CHAPITRE QUATRIEME
Ce magnifique développement devait bientôt être compromis par Tune des plus folles hérésies qui aient troublé la paix des âmes, celles des Béguards ou Fratricelles, dont il est difficile d'écrire l'histoire, en raison de ses formes multipliées a l'infini K
En 1247, un Biterrois, du nom de Pierre d'Olive, reprenait, pour son compte, les erreurs du Calabrais Joachim de Celico, qui avait dénaturé spécialement le dogme de la Trinité, puis s'était soumis au jugement de l'Église. C'était là évidemment un reste de l'hérésie albigeoise, vaincue en France et s'agitant dans une suprême convulsion. Mais après Olive, vint un certain Gérard Segarelli, homme de condition obscure, fondateur, à Parme, d'une sorte de tiers ordre franciscain, que paraissent avoir composé les Béguards et Béguines condamnés par le concile de Vienne. Après une rétractation plus ou moins sincère, Gérard revint à l'erreur d'Olive et finit sur le bûcher, en 1300. Sa doctrine eut de nouveaux apôtres, dans FraDolcino et sa sœur spirituelle, Marguerite, qui firent appel aux armes pour
1. Cf. Noël Alexandre: Hist, eccl.^ sœc. xiii, art. 11. — Jager: //is^ de VÉglise, X, 476. — Hôrgenrœther : Hist. de VÉglisCj iv, 715.
la propagation de leurs immondes rêveries. Tous deux furent brûlés en 1307.
Pierre d'Olive comptait au nombre des amis et partisans d'Ubertin de Casai, franciscain, disciple lui-même de Joachim, et cause première de l'entraînement subi par une partie de l'Ordre séraphique. Bien que cet Ordre ne paraisse pas avoir endossé la responsabilité du tiers ordre imaginé par Segarelli, les Fratricelles, ou Frères de la pauvre vie, — de paupere vitâ, — fondés par le Ferrerais ArnaldoPungilupo, ne se couvraient pas moins de son autorité pour propager leurs erreurs, qui se répandirent surtout en Allemagne, conjointement avec celles des LoUards, parmi les femmes et en particulier parmi les Béguines ^.
Au dire de Clément V, un vent de folie soufflait alors sur les têtes des dévotes et les poussait à l'étude des questions les plus ardues de la théologie dogmatique. On se figure sans peine à quelles aberrations aboutirent, en doctrine et en morale 2, ces investigations bientôt traduites en prédications et en écrits, aujourd'hui dédaignés, mais alors accueillis avec faveur par la masse. On se trompe, en notre temps, sur la vie intellectuelle du moyen âge, auquel on refuse toute curiosité à propos des problèmes de la philosophie et de la science, en dehors des écoles. Le contraire est absolument vrai : dans toutes les classes de la société se trouvaient alors, comme aujourd'hui, des esprits chercheurs, avides de nouveau, facilement enthousiasmés parce qu'on appelait, dès ce temps, les progrès de l'esprit humain et
1. En Sicile, les Fratricelles 8*étaient donné pour général Henri de Cevu, qui distinguait deux Églises, et anathématisait celle du pape et des évéques : c église charnelle opposée àl'Égliie spirituelle ». — Cf.Trithème: Chron. 1318, etc.
2. Les Béguines condamnées, à Vienne, le furent autant pour la fantaisie do leurs mœurs que pour celle de leurs croyances. — Cf. Hist. Concilior. ad ann. 1311.
les conquêtes de la raison, surtout quand il s'agissait de religion. Ce ne sont pas seulement des rêveurs italiens ou des mystiques allemandes, qui acceptèrent et répandirent les inventions d'Ubertin de Casai et de Fra Dolcino ^.
L'effort contre les sectaires fut impuissant, et les doctrines des Fratricelles envahirent le Cambrésis et le Hainaut, menaçant de pénétrer jusqu'aux bouches de l'Escaut et de la Meuse. Une femme, d'intelligence peu ordinaire, Marguerite Porrète, enseignait en particulier, « qu'une âme, anéantie dans l'amour du Créateur, peut sans remords accorder à la nature tout ce qu'elle peut désirer 2 )>. Par une rencontre singulière, cette avant-courrière de Mme Guy on et des quiétistes, fut condamnée d'abord par l'évêque de Cambrai, Guy de CoUemède, moins facile à ^ surprendre que son illustre successeur, François de Fénelon ^.
