UN ANTIPHONAIRK IMPRIMÉ DU XVI^ SIÈCLE
(r.ARACTFHES GOTHigUES)
Beau spécimen des caractères et de l'impression de la célèbre firme des Junte, à Venise. Cetteillustration est extraite deVAntiphonariuni Bomanum abbreviatum . . . ad usumpau perum ecclesiarum,\enïse, 1 56 1, appartenant à la bibliothèque de MM. Rouart, libraires à Paris, et reproduite avec leur autorisation. Cf. Antiphonaire Vatican, au 8 septembre. ;^ $^ ^
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A PHI- s LE CONCILE DE TRENTE 141
dérablemeni aiio;mentés de textes et de mélodies de toute sorte.
Le grand mouvement de réforme reli<^ieuse qui, dès le XV*' siècle, se Rt sentir, mais dériva si malheureusement, en plusieurs contrées, vers les formes multiples du protestantisme, ne manqua pas d'inscrire à son programme la correction de la liturgie *. A Rome, toutefois, la liturgie et le chant étaient restés beaucoup plus purs que dans mainte église ; jusque vers la fin du xvi'' siècle, il en était de même dans toute l'Italie, où les admirables livres sortis des presses de Gardane et de Junte, à ' Venise, sont dignes des plus beaux manuscrits du moyen âge (voir illustration).
Cependant, le mouvement catholique de réforme avait trouvé son aboutissant dans le Concile de Trente. Les Pères du Concile s'étaient émus de l'anarchie et de la décadence liturgiqvies ; mais, pris par les questions importantes de morale et d'organisation ecclésiastique qu'il fallait régler, ils ne purent réaliser leurs désirs sur ces autres points.
Après divers travaux préparatoires, qui n'aboutirent pas, ils décidèrent, dans la XXV^ session (3 et 6 novembre i563), sur la demande même des légats pontificaux, de laisser au Saint-Siège le
• On consultera surtout sur ce sujet Dom Guéranger, Institutions liturgiques, liv. I*% ch. xiii, xiv, xv.
soin de publier, avec l'Index et le Catéchisme, un Missel et un Bréviaire ramenés à une plus grande pureté *.
Dans la session précédente, le 1 1 novembre, ils avaient renvoyé aux Synodes provinciaux la charge de formuler les règles concernant Tordre du chant
au chœur : « deque congrua in his canendi sea
modulandi ratione », (s. XXIV, c. xii).. Soit que r Assemblée n'ait pas jugé que le chant sacré donnât lieu à correction, soit plutôt parce qu'elle ne l'envisageait qu'en dépendance du texte, elle ne s'occupa pas d'autre détail concernant les livres liturgiques et leur chant ^.
En i564, Pie IV confirmait les décisions du Concile (bulle Benedictus Deus); la nouvelle édition du Bréviaire, corrigé en conformité avec les mêmes décisions, et dont le plus ancien exemplaire cité est de i564^î f^t promulguée en i568 par Pie V (bulle Quod a nobis), et celle du Missel en 1670 (constitution Quo primum tempore). L'une et l'autre devaient servir de règle formelle à toutes les églises
' S. XXV, décr. Sacrosaiicla ; de Indice.
* Pour être complet sur la question musicale au Concile de Trente, citons le passage Ah ecclesiis vero du décret Qunnln cura (s. XXII), sur la polyphonie et l'orgue, et la mention de renseignement du chant dans les séminaires (s. XXIII, c. xviii).
MiiRCATi a publié divers documents inédits sur cette affaire (Ra., X, agS).
•' Cf. Ri:>o( vHi», Annales de Vimprimerie des Aide, i834, p. 190 et 204.
qui ne pouvaient justifier d'une prescription de deux cents ans dans leurs privilèges liturgiques; et l'intention du Saint-Siège était que les Évêques s'appliquassent à réformer leurs livres propres suivant les mêmes principes, en les ramenant à la plus grande pureté, ce qu'ils s'empressèrent de faire. Dans le Missel et le Bréviaire, la Commission chargée de cette revision par le Pape consacra la disposition qui avait fini par prévaloir dans l'ordre même des manuscrits liturgiques au cours du moyen âge. C'est-à-dire, avec le texte du répertoire grégorien, dans la mesure où il était conservé *, les grandes divisions données précédemment par le sacramentaire gélasien ^, savoir : le Propre du Temps ^ contenant l'office des dimanches et des fêtes mobiles, plus la série des fêtes de Noël à l'Epiphanie ; et le Propre des Saints, contenant les autres fêtes. A la suite, les Communs, qui s'étaient formés au cours du moyen âge ^, enfin, pour le Missel, les Messes votives. A cela, pour éviter de retomber dans les encombrements de livres spéciaux à chaque église, la Commission fît adjoindre,
' Ainsi les versets d'offertoire (voir p. 14) furent définitivement supprimés.
* Nous avons déjà expliqué, p. ii4-ii5, comment cette disposition prévalut, quoique plus ancienne, sur celle des livres grégoriens.
3 Comparez le Commun du Graduel, décrit p. i36, avec celui de l'Edition Vaticane.
à la fin de l'office général ainsi promulgué, le Propre du diocèse, de la communauté ou de l'église qui en ferait usage, contenant les offices spéciaux ou locaux.
Cette disposition dans l'ordre des livres contenant le texte des offices commandait, par le fait même, le plan que devaient suivre les livres de chant. D'ailleurs, un remaniement de celui-ci était effectivement si peu dans l'esprit du Concile et des Commissions pontificales qui assurèrent l'application de ses décrets, que la promulgation du Bréviaire et du Missel parut suffisante à Pie V pour assurer dans toutes les églises Yuna psallendi ratio. Seuls faisaient loi les récitatifs contenus dans le Missel, savoir : ceux de la Préface, du Pater ^ de VExsultet, les intonations du Gloria et du Credo. Ces récitatifs sont d'ailleurs nommément désignés par un mo/Hy9ro/)Wo du Pape, du 17 décembre iSyi*, qui, en raison des usages spéciaux de FEspagne, autorise sur ce point une dérogation au Missel pour les pays soumis à la domination de Philippe II -.
A côté de l'immense répertoire liturgique, le détail de cette dérogation au chant général de l'Eglise latine est insignifiant : cette dérogation ne
' Publié en tête du Missnle Homannm imprimé chez Plantiii à Anvers, iSya, pour les églises espagnoles. Signalé par Dom MoMTOu dans l'ouvrage cité plus loin.
* Un chant espagnol de VExsiillel a été publié par Dom SiSoi,, lin., IX, i2f).
rait d'ailleurs que confirmer le dessein de l'Autorité ecclésiastique de ne pas toucher aux mélodies, sinon dans la mesure où le texte y était intéressé. Aussi, les livres renfermant de la notation, imprimés depuis 1670, et qui portent, à leur titre, l'attestation de conformité avec les décisions du Concile de Trente, n'entendent-ils par là qu'une conformité de texte avec la nouvelle édition du Missel et du Bréviaire : pour le reste, c'est purement et simplement le chant traditionnel.
Rome elle-même en donna l'exemple. L'édition « princeps » du Missel, publiée par Pie V en iS^o*, note formellement, pour l'intonation du Gloria des doubles :
Gl6-ri- a.
En 1572, les Junte dédiaient au Pape une mag-nilique réédition du Pontificale, soigneusement revisée et corrigée à leurs frais '^, qui fut, en somme, la base et le fonds du Pontifical typique édité plus tard par Clément VIII. On sait que ce livre litur-
• A Rome, chez les héritiers de B. Faletli, J. Varisco et C'a.
* Voici le titre de cette remarquable édition :
Pio V. Pont. Max. | Pontificale uomanvm | ad omnes Pontificins ceremonias, quibus nunc vlitur \ sacrosancta Romnna Ecclesia, accommof}aluni,\ ... Venetijs, Apiid Iiinlas, M D LXXIl. Un exemplaire se trouve (igiS) dans la bibliothèque de MM. Houart, libraires, à Paris.
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gique, tout comme le Ritualc *, renferme une notable quantité de pièces chantées, extraites du Graduel et de l'Antiphonaire. Les mélodies de cette édition sont absolument semblables au chant grégorien traditionnel, pour les versions et la notation adoptées. (Voir plus loin, p. 170.)
