‹ Le graduel et l'antiphonaire romainsChapitre 39 sur 85 · LA MESSE DE LA TRINITE · texte numérisé non relu

LA MESSE DE LA TRINITE

DAFHKS INE COPIE DU MISSEL o'aLCUIN (iX« SIÈCI,e)

Superbe manuscrit provenant de Worms, et conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris (n° 608). C'est un missel d'Alcuin pour les fériés (voir p. 89), magnifiquement écrit et enluminé, avec le chant complet. La f planche reproduit une partie du folio 6 verso, contenant le chant de l'ofTertoire, avec son verset. On pourra comparer les neumes-accents de ce manuscrit avec la notation du Graduel Vatican, p. '26^ ; il n'y a de variantes qu'à l'intonation, et au début du mot Deiis.

'{T\/MV\ /j au Af'y/AV /

ftl B èvi^anoo Jm ,8xn!to7/.^b, JaiMiavciq Jiio«iii,nHfa 9<la>>qpfl

lijijjgo'p ;i) ain/' /.'I eh» '

-Hin^Bm ^^ . ^ 'liovj c .. . .: .. luoq iiii;

hA Jalqrnoo JfUifl'j si o^vfn ^nimiFlns Jo Ji'i^^ Jnomonp Jiipntiliiao ,08767 i) oijlol i^U (nj Jij^Uo'iq^a '->; -iuoj liiinoq I. ,oiioJ'io7lo'I o' rioiJnJoa si D'.j ... .. >. r:Jii'jD06-«'irnu;). -4

C § ^ Pi

fc

LES ÉDITIONS CAROLIM.IF.NNKS 89

Lorsque Adrien l*' eut publié sa révision, « seconde édition » de l'Antiphonaire grégorien, les chantres romains n'eurent qu'à s'en louer ; la nouvelle publication facilitait l'exécution des offices nouveaux en mettant chacun à sa place.

Dans les Gaules, au contraire, la situation était bien différente. Aux usages locaux, s'étaient non pas complètement substitués, mais plutôt superposés, les rits apportés de Rome. Or, le clergé franco-germain, obstiné, d'vme part, ne se rendait pas bien compte, d'une autre, de la façon dont il fallait se servir des livres romains.

A la chapelle impériale elle-même, il régnait un très large éclectisme et une confusion trop grande pour n'être pas quelque peu voulue *.

Dès la fin du viii^ siècle , devant la rusticité du clergé rhénan, l'abbé Alcuin avait dû compiler une sorte de sacramentaire-antiphonaire, recueil uniquement de messes votives pour tous les jours de la semaine, avec un certain nombre de prières de rechange ^.

' Le traité musical cI'Auréme.n de Réoiné et les traités liturffiques cI'Amalaire sig-nalent des exemples de ces confusions.

* Le manuscrit 6io de la Bibliothèque de rArscnal, à Paris, IX* siècle (et non pas du x*, comme une erreur de catalogue l'a fait dire à la Paléographie Musicnle, t. III, pi. iio) est une belle copie de ce missel d'Alcuin per ferlas. Voir illustration.

C'est là, où, pour la première fois, on voit, entre autres, le culte de la S. Trinité fixé au dimanche, celui de la Croix au vendredi, celui de la S. Vierge au samedi. Le répertoire grégorien lui avait fourni les pièces chantées de la semaine ; mais, pour le dimanche, Alcuin tenta du nouveau : le procédé de l'adaptation, qui prit plus tard de grands développements, fut pour la première fois largement employé.

Tous les chants de la messe votive de la Trinité sont issus de ce procédé. L'introït Benedicta sit est calqué sur VInvocabit me du i^"" dimanche de Carême, le répons graduel Benedictus es sur le Constitues de la fête des saints Pierre et Paul, l'olTertoire Benedictus sit sur l'autre Constitues des apôtres, avec un verset, Benedicamus, sur le ton du verset III, Propterea ; seule, la communion Benedicimus n'est pas, à proprement parler, une adaptation, mais une imitation, très large, du Fccijudiciuni de la fête de sainte Prisque.

La messe d'Alcuin pour la Trinité, — passée tardivement *, avec l'office votif d'Etienne de Liège, dans les livies romains jmrs, — est intéressante, mais ce ne sont plus là Vnucloritiis roniuna, ni les procédés de Vauthcnlicuni (jregorinnuin. Elle marc[ue la voie d'un genre nouveau (et souvent malheu-

• Home résista loii^Lciups à riiilrodiict ion de celte lëte : elle ne devint {^•uère définitive ([u';iu .\i\ <= siècle.

