CHAPITRE IV LE MOYEN AGE
Œuvres adventices : séquences et tropes, — Modifications à l'ordre du Graduel et de l'Antiphonaire : les « communs », V « ordinaire ».
Il n V aurait pas à parler, au moins succinctement, en ce livre, de la curieuse efllorescence que le ix^ siècle et le x^ amenèrent, parmi les formes de l'art religieux, si ces nouveautés n'avaient, en trouvant un asile dans les livres de chant romain, introduit à côté du répertoire antique ou inspiré de l'antique, toute une série de pièces dont les anciens maîtres grégoriens ne pouvaient soupçonner le genre.
Ce sont des pièces basées sur le procédé que les modernes nomment développement ou mieux variation amplificatrice^, où les mélodistes des IX® et X* siècles paraissent avoir excellé. Déjà, dans le graduel grégorien, les versetsd'offertoire, certains de ceux des alléluias et des répons-graduels, ont
* Vincent d'Lxdy, Cours de composition, 1. II, p. 448 et s.^ Paris, 1909.
des vocalises expressives fort longues, mais d'une mélodie continue et d'un seul jet.
Les alléluias chantés alors dans les vêpres pascales, et qui témoignent d'une inspiration musicale très luxuriante, sont déjà quelque chose de plus^ ; on peut y discerner la marche vers l'idée de développement d'un thème, de progression des motifs : Talleluia f. Adoraho'^ utilisé à son tour pour la séquence précédemment citée, en offre luimême un exemple remarquable.
A l'époque carolingienne, ces développements ne suffisent plus : à la suite toute naturelle de la vocalise alléluiatique — sequentia — , on ajoute de nouveaux motifs. La vocalise, poussée à un point jusque-là inouï, s'exécute à deux chœurs, pendant des pages ; elle trouve sa formule dans un nouveau choix de sequentiae ou sequelae, sorte de passepartout qu'on peut ajouter à divers chants, à volonté 3. Ces séquences séparées sont tout d'abord
' Parmi ces alléluias verses au répertoire dominical, voyez entre autres : Omnes génies (VII^ dim. ap. la Pentecôte); Te decel {X' dim.), avec io y. Inlro'iho de la fête do saint Alexis, au supplément, adapté sur l'ancien lieplehimur; Venile, exsullemus (XIV" dim.), etc.
* Messe de la Dédicace.
3 Nous avons tlécrit l'origine et le mécanisme des séquences primitives, dans Arl [irègorien^ p. 7G-77 et 182-189. Relevons un passage d'AMAi.AiHi:, qui indicjuc (jue le terme sequentia était déjà en usage pour désigner la vocalise de Vulleliiiu : <( Ilaec iubilatio, quam cantores séquenliam vocant » (de Ecclesiaslicis of/iriis, 1. II, c. xvi ; Pair. L;i(., t. CV, col. iiaS.
pou nombreuses; elles ne constituent qu'une addition, relativement minime, aux messes grégoriennes.
Mais l'invention, dans la France du Nord-Ouest, vers l'an 85o, des versus ad sequentias, des vers en « prose », prosae, laborieusement adaptés, syllabe par syllabe, aux mélodies des séquences préexistantes, oblige bientôt, si on ne garde pas ces pièces dans le corps de l'antiphonaire, comme à Jumièges, à Limoges, à Albi et ailleurs, de les grouper en un livre à part. C'est avec Notker de Saint-Gall que l'importance prise par le nouveau genre paraît amener la nécessité de ce .nouveau liber hymnoruji*, appelé plus communément « prosaire ))^ prosarlum, ou « séquentiaire ^y^sequentiarium.
Côte à côte avec le développement des proses, celui des « tropes'^ », appelés aussi fesiivae laudes, subit la même loi ; en de nombreuses églises, on
Nous disons qui (( laisserait « supposer, car il est bien possible qu'il s'agisse ici des premières véritables séquences ; celles-ci, vers 860, étaient déjà depuis un certain temps en usage, et le traité d'Amalaire a été écrit vers SaS.
' C'est le titre même que Notker donne à ses œuvres et que portent ses manuscrits.