Pareille conformité avec la tradition se remarque dans les autres livres notés, imprimés à la même époque, en conformité avec les publications de Pie V, tels que le Sacerdotale ou « rituel » publié à Venise en iSyG^, un Graduel et un Antiphonaire romains que les Franciscains donnèrent à l'usage
1 Le Riluale porte surtout, dans les éditions antérieures à l'édition typique de Paul V, en 161 4, le titre de Sncerdotale , On signale une édition romaine du Rituel, portant le nom de Grégoire XIII et la date i584 (Rome, Bibl. Angelica 26 I 7-H) ; Benoît XÎV, qui s'en est occupé, ^p. .jd. Cardin. Giiadagnium, § 18, (lit ({ue ce titre est erroné, et que ce ne fut qu'une impression, faite au temps de Paul V, dun travail préparé effectivement par le cardinal Sanctorio, mais qui ne fut pas mis en usage. Ce Rituel représente le premier essai de rituel typique : il ne contient pas de chant.
- « Apud Guerraeos fratres », in-4". Très remarquable et curieux rituel, l'un des })lus complets (jui existent, avec nombreuses illustrations. Le chant est partout le chant grégorien mais il y a, pour certaines cérémonies spéciales à Venise, des pièces musicales à deux parties. (Voir mes Vurinlions sur la Musique d'éijlise^ p. 63, in-8", Paris, igiS.) A la lin, un traité de musique, des modèles de sermons à l'usage des curés, etc. Ce livre fut compilé par le dominicain Albert Gastellani, de Venise. Un exemplaire se trouve chez MM. Rouart. Une seconde édition, que je possède, en fut donnée en iSgy, Apud lo Baptislnm, iSi lo Bernardum Seasam; elle ne diffère de la précédente que par la feuille de titre et les tables. Le reste du livre appartient inlégi-alement au premier tirage. Un Riluale sacramenforiiiii du même type a été imprimé à Bresciaen xSyô, in-4".
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de leur ordre * ; enfin, pour ne se borner qu'aux principales éditions, la célèbre édition de ces mêmes livres par Liechtenstein, à Venise toujours, en iSyc)^. Dans les éi;lises de Rome même, pour la pratique, on se borna, pendant quelques années, à accommoder, au Missel et au Bréviaire réformés, les recueils de chant que l'on avait ; mais on (qui-^?) fit observer à Grégoire XIII, successeur de Pie V, qu'il vaudrait mieux en imprimer de nouveaux. Par un bref* en date du 25 octobre iSyy, le Pape chargeait officiellement Pierluigi da Palestrina^, alors maître de chapelle de Saint-Pierre, et son confrère Annibal Zoilo^, de préparer une édition des (( Antiphonaires, Graduels, Psautiers et
' Sigrnalés par Haberl, Storia e Pregio, p. 5 (voir ci-après p. i5o, note i).
* Publication démarquée au xix^ siècle pour les éditions de Malines et de Ratisbonne (voir chapitre vi). Faisons ici une remarque bibliographique qui a son importance : les livres liturgiques conformes au Bréviaire et au Missel de Pie F, >OTÉs, imprimés entre l-')6S et Iô79, sont les plus rares qui soient. Ils sont encore imprimés en caractères gothiques et avec la pure notation grégorienne. Le Graduel et l'Antiphonaire romain à l'usage des Franciscains signalés ci-dessus sont les seuls du genre signalés pendant cette période. Ceux antérieurs à i568 ou postérieurs à i58ose rencontrent, au contraire, assez souvent.
'•' Les commentateurs pensent que Palestrina lui-même fit cette observation : on va voir pourquoi.
* Voyez le texte à la fin de ce chapitre.
'•> Sur la vie et l'œuvre de ce maître voir Brenet, Paiesfrtiia, Paris, Alcan, 1906.
« Chantre compositeur de la chapelle pontificale. Cf. Eitner, Quellen-Lexikon, X, SSg.
autres livres contenant le chant », en les débarrassant des « nombreux barbarismes, obscurités, contradictions et superfluités » qu'ils contenaient, afin de les rendre conformes à la réforme tridentine. Le Pape, dans ce bref, accorde les plus grands éloges aux deux musiciens : « Vous, dont l'habileté dans Fart musical et la mélodie, non plus que la foi et le zèle envers Dieu sont connus, nous vous avons choisi, pour vous demander tout spécialement ce travail, assurés d'une ferme espérance que vous satisferez amplement notre désir. » Grégoire XIII leur confiait le soin « de revoir, purger, corriger et réformer » ces livres, et, pour qu'ils pussent plus rapidement accomplir leur tâche, les autorisait à s'associer quelques autres habiles musiciens de leur choix.
Le rôle de Palestrina et de Zoilo était donc nettement marqué : préparer, en somme, la réédition des livres de chant, en mettant en ordre leur répertoire et leurs textes, pour les faire cadrer avec les nouveaux Missels et Bréviaires : « ut COL Breviario et Missali... respondeant ». C'est bien ce qu'assura. Tannée suivante^ le maître de cérémonies Boccapadule*, et ce que confirma, sans hésitation possible, le tribunal de la Rote, dans un fameux procès dont nous parlerons j)lus
' Voir plus loin, p. 1^7.
loin : « Grégoire XIII avait charg-é Palestrina et Zoilo de reviser et réformer les livres de plainchant, de manière que, débarrassés des superfluités, des barbarismes et des obscurités, ils fussent conformes au bréviaire et au missel réformés ^ »
Or, ce ne fut pas ce que comprirent nos deux musiciens; ou plutôt, forts de la commission que leur octroyait le Souverain Pontife, ils crurent excellent de profiter de l'occasion pour mettre à exécution une idée nouvelle. Il s'agissait pour eux, moins de reviser les mélodies à réimprimer, que de les retoucher, de les refaire même, d'après un critérium nouveau. L'idée était certainement dans l'air, et depuis longtemps. A cette époque de bouillonnement artistique, les musiciens romains s'étaient-ils déjà entretenus de choses de ce genre, ou Pierluigi seul mit-il ce projet en avant? Une chose est malheureusement certaine : les effets de cette funeste résolution furent la cause immédiate de toute la décadence du chant liturgique depuis cette époque jusqu'à nos jours : Palestrina — auquel, par ailleurs, l'art sacré doit tant — Palestrina en est pratiquement le premier responsable en faisant siennes les réclamations des humanistes, et cette décadence, entreprise par lui, fut consommée par ses élèves immédiats. Sans l'autorité qui s'at-
• Volum du 2 juin 1099, registre des Archives de Florence, affaire de la Stamperia Orientale (v. p. lyS).
tachait à son nom et à ses fonctions, jamais, sans doute, personne n'aurait pensé à prendre l'initiative d'une pareille mesure^.
Lui-même, dans sa correspondance avec le duc de Mantoue-, prend la peine d'expliquer ses idées
' Baïni, Memorie storîcho-critiche délia viln e délie opère di Palestrina, Roma, 1829, a connu cette affaire ; mais, faute de ne pas connaître les documents découverts depuis lors, l'expose très incomplètement. On n'a cessé de copier Baïni, jusqu'à la publication, par Haberl, de sa brochure sur Giovanni Pierluigi da Palestrina e il Gradiiale Roniano iifficiale, Ratisbonne et Rome, Pustet, 1894 ; une traduction française, donnée la même année par l'auteur lui-même, a paru sous le titre J. P. da Palestrina et le Graduel romain officiel de l'édition médicéenne. Toutefois, avec des documents de premier ordre, le travail de Haberl renferme des hypothèses habilement présentées, mais inacceptables : elles ont été réfutées par les découvertes de Mgr C. Respighi, Giovanni Pier Luigi da Palestrina e VEmendazione del Graduale Romano, Rome, Desclée, 1899 ; Habekl répliqua dans un article de son Kirchenmnsikalische Jahrbuch de 1900, p. 1G5-179, publié ensuite en italien sous le titre de Contribnto alla storia del Graduale Uf/iciale ; nouvelle brochure de Respighi, et nouveaux documents, dans Nuovo studio su Giovanni Pier Luigi da Palestrina e VEmendazione del Graduale Romano, Rome, Desclée, 1900, Enfin, parut le grand ouvrage du P. Dom Raphaël Molitor : Die nachtridentinische Choralreform, deux forts volumes in-S», Leipzig, Leuckart, 1901 et 1902, où sont publiés tous les documents importants touchant cette affaire. IIaukhl répondit au premier de ces volumes par Storia e pregio dei libri corali nfficiali, Rome et Ratisbonne, Pustet, 1902, gr. in-8" de 70 pages, paru d'abord dans le Kirchenmusikalischen Jahrbuch de 1902, sous le titre Geschichte und Wert der ofjiziellen Ghoralhiicher^ où il rassemblait à nouveau tous ses arguments; l'auteur maintenait énergiquemcnt sa thèse, définitivement détruite i)ar la publication du second volume de Molitor.