LKS KDITIONS CAROLINGIENNES 91

reux) : on en arrivera bientôt à l'adaptation pure et simple d^un texte quelconque à une mélodie <{uelconque. Dans l'ancienne école, les adaptations ne se faisaient qu'avec des formules faites pour elles*, avec des mélodies de style hirmique'^ ou psalmique, composées précisément dans ce but, de sorte que la place des accents mélodiques concordât généralement avec les accents du texte, et les coupes des phrases les unes avec les autres, restes de l'antiquité hébraïque. Ici, au contraire, on place indistinctement des syllabes atones à la place de celles qui doivent supporter l'accentuation mélodique, et vice versa. Si les phrases ne concordent pas, on a la ressource du « coup de pouce », grâce à quoi l'introït de la Trinité est présentable (cependant, la fin de la première phrase du modèle devient le début de la seconde dans l'adaptation^ !). Mais, dans l'offertoire, ce découpage est plus extraordinaire encore ; la forme même de la mélodie en est torturée ; les relations tonales, si caractéristiques dans les pièces authentiques, y disparaissent complètement. C'est du travail de décadent. Toutefois, le répons (graduel)

' Telles que les « liinbres » ordinaires des antiennes et des répons.

- Telles que les versets des relions de l'office, des réponsgraduel, de l'alléluia.

2 Consultez l'article déjà cité de B.vuai.li, Un., IX, i8i.

est d'un excellent effet : ne serait-ce que le résultat d'un hasard heureux?

On a pu proposer, pour d'excellentes raisons, de placer la composition de cette messe entre 780 et 785*; les érudits, toutefois, ne sont pas d'accord sur la question -.

La non compréhension, en certains cas, de l'office romain et la confusion qui en résultait, et que nous avons déjà mentionnée, amena, dans nos pays étrangers, la composition de messes nouvelles. Un chapitre précédent a signalé (p. /jy) que certains jours, tels les dimanches suivant les Quatre-Temps, étaient « vacants », « aliturgiques » ; on n'y célébrait pas de messe ^. Cela parut étrange dans les Gaules ; de bonne heure, on prit à tâche de remédier sur ce point à ce que Ton considérait comme des lacunes. Successivement, on enrichit donc la première partie du graduel grégorien d'un certain nombre de messes nouvelles. Pour celles-ci on fît surtout, il est vrai, des emprunts aux messes anciennes, mais aussi on composa du nouveau.

1 Vauin, dans Mémoires de rAcadëniie des Inscriptions et JBelles-Lettrcs, I'' série, t. H, p. G24. GUy.

* On trouvera une excellente descriplion du missel férial et des autres œuvres liturgiques d'Alcuin dans l)om ('.viuioi,, Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de litur(jie^ I, 1078, etc.

■•* Parce que la messe vespertinalc du samedi s'était prolongée fort avant dans la nuit.

LES ÉDITIONS CAROLINGIENNES 93

De là viennent un introït Mémento nostri (sorti de l'usage, pour le quatrième dimanche de l'Avent, que les manuscrits carolingiens donnent sans s'accorder sur sa version), et le trait Confitemini, pour le deuxième dimanche de Carême ; un autre trait inédit, mais composé sur les mêmes formules, Dicit Dominas, pour le même dimanche ; enfin, l'introït Omnes (/entes, pour la vigile dont on dota l'Ascension, vigile qui bientôt fut en concurrence avec les Rogations, aussi d'origine gauloise, et qu'on intercala au même endroit de l'année liturgique.

Mais, parmi les suppléments ajoutés alors à l'Antiphonaire grégorien, il faut mettre à part certaines particularités gallicanes qui, venues d'une origine très différente, s'incorporent alors si bien aux rits romains que le temps amène de plus en plus l'étroite fusion de ces éléments divers.

L office papal, par exemple, ignorait l'usage des hymnes. Et, si les moines bénédictins s'en servaient, leur répertoire primitif ne devait pas être bien considérable. Dansles Gaules, au contraire, dès le vi^ siècle, le genre se développa et se maintint. Au viii'' siècle, tandis que les églises de ces pays abandonnaient leurs messes et la plupart de leurs répons et antiennes devant le répertoire romain, plus parfait, il était assez naturel qu'elles conservassent les éléments que Rome ignorait et qui

étaient susceptibles d'accroître encore la beauté du rit grégorien, en sV adjoignant.