* Léon Gautier a publié tout un livre sur les Tropes (Histoire de la poésie liturgique au moyen âge), Paris, i886. Depuis, l'édition critique de tous les tropes (texte seul) de rOrdinaire de la Messe a été remarquablement donnée par Blume et Ba.nnister, Tropi Graduâtes, Leipzig, igo5 et 1906, deux volumes in-S» (t. XLVII et XLIX des Analecta hymnica).
eut désormais, à côté du graduel, deux compléments obligés : \e pr^osaire, livre des séquences avec paroles, le tropaire (troparium, troponarium)^ livre des tropes. D'ailleurs, l'approbation qu'on dit avoir été accordée aux séquences notkériennes par Nicolas P^' (808-867), ^^^^ tropes par Adrien II (867-872), emportait une reconnaissance officielle de ces nouveaux chants, bien ([ue Rome les ait tout d'abord, dans la pratique, ignorés.
En même temps, un travail de tassement se produisait dans les sacramentaires. Au sacramentaire grégorien papal, Alcuin avait ajouté le supplément dont il a été question plus haut^ en grande partie emprunté au gélasien, puis ses messes votives. A la longue, on jugea incommode cette disposition, avec laquelle il fallait recourir partie au sacramentaire proprement dit, partie au supplément, ' pour avoir l'ensemble des prières d'une seule messe. On réunit donc en un seul corps les deux parties du livre, et pour être complet, on y inséra encore le leclionnaire des péricopes bibliques lues à la messe, Vordo, et le (/raduel ou antiphonaire des messes : on eut désormais (vers le XI" siècle) le missel plémer, noté ou non.
Mais, dans un certain nombre d'églises, où le sacramentaire gélasien était resté très vivace, au lieu de donner à la réunion de tous ces livres Tordre du grégorien, qui entremêlait fêtes et dimanches.
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ou prit celui du gélasien : Propre du Temps, puis Propre des Saints, enfin les messes diverses. Cette division prévalut et s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Nos livres actuels sont donc encore, pour l'ensemble, des livres grégoriens, supplémentés de pièces diverses, mais remis en ordre sur le plan gélasien .
Gomme on avait ainsi en un seul livre tout le service de la messe, chants et lectures, prières et cérémonies, ainsi voulut-on avoir, dans un autre, tout ce qui servait au eu rsMS diurne et nocturne, au cours des offices. A l'antiphonaire-responsal primitif, on joignit donc le psautier avec Yhymnaire; les leclionnaires : cQhiidiQ la Bible, et celui des histoires des saints; Vhomiliaire emprunté par Alcuin aux Pères de l'Eglise ; les oraisons extraites du sacramentaire, et l'on eut ainsi TANTiPHONAmE plénier. Plus tard, on en fît des copies sans musique, et, comme le livre était ainsi très abrégé, on l'appela breviarium, bréviaire.
A cela enfin, ajoutons qu'on sépara du graduel ou de l'antiphonaire les chants des processions, supplémentés eux aussi ; ce qui forma le processionale ou processionarium, le processionaire.
Ainsi, à l'ancien an tiphonaire grégorien, avec les trois parties qu'on en avait extraites, sous les noms de graduel^ antiphonaire etresponsal, auxquels on avait réuni l'hymnaire, on substitua ou on adjoignit,
entre les x^ et xiii^ siècles, pour l'usage du chant, dans les grandes églises :
1° Le GRADUEL ou le MISSEL plénier, avec ses séquences, proses et tropes; et, éventuellement :
Le prosaire;
Le tropaire ;
Le processionnaire;
1° L'antiphonaire plénier, avec le Psautier et Yhymnaire.
Diwers offices propres, susceptibles d'être adjoints à l'antiphonaire et par lesquels on ne cessa d'enrichir le vieux fonds, furent enfin composés, pour diverses fêtes nouvelles ou particulières.
Mais, pour les fêtes nouvelles de saints, qui surchargeaient certains calendriers, on n'écrivit plus de messes spéciales. Cela donna lieu de rassembler, à la fin du graduel, ou du missel, les pièces de chant qui servaient le plus souvent, d'après la désignation des saints : apôtres, martyrs, confesseurs, vierges, à l'imitation d'ailleurs de ce qui se trouvait, dès l'époque grégorienne, dans le responsal. Ce fut donc l'origine du commune sanctorum^ ou « commun des saints » du Graduel, presque entièrement formé de pièces grégoriennes, mais démarquées de leur place primitive.