* Haberl, Giovanni Pierluigi^ et Das Archiv der Gonzaga <lans Kirchenmusikalische Jahrbuch ôc 18R6, p. 3i et s.
APRftS LE CONCILE DE TRENTE 151
là-dessus. On y reconnaît sans peine l'influence des idées chères aux humanistes du temps : l'un d'eux naurait-il point passé par là? Le fait vaudrait la
I peine d'être éclairci ; car les mêmes procédés sont exposés dans une note anonyme émise en sa faveur par un personnage ecclésiastique de la cour de Rome '.
Or, nous y voyons que les « barbarismes, obscup. rites, contradictions, superfluités » qu'il devait corriger, et que le bref de Grégoire XIII entendait du texte, lui, Palestrina, l'entendait de la musique. Dans ce sens, le « barbarisme », c'est d'avoir plusieurs notes sur les syllabes qui suivent l'accent, des tenues longues sur les syllabes grammaticalement brèves, et vice-versa; les « obscurités » et « contradictions », c'est ce qu'il considère comme des fautes de tonalité, en les envisageant à son point de vue : il y remédie en allant jusqu'à vouloir transposer à la quinte supérieure certains versets du Te Deum pour lui donner plus d'éclat! Les « superfluités » enfin, ce sont les grandes vocalises des versets graduels, alléluiatiques, etc. « Et tout cela a été fait par Palestrina, maître de chapelle de Saint-Pierre, qui, en cette profession, est le premier homme de notre temps. ^ »
' Haberi,, Storia, e pregio, p. i2-i3. * Id., p. i3.
Il n'est pas jusqu'au vieux maestro Gimello * — son maître peut-être^ — qui, le i3 décembre 1679, ne soit venu à la charge sur le même chapitre. Il avait appris, par Zoilo, qu'un travail de « réforme du plain-chant » lui avait été confié, — le mot est, pour la première fois, employé — . Dans une lettre curieuse, Gimello expose les mêmes théories que ci-dessus, en les complétant d'indications vraiment suggestives :
Pour faire un tel travail, il est nécessaire de posséder Tart métrique^ et savoir bien de quelle manière observer les accents et les syllabes brèves..., connaître les variations de quarte et de quinte [les mutations], de tierce majeure et d'un demi-ton [plus petite], de ton majeur et mineur, pour pouvoir s'en servir sur les trente-quatre [espèces de] fugues, d'après chaque ton régulier et irrégulier, yuanc/ un comptjsiteur veut composer un motel sur Vinlroït ou Voffertoire ou le graduel ou autre plain-chant, etc. ; et autres choses à observer..., comme de faciliter l'adjonction de notes pour quelque ornement de passage.
Il ne s'agit même plus de publier les mélodies de l'Eglise à l'usage des chantres, mais de les préparer purement et simplement à servir de « sujets » de contrepoint aux maîtres de chapelle, en leur assurant une besogne toute faite. A cette raison
1 Giovan Thomaso C^imcllo (et non pas Giovan Antonio, comme le dit faussement Fétis). Cf. Eitneu, II, 449, et Buknet op. cit., p. 42-49. où, pour la première fois, est exposé tout ce qu'on sait de ce compositeur.
* Bheniît, id.
APRfiS LK CONCILE DK TUKNTE 153
s'en joint une autre : « Ainsi s augmentera la valeur de ces plains-chants — [valeur marchande], — jusqu'à gagner des centaines de mille », et nous savons que cet argument ne laissait pas insensible Palestrina.
Cette lettre curieuse * a pour destinataire le cardinal Sirlef- : or, ce fameux humaniste, d'abord précepteur des neveux du pape Marcel II (en l'honneur duquel Palestrina intitula sa grande messe), et qui se plaignait, dès i546, des chants a déplacés » entendus en certaines églises ^, Sirlet était le parrain du premier petit-fils de Palestrina : ne serait-il pas l'inspirateur immédiat en cette affaire, de Pierluigi, de Gimello et de « quanti son in Roma^? »
A la vérité, de telles idées n'étaient pas neuves, encore qu'elles fussent pour la première fois émises avec cette ampleur et cette autorité. Un siècle plus tôt, dans un passage peu connu, l'éditeur français du Martyrologe d'Usuard, à l'usage de Paris, Jacques Le Munérat, concentor de la chapelle du
' Cod. Vatic, ôrgj, II, f. Soi. Signalée par Dejob, De l'influence du Concile de Trente sur la litlérature et les beauxarts, Paris, 1884, in-H», p. 234 ; publiée par Respighi, Giovanni Pier Luigi, p. 4 et Nuovo studio, p. i35.
^ Le cardinal Sirlet, bibliothécaire de la Vaticane, travailla à la revision du Missel et du Bréviaire. Voir le Kirchenlexicon de Kaui.en, XI, col, 359-362, Fribourg-in-IÎ., 1899 ; Dejob, op. cit. ; et Hatiffoi-, la Vaticane de Paul III à Paul V, Paris,
3 Dejob, op. cit., p. 23 1.
* CiMBLLo, lettce citée.
collège royal de Navarre et scholasticus de la Faculté de théologie de Paris, faisait déjà allusion aux exigences des premiers humanistes, qu'on n"a pas accoutumé, pour l'ordinaire, de rencontrer dès cette époque :
« Il en est qui veulent que chaque syllabe, qui, selon les préceptes de la grammaire ou de la prosodie, est longue ou brève, soit prononcée de même façon aussi bien dans la simple lecture, que dans un texte modulé ou revêtu de notes; celui qui voudrait observer une telle chose, devrait détruire fous les Graduels et Antiphonaires, et en fabriquer de nouveaux; or deux choses règlent le chant ecclésiastique, pour la manière de l'émettre, la mélodie et l'accent *. »
Donc, dès les dernières années du xv^ siècle, un courant se manifestait dans un sens nouveau, au nom d'une latinité mal comprise, et ignorante, d'ailleurs, de la condition en laquelle l'antiquité tenait le texte par rapport à la musique -. A quels puristes Le Munérat fait-il ici allusion? Sont-ce des
1 Volunt enim quidam, ut quaecumque syllaha longa uel breuis est secundum pi-ccepta grammaticc, prosodie, uel prosodice, tani in simplici littera quam in liltera notis scu notulis modulata. longa uel breuis suo modo pronuntietur ; quod qui uellet observare, oporteret omnia Gradalia et Antiphonaria desLrucre et nova seu novos condere : sciendum est quia in ofTicio ecclesiastico, quantum ad pronunciationem, duo sunt regulativa, cantus et accentus. (Notes au Martyrologe, § De modérai ione el concordia grammalice et musice, cahier (>. iiii de l'édition de Paris, 1490, petit in-f" ; Paris, Bibl. nat., Rés., H. 277).
* Cf. Origines du chant romain, p. 3i à 41.
APUi-S LK CONCILR 1)K TRENTE 155
Italiens ou des Français? A lire les canons des synodes rémois ([iie nous reproduirons plus loin, on pourrait croire que ce furent ces derniers, si Tltalie n'était pas la terre classique de rhumanisme*.
Quoi qu'il en soit, nous savons, par la minute d'un mémorandum présenté plus tard à Clément VIII, que Palestrina et Zoilo commencèrent le travail, avec acharnement, sur les mirifiques bases qu'on vient d'exposer : le Graduel fut la première... victime de leur activité, Pierluigi s'étant réservé le Propre du Temps et ayant laissé le Sanctoral à son collaborateur^.
Mais, entre temps, les deux maîtres ou leurs confidents n'avaient pas gardé le secret de leur travail. Parallèlement aux encouragements que Cimello ou d'autres leur prodiguaient, une opposition s'élevait, qui allait se manifester violemment, lorsqu'on apprit ce que les deux compositeurs allaient faire. Un compositeur espagnol, alors séjournant à Rome, Fernand de Las Infantas^, paraît avoir su, un des
• Mais sans oublier que rUnivcrsité de Paris en fut peut-être le berceau, précisément à l'époque qui nous occupe, dans la seconde moitié du xv«= siècle.
* MoLiTOH, I, 537 ; IIabehl, Sloria e pregio, 6.
