien, par les chantres romains, n'étaient pas acceptées dans cette nouvelle édition, soit que, non entrées dans l'usage courant de Rome, on n'ait pas cru devoir les insérer dans les exemplaires revisés, soit qu'on ait jugé qu'elles ne cadraient pas avec le reste de la liturgie. En effet, les antiennes à Magnificat et
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à BencdicUis, tirées do l'Evang-ile ou des autres textes bibliques lus chaque dimanche, faisaient double emploi : on se rappelle que Tantiphonaire grégorien contenait déjà toute une série d'antiennes pour cet objet, dont le texte est inspiré des paroles mêmes du cantique qu'elles devaient accompagner*.
Une pièce nouvelle — nuperrime compilatum — qui nous est signalée par ïordo romain /, écrit au temps du pape Léon III "^, et qui se trouve dans la plupart des manuscrits de l'antiphonaire, est le trait Eripc me au Vendredi Saint. Ce chant remplaça un autre trait, soit le Qui habitat qui se dit aussi le i^'" dimanche de Carême, soit le Domine exaudi chanté également le Mercredi Saint, et sur les formules desquels il est centonisé.
Au cours du ix" siècle, nous pouvons ra^ttacher la centonisation des autres traits Effaderunt, pour les SS. Innocents, et Audi filia^ pour le 2 février (actuellement au commun des Vierges); un certain nombre de versets alléluiatiques qu'on signalera à la fin de cet ouvrage ; et d'autres pièces détachées, l'offertoire Elegerunt de s. Etienne, la communion Vos qui secuti, pour la nouvelle fête des ss. Simon et Jude, et, un peu plus tard, l'adap-
' Voir page 81,
* Publié par Mabillon, op. cit.: cf. Amalaire, de divinis officiis, c. xviii (Pair. Lai., t. CI, col. laog).
tation du texte Exiit sermo à la mélodie de Y Eccc saccrdos, pour la fête de s. Jean.
La composition de ces pièces détachées n^empêchait pas de tenter des offices, d'après les modèles grég-oriens. Celui de la fête de la Toussaint, qui enrichit FAntiphonaire grégorien, en est l'une des preuves. On raconte, depuis bien longtemps*, que cette fête aurait pour origine l'anniversaire de la dédicace du Panthéon en 607 par Boniface IV. Il n'en est rien. La dédicace était depuis longtemps fixée au i3 mai (voir p. 79), et elle se maintint même après l'institution de la fête de la Toussaint.
En réalité, il y a ici l'éclosion d'un culte longtemps en préparation. Il est probable que l'église de Sainte-Marie et tous les saints en donna l'idée : au moins, divers sacramentaires ont-ils une messe votive, assez ancienne, en l'honneur de la Vierge et des divers saints, que nous pouvons raisonnablement considérer comme l'intermédiaire entre le titre et le culte qui marquaient le vieux Panthéon, et l'institution de la nouvelle fête. Alcuin, dans son missel hebdomadaire (voir p. 89), s'en lit le propagateur. Peu à peu, l'idée d'ime fête se précise ; en 835, Louis le Débonnaire sollicite et obtient du pape Grégoire IV l'établissement de la Toussaint actuelle. Presque tous les chants
1 Au moins depuis ^igebert de Gcmbloux, Chronique, ad ann. 835 f A(/r. Lui., CLX, iSg).
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de la messe et des nocturnes, suivant la tradition en vip^ueur à Rome depuis un temps déjà assez lointain (cf. p. 43) sont empruntés à d'autres fêtes. Seules sont compositions nouvelles, et d'ailleurs d'un très beau style, la communion *, et les antiennes à Magnificat et à Bcncdictus ; les antiennes des laudes sont chantées sur les timbres grégoriens usuels.
Demandée au pape par l'empereur, la nouvelle fête de la Toussaint témoigne, après Finfluence romaine implantée dans les pays francs, d'une réciprocité, qui ira s'accentuant de plus en plus. L'introduction progressive dans l'antiphonaire romain, des saints fêtés en Gaule et en Germanie^ amène la composition d'un office en l'honneur de saint Martin de Tours, le grand apôtre des Francs. Cet office, demeuré en usage, est, comme celui de la Toussaint, d'un style grégorien très pur ; vraisemblablement il fut composé à Rome ^.
' Encore n'est-elle pas dans tous les manuscrits. Le manuscrit latin 2291 de la Bibliothèque Nationale de Paris, l'un des plus anciens qui contiennent la mention de la Toussaint, indique les chants suivants : in vigilia : A. Judicnnt, R.-G. Gloriosus^ O. ExiiUah^., Cô. Dico autein ; in die : A. Gaudeamus^ R.-G. Timete, ail. Jusli aepiilenlur, Of. Mirabilis, Cô. Gaiidele.
- Il serait toutefois possible que cet office, en Thonneur de saint Martin de Tours, fût plus ancien, et ait été composé pour un monastère romain. Les antiphonaires français en contiennent fréquemment un autre, parfois transféré à Toctave de la même fête, et d'un style (gallican remarquable. C'est à cet autre office quont été empruntées, au xr- siècle, j)ar Létalde, certaines antiennes, pour rolfice de saint Julien de Mans,
D'année en année, il devenait manifeste que les types fournis par les modèles grégoriens n'allaient plus suffire. « On ne cesse de s'adresser à Rome — écrit le pape saint Léon IV (847-855) — pour avoir du chant grégorien » , que la récente canonisation de saint Grégoire le Grand mettait plus encore à l'ordre du jour : « Adhuc magis de ipsa ftraditione Gregorii] apud nos non desinant quaerere, existimantes ampliusde illis apud nos remansisse * )). On pensait qu'il pouvait y avoir encore du chant de saint Grégoire, ignoré jusque là ; mais Rome n'en pouvait fournir plus qu'il n'en existait.
De tous côtés, à l'imitation moitié des offices romains, moitié des pièces d'ancien style gallican, on compose alors des offices « propres » en l'honneur des saints locaux. Les deux styles vont peu à peu se mêlant; ce n'est pas le lieu d'en parler ici. Cependant ils trouvent bientôt levir aboutissant dans une œuvre intéressante, qui clôt, pour le genre des antiennes et des répons, le style carolingien : c'est la composition de l'office de la Trinité, par Etienne, devenu évoque de Liège de 908 à 920. Mais nous anticipons ici sur les événements ; force nous est de revenir en arrière.
qu'on trouvera dans le Liber Anlij)honuriiis de Solcsnies, iSqS, en appendice.
1 MoHiN, <)]). cil., p. i5.