Cependant, l'art des tropes se mourait, il n'avait
eu qu'un temps; l'histoire actuelle du Graduel romain y est néanmoins intéressée, en ce sens que, ^des tropes peu à peu tombés en désuétude, sont sortis les chants de \ ordinaire de la messe, ou, comme on dit encore, du Kyj'iale.
Le système, singulier, des tropes, eut deux principes :
1° ra(ia/)/a^/on, comme les proses, d'un texte à une vocalise préexistante, dans le cours d'une mélodie. C'était alors un trope (tropus = développement) des paroles seules. Par exemple, au lieu de chanter :
■■ 3 ♦'^1^ —a — a-dV-pr-
Di- ci-te in genti- bus,
(Alléluia, f . Dicite, pour le Temps Pascal et les fêtes de la Croix.)
on dit, en paraphrasant le texte sur la vocalise :
♦riH
Di- ci-te concuncti et psallite in genti- bus.
(Bibl. Nationale, Paris, lat. i338,
Voilà la première façon.
2° Uintercalation de phrases nouvelles entre les précédentes, trope des paroles et de la musique.
118 LE GRADUEL ET L'ANTIPHONÂlRE ROMAINS
C'était là où rinvention personnelle et le talent pouvaient s'exercer.
Or, dans les acclamations exécvitées à la messe, seuls chants qui puissent ici nous intéresser, les deux procédés étaient suggérés par la forme même des mélodies. Le Kyrie primitif, sous ses diverses formes, avait une vocalise, très courte, à la vérité, sur la syllabe e; ce fut l'occasion d'un trope des paroles. Nous conjecturons que la lecture d'un passage d'Amalaire* dut en donner l'idée : en expliquant le chant du Kyrie, il le commente, démontrant que c'est « comme si les chantres disaient Kyrie eleison^ Domine Pater, miserere; Christe eleison, jniserere qui nos rcdemisti sanguine tuo ; et encore Kyrie eleison, Domine Spiritus Sancte, miserere ». Là, n'en doutons point, l'inventeur des premiers tropes du Kyrie en puisa l'idée, car, souvent, nous lisons, dans ces interpolations, des termes analogues ou semblables. Cependant, au temps d'Amalaire, il n'y avait encore qu'un chant du Kyrie, qui faisait contraste avec la multiplicité des mélodies de l'antienne qui précédait.
Dans les autres chants de l'Ordinaire, Gloria, Sancius, Agnus, dont la mélodie était syllabique, ou à peu près, on recourut à l'interpolation, paroles et musique. Au milieu du Gloria antique
' De EcclesiasUcis nfficiis, X, c. vi (Pair. I.nl., l. GV, col. 1 1 1 3).
(édition Vaticano, messe n" XV), on eut donc de beaux tropes* :
Glo^ri- a in excélsis De- o. Et in terra pax
hominibus bonae volunta-tis : Hanc, quaesumus.
nobis semper propi-ti-us largi- arts. Laudamus
te, Quoni-am magnus es tu et laudabi
-lis valde.
Benedicimus te Cujus nornen majesta-tis be-
fr
nedictus permanet i?i ae-ternum. &c.
La variété des tropes conduisit tout naturellement à la composition de mélodies nouvelles, chantées avec ou sans les tropes, suivant le bon plaisir des chantres ou les usages des églises. Enfin,
' Ces tropes /fane quaesumus furent très répandus. Nous en reproduisons la mélodie d'après le tropaire de l'abbaye de Saint-Evroult, xii* s. (Paris, Nationale, latin io5o8, fo 22).
peu à peu, les tropes disparurent* ; il ne resta plus que les mélodies nouvelles, qui servirent de modèles à d'autres, presque jusqu'à nos jours. Telle est l'origine des chants variés de l'Ordinaire.
De cette époque, longue et très vivante, aux floraisons multiples, la masse d'œuvres composées n'a pu être g-ardée dans l'usage : elle n'a même jamais été réunie en corps. Dans le fourré épais des tropes, des proses, des nouveaux offices propres, on a dû faire de larges coupes. D'ailleurs, Rome ne le connaissait guère que par ouï-dire, et certaines églises n'en avaient que modérément usé: ceci explique que les éditions faites au xii*^ siècle et au xiii® — comme celle des Cisterciens, sur l'ordre de saint Bernard, et celle des Dominicains, dirigée par Humbert de Romans; celles des Chartreux et des Prémontrés, — sont, dans leur ensemble, très grégoriennes, avec des particularités liturgiques qu'elles doivent surtout à l'influence d'Amalaire.