•' Haberl s'était attaché à considérer comme de peu d'importance Cimello et de Las Infantas, dont les témoignages précis infirment sa thèse. En réalité, comme le précédent, ce dernier
premiers, leurs projets*. Un mois à peine après le bref de Grégoire XIII, Fernand de Las Infantas saisit de la question son souverain lui-même, Philippe II; il lui signale, en parlant des deux maîtres romains, « quoiqu'ils prétendent ne vouloir changer que peu de choses, savoir : ce qui est contraire à l'accent ou au mode, et supprimer seulement un grand nombre de ligatures [neumes] pour éviter la prolixité, ils finissent néanmoins par détruire tout ce qui existe. La chose me chagrine fort, car je vois avec quel aveuglement ils s'égarent, et combien insensé et irréfléchi est tout ce que l'on projette contre le chant liturgique- ». Dans un style imagé, le correspondant du roi ajoute que « une disposition de la divine Providence a désigné Votre Majesté comme un nouveau Samson... pour
compositeur tient une place fort honorable, dans la musique espagnole du xvic siècle; cf. Eitkrk, V, 244 et surtout le beau travail de R. Mitjaxa, Estudlos sobre nlgunos coinposilores espanoles del sigle XVI, dans la Revista Miisicnl de Bilbao, année 1910, n» 6 et s. On pourra y joindre le livre de Henri Collet, le Mysticisme musical espagnol nu XVh siècle, Paris. 1913, p. 276-282, qui utilise principalement ici le travail de Mitjana;mais l'exposé de la correction du Graduel et de TAntiphonaire, que renferme le même ouvrage, p. 95 et s., contient j)lusieurs inexactitudes. Le môme auteur, p. 87, confond l'Antiphonairc grégorien primitif de la messe avec celui de roffice, en appliquant à tort au premier ce cpie BatilTol dit, avec raison, du second.
' Hespighi et Molitor furent les deux premiers à étudier h fond cette affaire, dont leurs ouvrages donnent ni extenso toutes les pièces.
* Moi, ITOU, I, 295.
anéantir les superbes Philistins » qu'étaient Pierluigi et Zoilo.
En même temps, Fernand de Las Infantas se ménageait à Rome un appui, là même d'où partaient les nouvelles idées; il Tavait trouvé en la personne du chanoine Boccapadule, maître de cérémonies de la chapelle pontificale.
Ce fut le point de départ d'une correspondance diplomatique*, où^ successivement, nous trouvons les lettres de Las Infantas à Philippe II, celles du roi au musicien et au Pape, diverses notes, un ou deux mémorandum présentés à Grégoire XllI par Las Infantas, qui, après avoir entretenu de l'affaire plusieurs cardinaux, avait obtenu une audience du Pape. Il supplia celui-ci de ne pas permettre^ par respect pour l'Art et pour l*œuvre d'un Grégoire le Grand, de laisser « s'accomplir une telle injure, dans la patrie même et sous le pontificat d'un [autre] Grégoire^ ».
Le pape Grégoire XIII, qui ne faisait pas les choses à la légère, nous apprend Montaigne*^ fut
' Cette correspondance diplomatique a été reproduite par IIej'.gi;eta et Santa-Maria dans la Revista de Archivas, années »9o5 et 1907, et Mitja.na, op. cit.
- Bibl. Vat., Cod. Ref^., 2020, f. 894. Citée par Dkjob, o/j. cit., p. 50; reproduite par HEsiirinr, G.P. Liiif/i, p. 8-9.
■5 Mo.\TAiG>K, dans ses Voyiicjes, trace un beau portrait de ce pape ; éd. du Panthéon littéraire, p. 685'' (d'après celle de Meunier de Querlon, Rome (Paris), 1774, in-40.
sans doute suffisamment éclairé par les arg-uments présentés; le Graduel rêvé par Palestrina, et dont la copie était déjà terminée, fut arrêté dans sa publication*. Mais l'idée était lancée : elle allait bientôt porter des fruits néfastes.
' Haberl, Storia e pregio, p. lo, dit que, d'après des documents des archives florentines — qu'il ne cite pas — les raisons qui auraient déterminé Grégoire XIII à arrêter le travail furent la dépense considérable, et les nouveaux caractères adoptés pour Timpression. Cette dernière raison, loin d'être opposée à ce qui précède, cadre au contraire à merveille avec les réclamations espagnoles, puisque ces caractères, en efi'et, suppriment les ligatures des neumes, et modifient souvent le groupement des notes ; on en trouvera un spécimen un peu plus loin.
Un texte nouveau, qui résume l'afTaire, a été publié par M. Collet (op. cit., p. 225-23o), qui paraît ne pas s'être aperçu des faits auxquels se rapporte la conclusion, cependant intéressante (d'après le ms. M. i345 de la Bibliothèque nationale de Madrid) ; « Mais toujours la majesté de Dieu a suscité quelque bon esprit (par exemple Daniel) pour ne pas permettre que l'on porte un faux témoignage contre cette très belle Suzanne [la mélodie grégorienne] ; ainsi qu'il le fit sous le pontificat de Grégoire XIII, en incitant un prêtre et chevalier espagnol, non moins religieux que savant, à défendre l'accusation portée devant le Pontife contre la Musique ecclésiastique et ses accents par les plus grands maîtres de Rome, derrière un autre personnage de i)lus grande autorité ({ue celle que possèdent et ont jamais eue les censeurs espagnols. L'altercation et les raisons des deux parties arrivèrent aux oreilles du Pontife qui manda (persuadé de la vérité) (ju'on ne devrait plus jamais traiter de cette matière. » Le texte fait partie des Advertencias sobre lu caniuria ecclesiastica, de Gomez de IIerreha; il n'est pas difficile d'y reconnaître Las Infantas, Palestrina, Zoilo, Sirlet, Philippe II.
APUftS LK COXCILK DE TUKNTE 159
Cependant, de son côté, un des imprimeurs de Venise, Liechtenstein, préparait une réédition du Graduel et de rAntiphonaire, conformes, pour le texte, au missel et au bréviaire réformés, et, pour le chant, analogues aux incunables et aux manuscrits encore en usage; ce travail parut en i^j^j et i58o.
Il fut bientôt suivi, à Rome même, de la publication, en brochures séparées, mais établies sur un plan tout à fait différent, du Directoriam chori^ de la Basilique Vaticane, en i582; du chant de la Passion et des Lamentations, en i586; des
' Directorium chori ad usiini sacrosanctae Basilicae Valicanae, & aliarum Calhedraliiim, & CoUegiatariim Ecclesiariim, Romae, 1082. Imprimé chez Robert Granjon ; in-8° de 8 et 573 pages. Le privilège de Grégoire XIII (qui n'est pas une approbation, mais un simple privilège d'imprimerie) est du i3 novembre x58i. La 2* édition fut donnée en iSSg, et suivie d'un grand nombre d'autres jusqu'à notre temps (la dernière fut donnée par Ilaberl, en 1874, chez Pustet). Cette seconde édition, devant le succès de la première, fut destinée à l'usage général de toute l'Eglise latine, et, en conséquence, le titre fut modifié : Directorium chori ad usum omnium Ecclesiarum tam Caihedralium, quam Collegiatariim, nuper restituium et nnnc secundo in liiceni edilum, Romae, apud Franciscum Coattinum, iSSg, in-S» de 8 folios non numérotés et 607 pages. Les approbations et préfaces sont nouvelles. C'est cette seconde édition que toutes les autres reproduisent, avec plus ou moins d'additions.
La première édition est excessivement rare : British Muséum, à Londres, et Liceo Musicale de Bologne. Il y en avait un exemplaire en vente chez Léo Liepmanssohn, antiquariat, à Berlin, il y a peu de lemiis (Catalogue 170, n" 43î).
offices de la Semaine Sainte, en 1587; ^'^fii^^ ^^ i588, des chants contenus dans le Missel. Ces dernières publications furent faites par les soins de Giovanni Guidetti, chapelain papal, bénéficier de Saint-Pierre*, qui en compila le chant aussi bien en se servant des antiphonaires et psautiers encore en usag-e, que d'après des manuscrits plus anciens conservés à la basilique Vaticane, mais en revisant le tout d'après les idées mises en circulation dans le voisinage de Palestrina, alors maître de chapelle de la Basilique, et dont il était Fami, et l'un des élèves préférés ; il tint à faire corriger ses transcriptions par celui-ci, travail dont« son humanité innée ne lui fît pas sentir le poids '^ ». Si l'en-
* iSSa-iSga, voir Eitner, IV, 416, et Molitor, op. cit., t. II, ch, I.