Marguerite évita les poursuites en se réfugiant à Paris, où elle apportait son livre et commença d'en faire le commentaire devant ceux qui voulurent lui
prêter l'oreille. Promptement hf^ , i 1
déférée à l'évêque et par lui aux slMk ^ û*
docteurs de l'Université, la malheureuse fut convaincue d'hérésie, refusa de se rétracter et fut brûlée en place de Grève, en même temps qu'un juif, coupable d'avoir profané une image de la sainte Vierge, et un illuminé qui se
1. L'Ordre do Saint-Dominique lui-même ne s'en 'défendit pai complètement, et l'histoire nous a conservé le nom d'un certain Lekard, religieux allemand, que Thaulère estimait et qui versa pourtant dans ces erreurs. — Noël Alexandre, op. cit
2. Sponde: Hist, eccl.y 1310, n» 6, cit. le Continuateur de Nangis.
3. Continuateur de Nangis : — Cont. de Gérard de Frachet : — Cartulaire de V Université de PariSy t. II, p. 143, n» 681.
prétendait Vange de Philadelphie, dont parle V Apocalypse *. Le bruit que fit cette aventure ne pouvait manquer d'attirer Tattention de Philippe le Bel. Les Béguines, près desquelles Marguerite avait trouvé trop d'accueil, au moins dans certaines contrées soumises à son autorité, lui parurent-elles aussi de connivence avec les Templiers, dont il poursuivait la ruine? Peut-être ; et vraiment il y avait, entre les erreurs des Fratricelles et les aberrations reprochées aux chevaliers du Temple, assez de rapport pour qu'on pût le supposer. Dans tous les cas, il se le persuada, et porta, contre les filles de Sainte-Begghe, une accusation, dont le pape Clément V renvoya l'examen au concile qu'il allait tenir à Vienne.
Le concile s'ouvrit le l^*" octobre 13H , et l'un de ses premiers soins fut de régler l'affaire des Beguards et des Béguines, contre lesquels Béranger de Landore, provincial des Dominicains de Toulouse, présenta le rapport demandé par Clément V. Nul n'était plus en mesure de renseigner les Pères. Il avait, de longue date, combattu les novateurs et les avait souvent convaincus de mauvaise foi. C'était d'ailleurs un homme intègre, que l'Ordre choisit, l'année suivante, pour maître-général, qui monta, en 1317, sur le siège de Compostelle, et fut, dans la même année, chargé, comme légat de Jean XXII, de négocier l'accord entre Philippe V et le comte Louis de Nevers. Nous ne pouvons donc mettre en doute la sincérité de son témoignage ; mais il nous est permis d'en contester la valeur, quant à l'extension qu'il lui donna, comme nous y autorise la réhabilitation, par Jean XXII, des pauvres femmes dont il poursuivait la condamnation.
1. Apoc.f III, 9: c Ecce faciam illos ut veniant et adorent ante pedes tuos. t — Il avait peut-être eu la tète tournée par les commentaires de Joachim de Celico sur VApocalypse,
En voici la formule : « Avec rapprobation du saint Concile, nous jugeons à propos d'abolir absolument et de prohiber à perpétuité Tétat des Béguines, leur défendant, — et à toutes les femmes de quelque condition que ce soit, — sous peine d'excommunication encourue par le seul fait de continuer à vivre dans cet état ou de le reprendre à nouveau, sous une forme quelconque. Quant aux religieux, qui sont dits favoriser les dites femmes et en engager d'autres à suivre l'état de béguines, nous leur défendons, plus strictement encore, sous la même peine d'excommunication, de prêter aide, conseil ou faveur, aux femmes qui vivent en ce genre d'état, de les y admettre ou de les y ramener * . »
Le même anathème frappait, dans les mêmes termes, les Fratricelles, ou Frères de la pauvre vie, autrement appelés Bisoques ou Beghins, Leur état y est qualifié de « secte », — et les évêques et supérieurs qui l'autoriseraient, en dehors d'une permission spéciale du Saint-Siège, sont également menacés d'excommunication .