De là vint le développement de Fhjmnaire, complété et étendu sur le plan liturgique romain. Aux belles œuvres attribuées à saint Mamert * ou à Mamert Glaudien "^ et à Venant Fortunat ^, le Pange lingua, le Vexilla régis, s'ajoutent liste coiifessor, en l'honneur tout d'abord de saint Martin^ et un certain nombre d'autres pièces, qui voisinent avec les hvmnes venues d'Italie et des monastères bénédictins^.

Le Vendredi Saint, à l'adoration de la Croix, le rit grégorien ne connaissait qu'un chant, le bel Ecce lignum crucis, répété comme refrain entre les interminables versets du psaume Beati immaculali, pendant tout le temps que durait la procession à la basilique Sainte-Croix en Jérusalem et la vénération du bois sacré. Dans la Gaule et l'Espagne, au contraire, la scène était dramatisée par l'émouvante cérémonie de l'ostension et de la découverte de la croix, et par l'admirable ensemble, véritable intermède de tragédie antique, avec ses coryphées et ses chœurs, que forment le Popiilc meus et les

* Évoque (le Vienne, de 463 à 475.

* Prêtre de Vienne, mort en 473 ou 474.

3 l<]vêqne de Poitiers (53o f 600 environ).

'• Voir, dans notre Histoire du chant liturgique à Paris, I, j). 32, la description d'un psautier-hymnaire monastique du \* siècle.

LES ÉDITIONS CAUOLINGIENXRS 95

u impropèivs ». Le chant bilingue de 1^4^/05 o Theos, qui nous reporte au temps où la population du Midi de la France était partag-ée entre deux lang-ues, ajoute à ces chants un cachet spécial. Le cri de triomphe du Criicem tuam (traduit du grec *) et chanté sur les thèmes du Te Deiim^ ajoute aux déplorations le chant de gloire de la Croix, suivi bientôt du Pange lincfua et du Vexilla régis des évêques de Vienne et de Poitiers.

Tout cet ensemble grandiose, qu'ignorait Rome et son Antiphonaire, fut alors incorporé dans la liturgie générale de lEglise latine.

A côté de ces pièces s'en trouvaient un grand nombre d'autres que le temps a fait oublier. A peine peut-on signaler comme restées en usage en quelques diocèses, plus ou moins défigurées dans les (( suppléments » ou les « propres » modernes, les belles antiennes des Rogations, Miserere, Au fer a nohis et Exaiidi'^.

Enfin, dans la composition interne de l'Antiphonaire grégorien, on modifiait la disposition reçue pour les versets de l'alléluia. Aux alléluias ordinaires des dimanches, qu'on répétait à

' Sur certains chants grecs ou traduits du grec incorporés ou conservés dans la liturgie latine d'Occident, voir Dom Gaisseh, dans Ra., I, n"» 7, 8, 9; Villetard, id., V, 5.

* Rééditées dans VOrdinâire des Saints, p. 5o, Paris, Société d'éditions du chant grégorien, 191 1,

plusieurs reprises durant l'année, on substitua peu à peu les grands versets réservés jusque-là aux fêtes pascales et qu'on chantait aux vêpres solennelles de l'octave de Pâques. Leur développement si spécial, leurs vocalises extrêmement longues ne • suffisent plus : on y ajoute, timidement d'abord, quelques sequelae ; il faudra bientôt un livre spécial pour recevoir ces développements nouveaux.

L'état liturgique qui vient d'être décrit ne s'était pas instauré tout d'un coup. Les diverses modifications qui l'amenèrent à ce point intéressant furent souvent, dans la pratique, une série de vicissitudes. Il a pu sembler, à lire cette description, que l'Antif phonaire grégorien recevait, d'une manière régulière et ponctuelle, comme cela se passe de nos jours, les divers compléments et suppléments que l'autorité croyait devoir lui apporter.

Dans la réalité, il en allait tout autrement. Les chantres français, habitués au laisser-aller et à la confusion liturgiques qui régnaient jusqu'alors dans les Gaules, ne faisaient rien pour sortir des difficultés où les mettaient l'adoption des livres nouveaux : au contraire. Il faut dire, pour les décharger en partie, (|ue, déjà peu familiarisés avec la liturgie romaine, ils se perdaient parmi les difîe-

•«Ci;4l|l<à.4#<«'-.^4r ' ^iiMiHlWWi-.)ti>

Page 1