* D'ailleurs, un passage de la préface écrite par Guidetti pour la l'c édition indique bien l'esprit dans lequel Toeuvrc a été faite. Après s'être félicité, dans sa dédicace au Chapitre Vatican, de ce que désormais chacun de ceux qui auraient à remplir au chœur l'office d'IIebdomadier ou de Chantre aurait sous les yeux « toutes les mesures » des sons, mensur,^s omnes, il ajoute, en donnant le détail précieux de la collaboration de Palestrina :
« Aclicet in Musicis notis coUocand^s, coniungcndis, scparandis, augendis, expungcndis, cum vetustis Vaticanae nostrae liasilicae tum recenlioribus Antiihonariis, ac Psalteriis usus fuerim, nequnquam tamen, aut im.is (1) mit iudicio rneo fidere voliii, sed viro Mnsicae nrtis facile principi loanni Petro Alnisio Praenesiino capeline nostrae maffialro, opiis tolum inspiciendum, ac corrigendiim tradidi, (juod ille pro ingenita sibi humanitate efficere non gravatus, me in cam opinionom adduxit ut credam libi-um hune pro emendatissimo, atque absolutissimo in hoc génère habcri posse. » — C'est là ce que
semble du travail de Guidetti fut ainsi fait d'après les sources orip^inales, ce fut aussi pour Palestrina l'occasion de faire triompher quelques-unes des nouvelles idées, en enlevant ou laissant enlever les groupes de notes des syllabes qui suivaient l'accent, pour les transporter sur cet acccent, et en appliquant les valeurs de la notation proportionnelle, avec des « brèves » et « semibrèves* ».
Alors qu'en i58ole rédacteur de l'édition Liechtenstein notait encore ses mélodies conformément à la tradition et à l'art grégoriens, dès 1 582 Guidetti se mit à écrire avec de grosses notes carrées et d'emphatiques points d'orgue :
divers auteurs ont appelé 1' « approbation » donnée par Palestrina au travail de Guidetti ; le maître mit également la main aux deux publications suivantes, les Passions et les offices de la Semaine Sainte.
' Ce système est complété par l'emploi du point d'orgue ^ qui double la valeur de la note, et du simple demi-cercle /-^ qui l'augmente de sa moitié. La « longue », représentée par les notes caudées, que contient le livre de Guidetti, n'y apparaît que très rarement, et presque uniquement dans les fins de phrase des chants ornés : Asperges me, Vidi aquam, les répons de l'office des défunts, etc. Il ne la signale même pas dans sa préface.
Cette introduction des notes proportionnelles dans le plainchant ne s'est faite ni avec ensemble, ni partout. Guidetti emploie la semi-brève sur les pénultièmes dactyliques et n'emploie pas la longue ; Dragoni et Marenzio usent de cette dernière (voir ci-après^ p. 170 et s.), mais n'ont pas la semi-brève, pas plus que Anerio et Soriano (p. lyS et s.). Chez Guidetti, les groupes sont réunis grosisièrement les uns aux autres ; chez ses confrères, les formes caractéristiques du climacus, de la clivis, quelquefois même le gros trait du porreclus, sont conservés (Pontifical de iSgô, p. 382 et en d'autres endroits). Le mélange de la longue et de la semi-brève
Glo- ri- a, (i) et : Glo- ri- a. {^) (p, 564.) Do
minus vobiscum. (3) (p. 5415 et autres.) Ky-ri- e
e- le- i-son. (^) (p. 597.) Veni cre- a-tor spi-ri-
tus. (5) (p. 246).
Et ainsi de suite !
Les ligatures des neumes disparaissaient donc et, en même temps, les vocalises étaient alourdies. Le début de VHaec dies devint ainsi :
comme e
nï
ICM.
ne se rencontre dans les livres imprimés en
Doininus
France qu'au cours du siècle suivant ; mais il était en germe dans les points d'orgue de Guidetti. Encore ce mélange n'estil pas employé partout. Il faut d'ailleurs remarquer que cela n'avait lieu que sur les syllabes séparées ; dans les groupes, les notes caudées et les losanges gardaient leur valeur grégorienne. C'est pour obvier à la confusion qui pouvait en résulter que, dès i6i5, divers livres emploient le losange uniquement pour les semi-brèves dactyliques, réservant le rhombe aux groupes descendants (ce dont ne se sont pas doutés les éditeurs qui, au xix^ siècle, firent des réimpressions pratiques des livres de la fin du xvii« ; et, à plus forte raison, ceux qui les transcrivirent en notation musicale moderne).
' Cf. plus haut, p. 145, la notation du Missel de 1570.
* Je cite, pour ces exemples, la pagination de la a» édition du Directorium chori, que seule j'ai pu consulter à loisir. Cf. Graduel ^'atican, p. 36 *.
3 Id., 95 *.
'' Id.,oo\
'•> Id., 121 *.
APRÈS Li: CONCILE DE TRENTE
Haec di- 6S.(*) (p. 215.)
et, au Libéra, on chanta désormais :
!BiîK
5E^i-5ÎM-îi^
Li- be- ra me Do- mi-ne... Dum ve-
3=Mi
ne-ris, (-^) (p. 595.)
Nous reconnaissons bien là le type du chant qui s'introduisit, dès lors, dans les églises, et que l'on y entend encore trop souvent^.
La publication du Directorium Chori de Guidetti venant immédiatement après le Graduel et TAntiphonaire de Liechtenstein, conformes à la tradition cantorale, marque donc une rupture violente et le début d'une nouvelle époque. Pourquoi faut-il qu'à cette œuvre néfaste soit rattaché le grand nom de Palestrina?
On a beaucoup discuté, et depuis longtemps, sur la question de savoir si ces réformes avaient eu vraiment le caractère d'un acte de l'autorité
' Id., 2o3.
' Nos lecteurs voudront bien remarquer qu'on a reproduit le plus exactement possible, ici et dans les pages suivantes, la notation des exemples cités. Les ouvrages modernes qui, à notre connaissance, ont cité des exemples des livres de cette époque les ont toujours inexactement reproduits, avec un système de notation qui n'est pas le leur.
ecclésiastique ? On a cité, en leur faveur, pour commencer, des canons de certains synodes provinciaux; puis, d'autres commentateurs ont tenté de démontrer que ces canons n'avaient pas eu la portée qu'on leur attribuait. Le mieux, en Tespèce, est d'aller aux sources ; or, les principaux et les premiers des canons en question se réduisent à trois, et même à deux. L'un émane d'un concile de Cambrai ; les deux autres, de conciles de Reims. Les deux premiers se tinrent dès le lendemain de celui de Trente, Reims en i564, Cambrai en i565; voici comment s'en expriment les rédacteurs* :
altemquantumaclprolixioremprolongalionemcantus in ultima syllaba cujuslibel aniiphonae, qui canius vulgariler pneuma vocatur, quoniam in eo mullum lemporis inutiliter absumi videlur, quod de cetera pneuma fiat in ultimis antiphonis vesperarunif noclurnoruni^ Magnificat e/ Benedictus. Simililer ahbrevietur canius quantum fieri polerit, quando super unam syllaham autdiclionem plurcs sinl nolulae quampar sit. Similiter quod in cantu habeatxir ratio literae seu verborum dehitae pronuntiationis^ et quantum fieri poterit, observentur quantilates. »
Le décret est renouvelé, à peu près dans les mêmes termes, au synode de i583, qui ajoute à ce dernier paragraphe : « Lex accentiium atque syllabarum quantilates^ ».
C'est-à-dire : « Quant à la prolixe prolongation
1 Reims, i5G4, V" congregnlio'^ dans I^abbé, Conciliait. X^^ col. 68.
« Decr. VII ; id., col. 887.
du chant sur la dernière syllabe de chaque antienne, prolongation vulgairement nommée neume, comme on voit qu'elle perd inutilement beaucoup de temps, et que, au reste, cette neume se chante encore à la fin des dernières antiennes des vêpres, des nocturnes, de Magnificat et de Benedictus, il convient de la supprimer. On abrégera le chant semblablement, autant qu'on le peut, quand, sur une syllabe ou un mot, se trouvent plus de notes qu'il ne convient. On aura soin de bien garder dans le chant la prononciation convenable des lettres et des mots, et, autant qu'on pourra le faire, que la quantité soit observée. »
En ouvrant un des antiphonaires usités à cette époque, on voit très clairement ce qu'ont voulu dire les Pères de ce concile, en parlant de l'abréviation des chants. Au cours du moyen âge, dans le but de faire paraître Toffice plus solennel, on avait accoutumé d'ajouter aux antiennes, et à certains répons, des vocalises de rechange, souvent interminables, appelées « neumes ». Ces. vocalises tantôt s'intercalaient sur certains mots, tantôt s'adaptaient à la dernière syllabe; en elles-mêmes, elles n'avaient aucune signification. C'est cela que ce canon ordonne de supprimer dans les églises de la province de Reims*.