Mais, comme ces éditions sont restées particulières à ces grands ordres religieux, il n'entre pas dans notre dessein d'en parler plus longuement-.
' Par une curieuse et, croyons-nous, unique persistance de la tradition, le mot et la chose se retrouvent encore dans le Processionale imprimé à Evreux, en i83i, p, 66 : Duo de choro, ponè Allare, flexis genihus, canlani ciim Thopis Kyrie eleison... Domine, miserere; parce, &c.
* Leurs principes de critique et de correction musicale ont été expliqués par Wagner^ Neiimenkunde, a" édition, p. 449 à 475, Leipzig, HrcitkopfT & Iliirtel, 1912.
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Parmi les pièces que les livres modernes doivent à cette époque, qui va du ix' siècle jusque vers la fin du moyen âge, figurent tout naturellement les chants de l'ordinaire de la messe et des vêpres, la majeure partie des mélodies d'hymnes et de proses*. Pendant longtemps, les musiciens liturgiques avaient excellé dans la composition des alléluias ; certains graduels en contiennent trois ou quatre fois plus qu'il n'est nécessaire au service liturgique annuel. Aussi la plupart sont sortis de l'usage. Leurs mélodies, toutefois, sont peu à peu remises en lumière; depuis la restauration bénédictine du chant grégorien, les plus beaux de ces chants ont été utilisés pour l'adaptation intelligente des textes des offices modernes : on en trouvera la mention au chapitre des sources de la Vaticane.
Déjà, cependant, dans ces nombreux alléluias, on remarque, dès le xi^ siècle, des signes d'affaiblissement dans la tradition ; un grand nombre sont de pures adaptations à des formules, ou à des centons. Quelquefois, les mêmes paroles, suivant les livres, sont ou bien adaptées à des mélodies diverses, tel le Crastina die de la vigile de Noël, ou composées sur des airs variables ici ou là, comme le Pretiosa des martyrs.
La même période, il est vrai, a vu la fête de
* Ainsi que les antiennes finales à la Vierge; voir ci-après, p. 286.
122 LK (iRADUKL ET L'ANTIPHONAIRE ROMAINS
la Trinité inscrite officiellement au livre romain, mais son formulaire n'est autre que la réunion de la messe compilée par Alcuin, et de l'office dû à Etienne de Liège (v. p. 88 et 90). Sa propagation eut pour effet d'introduire de nouveaux types mélodiques dans le chant romain, la composition de Toffice s'écarfant résolument des formes jusqu'alors employées, pour suivre de préférence le style gallican^ dont elle est un intéressant spécimen.
C'est également la période d'institution de la fête du Corpus Christi, décrétée en i2()4 par Urbain IV. Elle est célèbre par la beauté de ses textes, aussi bien que par celle de ses mélodies. Cependant, elle n'ofTre aucune composition nouvelle; deux seules pièces, l'introït et le graduel, sont intégralement empruntées au répertoire ancien; (ouïes les autres sont adaptées à des mélodies préexistantes, choisies d'ailleurs avec goût. Mais, si les pièces en vers, comme le Lauda Sion^ le Pange lingua, s'ajustent rigoureusement sur les originaux, les antiennes et répons, mis sur des mélodies belles et sonores, ne sont pas toujours aussi bien adaptés. Les éditeurs divers, pour la pratique, ont été obligés de leur donner le « coup de pouce », auquel Alcuin avait déjà eu recours, mais que, trop féru de respect pour la suite mélodique, saint Thomas d'Aquin, l'auteur de cet office, malgré sa science musicale
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et son génie, n'avait pas voulu ou su employer assez à propos .
Voici, d'ailleurs, à titre de documentation, l'origine des principales mélodies employées dans cette fèto :
Alléluia, f. Cai'o mea, adapté sur -J'. Laetabitur gréj;orien).
Seq. Lauda Siou, adaptée sur Laudes Crucis., prose parisienne du xn^ siècle, d'Adam de St-Victori.