' Dans Tordre monastique, on chante toujours de la même façon Tun^des répons de Noël ; dans le Liber responsorialis
En i565, même prescription à Cambrai qu'à Reims sur la suppression de ces « neumes » : Toilatiir illa prolixitas quae ad rem non pertinet, quâ soient in fine antiphonarum in cathedralibus ecclesiis maxime prolixius abuti^.
On remarquera qu'en ces deux prescriptions il ne s'agit justement que des chants de l'Antiphonaire, restés toujours à peu près ce qu'ils étaient, et nullement de ceux du Graduel. Quand il s'agit de ces derniers, on ne vise que la suppression des séquences et proses. Les partisans ou les commentateurs de l'abréviation auraient donc tort de s'autoriser de ces règlements. Quant à l'observation de la quantité « autant qu'on le peut », il reste à déterminer ce que Yunique synode de Reims a entendu par là.
La chose est facile à élucider : il suffit d'ouvrir les livres imprimés à la suite de ces conciles pour le savoir. En faisant porter notre enquête sur les
( Solesmes, iSgS), le i^j. Descendit de caelis se trouve, p. Sg, au l^' nocturne, avec le chant traditionnel; dans le Pjocessionale (Solesmes, i8g3, p. 27 à 29), il est répété pour la procession, avec les vocalises en question.
Ces vocalises surajoutées étaient usitées primitivement au i^. In medio pour la fête de saint Jean-Baptiste : ce furent les « modernes » du commencement du ix*^ siècle qui l'introduisirent au fnhricae mundi du Descendit (Amalairr, De oî\1. Antiph.y c. xviii). Ajoutés aux antiennes, les neumes de ce genre, supprimés ordinairement vers 1600, sont encore en usage dans divers diocèses.
' Art. VI, cap. i\, id., col. i5g.
livres de la province de Reims, nous remarquons que, de i585, en exécution des décrets du synode de i583, jusqu'en i()2i, la notation y est absolument conforme aux originaux^ excepté que les pénultièmes dactyliques sont déchargées des groupes de notes alors encore en usage, pour n'eu conserver qu'une, pour laquelle on adopte ordinairement la semibrevis de la notation proportionnelle.
Cette observation de la « quantité » visait donc, dans l'esprit des membres du synode, la syllabe brève des pénultièmes dactyliques : mais le reste du chant restait intact. Ainsi, le grand Libéra me des vigiles des défunts, avec ses vocalises sur Dum veneris judicare, et sur le mot Jubeas de l'ancien verset Creafor^y n'est pas touché, dans le Rituel de Reims de i585"^, autrement que par la modification des notes des pénultièmes dactyliques.
Ce dernier mot, au lieu du podatus sur la seconde syllabe, a la « semibrève » , et le groupe est rejeté sur la syllabe précédente, le reste demeurant intact :
Umtè.
jubé- as (fo i53\)etc.
' Publié avec les ^autres anciens versets du Libéra, dans la petite feuille n» vu, de la Schola Cantorum, Paris.
* Sacerdotale, vvlgo sev manvale, sev agenda... juxta decrelum Concilij Prouincialis anno Domiiii 1583. Rheniis celehrali. In-4'^, Reims, i585. Deux exemplaires à Paris, Bibliothèque Sainte-Geneviève, BB. 192 et Réserve.
L^exemplaire de i585 que nous avons consulté a, en supplément, Tordre et les chants de l'Adoration de la Croix, au Vendredi Saint. A part les semi-brèves des pénultièmes dactjliques et les groupes rejetés sur l'accent tonique, c'est presque note pour note l'édition Vaticane*.
■P % Aa ^^ ^^ J^m
A-gi- os ô the- os, a- gi- os
ischi-
S-rfi
ros, a-gi- os, &c.
Jh
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^ ilA
. sanctus foriis, sanctus
immorta-
ÏÎSv
tm
rr-fs
lis mi-se-re- re no-bis.
On ne saurait donc rendre responsables des abréviations ultérieures les conciles de 1 563 à 1 585, puis- (jue, à part le déplacement des notes des pénultièmes dactyliques (les harbarismi que pensait corriger Palestrina), le reste des mélodies est demeuré absolument intact, avec son groupement et les formes traditionnelles de ses notes.
Mais, en ifiai, modifications. Une nouvelle édi-
' Graduel Vatican, p. 182 et i83.
tion du rituel ost devenue nécessaire^ : selon la prescription du synode de i585, on ajoute les accents sur tous les textes, mais le chant est résolument abrégé, et, si on garde encore les formes de certains groupes anciens, les nouvelles habitudes sont franchement installées. On chante donc au même répons que précédemment (f*' i53 v°) tout uniment :
Li-bera me Do- mine de morte ae-térna, et ^i=^i-~
jû- be-as
Tout le reste est dans le même goût et plus abrégé encore; et, avant Reims, la nouvelle édition du Sacerdotale de Paris, en i6i5^, était — la première en France — établie d'après les mêmes principes. Que s"est-il donc passé entre î585 et i6i5, qui ait motivé semblables déformations?
L'entreprise de Guidetti n'était en somme qu'un livre privé, mais sa commodité le fit partout adopter, et lui valut de très nombreuses éditions. Les livres de lieims et de Paris n'étaient, eux, que d'un usage local.
' Un exemplaire à Paris, Arsenal 2740, Théologie 4". - Bibl. Sainte-Geneviève, BB, i65.
C'est avec rédition du Pontificale faite en iSgS sur Tordre de Clément VIII *, que les nouvelles façons de concevoir le chant liturgique prirent un cachet officiel. Les mélodies qui y sont contenues, revues par Dragoni^et Luca Marenzio^, Fun élève, l'autre émule de Palestrina, sont notées d'après le système à la mode. Un exemple fera toucher du doigt leur manière de faire, conforme exactement à ce que nous savons des projets de Palestrina, et à leur première réalisation chez Guidetti.
Dans la précédente édition du Pontifical, publiée sous Pie V par Junte, le verset Veni sancte portait^, conformément à la tradition :
Ve- ni sancte Spi- ri-tus : reple
tu-
o-rum corda fide-li-um, &c.
^Pontificale | Romanum \ démentis VIII. \ poni.max.iussu \ restiLulum \ atqne editum \ .Bomae. M.D.XCV. A la fin ; Apud lacobum Liinam. Impensis Leonardi Parasoli, & sociorum, M.D.XCV.
* Maître de chapelle de Saint-Jean-de-Latran, a particulièrement composé des madrigaux. Cf. Eitner, III, 2/48.
'■* Un des plus féconds et des meilleurs compositeurs de l'école romaine. Plusieurs auteurs le font chantre de la chapelle pontificale, mais le fait n'est pas prouvé. Cf. Eitner, VI, Z20 et s.
s Fo 127 v». Cf. avec le Gradnale Vatican, p. a^ig. On voit qu'à part la suppression déjà plusieurs fois séculaire du qiiilisma, c'est à très peu de chose près la môme version.
APRÈS LE CONCILE DE TRENTE Les réformateurs écrivent* :
Ve-
ni san- cte Spi-
ri-tus : re-
ple tu- o- rum corda fide- li-um,
On voit, en cette phrase, que, si le rythme est quelque peu modifié, et les accents chargés outre mesure, au détriment des syllabes faibles, la ligne mélodique, tout comme chez Guidetti, est cependant à peu près conservée. Toutefois, avant ce verset, et dans la suite, aux mots alléluia, amoris et accende, si les belles et vocalises expressives sont coupées, c^est par suite d'un usage déjà ancien dans certaines cérémonies, et non pas par le dessein arrêté de contracter la mélodie.
Néanmoins, voilà le type qui servit plus tard aux éditions françaises et allemandes de tous les livres de chant à partir du cours du xvii*^ siècle. Nous avons dit que la réforme du chant prenait, avec ce Pontificale, un caractère officiel. En efTet, Clément VIII, dans la constitution en forme de bulle qui le promulguait, et qu'on peut toujours lire dans les réimpressions modernes, s'exprimait assez nettement sur le sujet : « Enfin, rédigé soigneuse-
' Pontificale, pars lia, Je Eccl. dedicalione, p. 38i de rédition originale.
ment en plain-chant d'après une forme mélodique plus convenable (en beaucoup de syllabes, selon la nature de la quantité, où la règle commandait de les abréger ou de les raccourcir, et contre laquelle on agissait précédemment dans l'ancien Pontifical, on a étendu ou resserré [le chant]"), par des hommes habiles, choisis par notre ordre* ».
Les nouvelles idées, dont on trouve l'écho dans les synodes rémois de i564 et i583, appuyées à Rome par Sirlet, ou, en tout cas, absolument conformes à ses vues, appliquées par Guidetti de i58i à i588, trouvaient ainsi, en iSgG, l'appui de la plus haute autorité ecclésiastique, qui renchérissait encore sur leurs conclusions"^.
1 Ac denique cantu piano in aptiorem modulationis formam (permultis (l'édition de iSgS écrit «per multis »] syllabis, pro temporum natura ubi ratio eas produci, & corripi postulabat, contra quàm prius in antiquo Pontifîcali expressum erat, magis appositè extensis, vel contractis) a viris eius rei peritis, ad hoc iussu nostro delcctis probavimus, & Romac edi, editumque divulgari mandavimus. (Constitution £x qiio in Ecclesia Dei\ donnée le lo février iSgô.)
* Il faut toutefois convenir qu'on ne sembla attacher qu'une forme directive à la position prise par le chant réformé. L'une des plus célèbres rééditions — et des plus soijjnées — du Pontifical, celle de Plantin en 1627, imprimée pour la première fois par ce libraire avec les nouveaux types, reproduit ainsi (p. 272) la phrase précédemment donnée:
^^■'■■.^^"^-^■^iii¥,.ipi:i^^^
Ve- ni sancte Spi- ri-tus: re- pie tu-o-rum
(>cla se rapproche pour l'œil, de la tentative de Guidetti, mais commence à friser l'incohérence.
Le goût nouveau n'allait pas s'arrêter en si beau chemin. Quelques années plus tard, F. Anerio et Fr. Soriano allaient défigurer ce même chant en ajoutant au début un re, sous prétexte de commencer par la tonique (!) et, à partir du troisième mot, notaient ceci, qui n'a plus de rapport même avec la mélodie des premiers réformateurs :
...Spi- ri-tus: reple tu-o- rum cor-da fi-de- li-um.
Mais ici, nous anticipons sur une histoire lamentable : il faut néanmoins la conter, car elle est h l'origine d'une autre affaire analogue, qui ne se terminera qu'en notre temps.
Pendant qu'étaient publiées les diverses éditions dont on vient de parler, un nouveau personnage, que rien, jusqu'alors, ne désignait pour s'occuper de chant d'église, apparaît : commerçant, habile remueur d'affaires, c'est Raimondi, maître imprimeur, premier des associés qui exploitent, à Rome, la Slamperia Orientale , fondée en iSyS sous le patronage du cardinal Ferdinand de Médicis; aussi la nomme-t-on habituellement Imprimerie Médi-
céenne^. Les publications en langues orientales, pour lesquelles elle fut créée, rapportant peu, notre imprimeur cherche à se tourner d'un autre côté. En 1592, ayant eu, par un ami, le cistercien Fulgence Valesio, connaissance du bref de Grégoire XIII à Palestrina, et de lavortement du projet, il pressentit la possibilité de reprendre celui-ci.
D'un côté, Raimondi s'associe avec Leonardo Parasoli, l'inventeur de nouveaux caractères mobiles de métal pour l'impression du plain-chant ; met à la tête de sa société Fulgence Valesio, qui sollicite et finit par obtenir de Clément VIII (16 septembre 1693) — sans souiller mot de Taffaire Palestrina — l'autorisation d'imprimer des livres de chant, avec un privilège pour quinze ans; enfin, dépose un mémoire à la S. Congrégation des Rites pour faire approuver l'invention des nouveaux caractères, la présentant hardiment comme le moyen le plus pratique d'imprimer un chant (( réformé » , en
* L'histoire de cette imprimerie a été faite par Saltini, dans le Giornale slorico degli Archivi loscani, Florence, i8ôo, fascicule IV. On y trouvera un bon nombre de renseignements, déjà utilisés par Haïni, mais sans aucune critique, sur Tan'aire qui nous occupe, et que nous résumons. Pour cette affaire même, les ouvrajçes déjà cités de Rksimgui, ISuovo slndio, MoLiTOH, et IIaueiil, Sluria^ renferment tous les documents utilisés par nous. On pourra également consulter, sur la librairie liturgi(iue romaine à cette époque, l'étude de Mgr Miîucati, Vccchi lamenli conlro il monopolio dc'lihri ecclesiaslici, specie lilurgici, dans Rn., V, i3.
APRf-S LE CONCILE DE TRENTE 175
laissant entendre que c'était là le désir des Pères de Trente.
D'un autre côté, il entre en pourparlers avec Pierluigi, afin de le décider à céder le manuscrit, préparé en vue de sa collaboration avec Zoilo, et qu'il avait conservé (Zoilo était mort l'année précédente^). Palestrina accepte, pour la coquette somme de i.ooo écus romains ~^, de mettre au point et de céder la Pars Dominicalis (le Propre du Temps), à laquelle seul il avait travaillé. Mais, avant qu'il eût terminé, la mort le frappe le 2 février 1694; il laisse pour unique héritier son fils Igino. Celui-ci, flairant une bonne occasion, imag-ine de proposer aux imprimeurs le reste du graduel — qu'il n'avait pas — contre la somme de 2. io5 écus pour le tout. Se servant partie de notes trouvées dans les manuscrits de son père, partie d'essais ou de copies de Zoilo, il transcrit tant bien que mal un Sanctoral, s'efforce de donner au papier une apparence vieillie, et remet l'ensemble aux imprimeurs. Raimondi supputait au chiffre énorme de 200.000 écus les bénéfices qu'il en retirerait.
' Zoilo avait quitté Rome en i586, pour prendre la direction de la chapelle de Loretta.
* L'écu romain était une monnaie d'or d'un poids un peu supérieur à notre pièce actuelle de lo francs. Par rapport à la valeur monétaire relative, qui a varié suivant les pays et les époques, cet écu représenterait en puissance, à l'époque qui nous occupe, environ i5 à 16 francs de notre monnaie.
Or, le 2 1 janvier, puis le 29 mars, la S. Congrégation des Rites, en approuvant le projet de Raimondi, avait prescrit l'examen du manuscrit par une commission de musiciens — les mêmes qui travaillaient au Pontifical — sous la présidence de G. -M. Nanino*. Ce fut un écroulement : les experts déclarèrent que, des deux volumes présentés, un seul était réellement de Palestrina et pouvait être imprimé ; le second présentait de telles « variations et déformations vis-à-vis du premier », qu'il était nécessaire de le refaire complètement. Sur ce rapport, la Congrégation, plus sévère encore que les experts, refusa complètement le manuscrit en en interdisant absolument l'impression. D'où un long procès, intenté par la Société Raimondiet C'% contre Igino, puis demande reconventionnelle de celui-ci; procès qui, après avoir été instruit en première instance au tribunal civil de Rome, fut transféré au criminel, où le fils de Palestrina fut convaincu de « mensonge et imposture ». Les débats ne se terminèrent qu'en 1602, avec un jugement défi-
' Les Nanini sont une famille de musiciens romains dont G. -M. Nanino est le principal. Celui-ci, maître de chapelle de Sainte-Marie-Majeure, avait fondé une école de musique, où Palestrina était professeur; il est Tun des plus grands maîtres de ce temps. Son plus jeune frère et son élève, G.-B. Nanino, fut maître de chapelle à Saint- Louis-des- Français, et succéda à son aîné dans la commission d'examen du plain-chant. Cf. KiTMcn, VII, 189 et s. : II.\ni:iu., KirchenmusHi. Jalirb., 1891, p. 81, et Sloria e pregio, p. iG.
A PU fis LE CONCILE DE TRENTE 177
nitif de la Rota, qui ordonna de déposer le manuscrit en litige au Mont-de-Piété'.
Cependant, le privilège de Raimondi allait toucher à sa lin : en 1608, n'ayant encore rien pu éditer, il en demanda le renouvellement, qui fut accordé. En même temps, une Commission de six musiciens fut nommée, sur la proposition de Raimondi, par la S. Congrégation des Rites; y furent appelés G.-B. Nanino, Mancini, Fr. Soriano"^, Giovanelli, Felini, enfin Felice Anerio^, pour « réformer le plain-chant » en vue de la fameuse édition. Mais un bref^ du Souverain Pontife limitait — tout comme celui de Grégoire XIII — les pouvoirs des commissaires : s'il leur fut donné le soin de corriger les livres choraux, ils devaient seulement en « corriger les fautes qui auraient pu, à la longue, gâter les mélodies », et encore « si les connaisseurs le jugeaient nécessaire ».
C'était singulièrement restreindre le champ ouvert aux partisans des « abréviations » ; c'était rester, en tout cas, dans les limites d'une tradition éclairée, et dans l'esprit conservateur de l'Eglise.
1 Un excellent et très complet résumé de ce procès et de ses suites a été donné par P. Wagner, dans la Tribune deSaint- Gervais, IX, 345 et s., SyS et s.
* Maître de chapelle de Saint-Pierre, élève de Zoilo, Palestrina et G. -M. Nanino ; Eitner, IX, 209 et s.
2 Successeur de Palestrina comme compositeur de la chapelle pontificale, élève de Nanino; Eitner, I, 146 et s.
* Bref passé complètement sous silence par Haberl.
11 faut croire que cela n'allait pas tout droit; car, en 1611, Anerio et Soriano se proposaient seuls pour terminer Taffaire : on les accepta. En i6i4- 16 15 enfin, s'imprimait le fameux Graduel Médicéen, où les abréviateurs triomphaient.
Mais Raimondi n'en \it pas la fin : il mourut, à son tour, pendant l'impression, et, au dernier moment^ en dépit du titre déjà tiré, peut-être même à cause de ce titre ^, Paul V sans doute édifié sur la valeur du livre, avait retiré les brefs et encouragements qui parlaient trop en faveur de l'entreprise; il laissait seulement subsister le privilège accordé à la société, sans toutefois qu'on pût imposer l'édition à quelque église que ce fût.
De fait, c'est à peine si on a conservé un exemplaire de cette édition médicéenne dans les principales églises de Rome — où on ne s'en servait même pas — et dans les cathédrales des anciens Etats pontificaux. Au point de vue musical, les quelques notes données plus haut (p. lyS) indiquent suffisamment l'esprit dans lequel l'édition avait été faite : d'ailleurs, Anerio, en ifioy, avait déjà travaillé à une œuvre du même génie. Dans les répons
^ Gradunle de Tempore (i»"" vol.), de Sanclis (2" vol.), juxla rilum Sncrnsanclae Homnnae Ecclesine^ ci m Ganti; P-vrii \'. PONT. MAX. jfssi; IIkfok.mato. Dans son Sayfjio slorico-criliche (Uome, i854), Ai-fieui dit que ces derniers mots furent ajoutés par Haimondi lui-mcnic de sa propre autorité, sur les épreuves déjà visées par la Congrégation des llites.
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du Commune Sanctorum de l'antiphouaire, qu'il avait dès lors préparé*, on trouve des exemples typiques de sa manière de faire.
On y reconnaît exactement les mêmes procédés que, plus haut, nous avons constaté dans le Veni sanc/e du Graduel Médicéen, confié aux soins du même musicien.
Si Torigine d'un si « déplorable travail^ » remonte aux idées même de Palestrina-^, c'est en vain cependant, ({ue, pour le justifier, Haberl prétend qu'on utilisa le manuscrit préparé par le maître. En dépit des hypothèses conditionnelles de ce musicologue, rien ne démontre que les copies de Palestrina et de Zoilo aient été celles publiées par Anerio et Soriano, et Haberl lui-même, en affirmant gratuitement pour appuyer sa thèse, que les manuscrits étaient revenus en possession de Raimondi, est obligé de confesser, en fin de compte, qu'il ne sait ni de quelle manière, ni
' Bibl. Vatic, OLtob. SSgo. C'est sans doute ce manuscrit qui aura laissé croire à Baïni, op. cit., qu'Anerio, dès l'année 1608, avait terminé la préparation de la Médicéenne, ce qui, après tout, est vraisemblable.
On pourra comparer, pour la façon dont Anerio a travaillé, la leçon originale du répons Ecce e</o, premier de l'office des Apôtres, dans le Liber responsorialis (monastique), Solesmes, 1895, p. i36, et la leçon u resserrée » d'Anerio, reproduite par HAnERL, Storia. e precjio, p. 63.
* Respighi, Giov. P. Luigi, p. i5.
" Malf,'ré que Resimghi cherche à le décharger de cette responsabilité, les faits parlent trop haut pour qu'on puisse la nier.
quand*. Nous croirions plutôt que ce sont les textes des reviseurs du Pontifical, en 1595-1596, d'ailleurs voisins des transcriptions de Guidetti, qui se rapprochent de ce qu'avait pu faire Pierluig-i. Le travail d'abréviation outrancière que donnent les documents à partir de 1608 montre un avancement des idées qu'il serait difficile de faire remonter jusqu'à iSyy, époque du travail original de Palestrina.
Il n'est donc aucunement « licite de conclure^ » (|ue le Proprium de Tempore publié dans la Médicéenne soit le travail de Palestrina, bien qu'il reflète ses idées, en les poussant à l'extrême : tout au plus pourrons-nous admettre que Anerio et Soriano s'en soient inspirés « pour faire la dite réforme^ », dans laquelle leurs seuls noms figurent.
On voit qu'à cette affaire navrante de la « réformation du plain-chant », tous les grands maîtres
* Haberl, Storia e pregio, p. 17. Cf. plus loin, p. 209, note.
^ Expression même de Raimondi dans une supplique à Paul V, où la chose est très nettement affirmée : «... Furno eletti li due musicida] numerodelli sei ^\d nominati [G.-B. Nanino, Mancini, Soriano, Giovanelli, Felini et Anerio], per fare la delta riforma... in persona di Felice Anerio e Francesco Soriano. E perché quesli hunno già fornito di rif'ormare il libro dcl f,'^raduale dcl detto (2anto fermo, c Thanno sottoscritto » (Archiv. Poniif.^ minutes des Brefs, 54 B. f. 10). On ne saurait imaginer rien de plus décisif.
}jC peu de valeur de cette édition a été maj^istralement mis en lumière par la Paléographie musicale, t. Il, III et IV. On peut y joindre l'excellent opuscule de J. MùnLENiiEiN, Ueber (Jhoralgcsang^ Trier, 1901.
romains de cette merveilleuse école polyphonique mirent là main; tous, à la suite de Palestrina, contribuèrent à la ruine du chant grég-orien : pas un seul n'en est excepté î Et, comme le fait très justement remarquer le P. Molitor : « tandis que les commissions réformatrices de Pie V et de Clément VIII changèrent très rarement le texte des prières, ces musiciens ont modifié presque chaque fragment des mélodies M »
Ainsi, par suite du refus de Paul V d'approuver ou de promulguer la Médicéenne, les deux partis restaient en présence : l'un, celui de la tradition, l'autre, celui d'un remaniement complet. Le parti de la tradition avait beau avoir comme porte-parole des intelligences de la valeur du cardinal Bona^, des artistes comme J.-B. Doni"^, Tautre était décidément le plus
• Op. cit., II, p. 40.
- Hujus ineptiam in fine praecedentis saeculi quidam imitati cantum (fuenidam ridiculum exploso gregoriano, introduxerant, noa sine ma.vimo ecclesiasLicae gravitalis detrimento. fDe divimi psalmodia, cap. xvii, de canin ecclesiastico, § i, in fine).
•' Quem codicem in consilium non adliihuisse non miror, cos qui vel nosfra vel parentum aetaLe Antiphonaria emendarunt ac publicarunt. Qui poterant enim, cum eum minime inlelligerenl ? Sed operam non dédisse ut intelligerent, id vero potius niirandum... Xam si in corrigendis priscis Scriptoribus vetustissimus quisque codex adhibetur, cur non idem servabitur in receptis pridem ab Ecclesia cantibus ad pristinam nrjrmam revocandis? (Dissertatio de musica sacra, p. 272; cf. ms. 123 de la Bibliothèque Angelica). Texte cité par MoLiTOH, op. cit., II.
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fort. En 16 1 1 , au moment même de la préparation de la Médicéenne, un Graduel était, à la hâte, imprimé à Venise chez Junte ^ Hélas ! rien qu'au point de vue typographique, quelle décadence ! Ce sont encore les mêmes caractères qu'en 1672, mais ils sont usés, mal alignés sur la portée, souvent placés au hasard; quant à la version mélodique, ([u'on juge où elle en était : la première phrase du beau verset Ostende^ à la messe du premier dimanche de l'Avent (cf. avec l'Edition Vatioane) était réduite à ceci :