Nous ne pouvons guère, aujourd'hui, nous rendre compte de l'effet produit dans le monde catholique par le coup de foudre, auquel on s'attendait si peu, dans les paisibles asiles dont il renversait les murailles. Comme nous l'avons vu, l'Europe était, pour ainsi dire, couverte de Béguinages, où des populations entières étaient réunies, depuis un siècle, — venues de toutes les conditions, il est vrai, mais avec une prédominance marquée de l'élément aristocratique. La vie du Béguinage confinait, par bien des côtés, à la vie du monde, en ce qu'elle a de plus
1. Extrav. Clément. V, m, ll,2)e Réligiosis domihus, — Cf. Cajétan : ExcommunicatiOj c. vi, p. 178. Lyon, 1715. — Wading : Annales 1271, n»» 41-42.
vivant et de plus agissant au point de vue intellectuel et moral. Son influence religieuse, sociale et même politique était grande, — trop grande peut-être à certains points de vue, — et ce n'est pas sans raison que Philippe le Bel s'en était ému et en avait ému Clément V. Parmi les Béguines du quatorzième siècle, il ne manquait pas de femmes capables de jeter le désarroi dans les esprits, comme l'expérience le montra, — et les hérésies à demi vaincues des Albigeois et des Vaudois devaient facilement trouver des refuges, dans cette quasi-solitude, si favorable aux prédications occultes et aux rêveries fiévreuses. Beaucoup d'entre elles, sans tomber dans l'erreur, à proprement parler, avaient eu le tort de se jeter dans laHhéologie transcendante et de dogmatiser un peu à tort et à travers. C'est au moins le reproche que leur faisaient certains censeurs, même des évoques, en ce temps-là.
Cependant l'immense majorité des Béguinages avait échappé à ce danger. Fidèles à leur vocation la plupart des filles de Sainte- Begghe continuaient leur vie de prière et de travail, dans un esprit de foi soigneusement sauvegardé par la direction des religieux et des prêtres préposés à leur gouvernement spirituel. Les Béguinages recrutés plus généralement dans la classe moyenne ou dans le peuple, comme ceux des Flandres, étaient surtout restés étrangers aux agitations religieuses et politiques, où les sœurs allemandes avaient pris parti. D'autant plus retirées du monde, qu'il était alors plus agité, et se blottissant dans leur humble nid, pour y oublier l'orage, les Béguines de Flandre, de France et de Lombardie ne pouvaient prévoir la poursuite dont elles étaient devenues l'objet, et surtout la conclusion qui les jetait dans la mort. Hier, c'était encore la joie dans la paix ; maintenant, c'en était fait si bien que, six ans plus tard,
presque toutes les maisons de France étaient fermées *, sans espoir de voir jamais leurs portes se rouvrir, à moins d'un véritable miracle.
Le miracle se fit, grâce à Ténergie des Béguines flamandes. Lorsque la plupart de leurs sœurs baissaient la tête, celles-ci, justement attristées, pour ne pas dire révoltées, de Taccusation portée contre elles, qui se sentaient à l'abri de tout reproche, et fortes de la protection du comte Robert de Béthune 2, se plaignirent aux évêques de Cambrai et de Tournai, leurs tuteurs naturels. Les prélats, qui semblent les avoir d'abord abandonnées, accueillirent favorablement leurs doléances, et les encouragèrent à les porter jusqu'au pied du trône pontifical : ce qu'elles firent sans tarder, en termes assez pressants et assez mesurés, pour mériter d'être pris en considération. Clément V était mort depuis cinq ans et avait été remplacé sur le trône de saint Pierre par Jean XXII, « l'un des hommes les plus complets de la papauté » . Bien qu'il eût publié et confirmé la sentence de son prédécesseur, il ne craignit pas de paraître se déjuger et diminuer l'autorité du Saint-Siège, en prescrivant une enquête, dont il remit naturellement le soin aux évêques de Cambrai et de Tournai, auxquels il adjoignit ceux de Paris et de Toulon. Le choix de ces deux derniers nous prouve que les Béguines de France avaient suivi l'exemple de leurs sœurs de Belgique, et nous savons d'ailleurs qu'il en fut bientôt ainsi de celles de Lombardie et de Toscane ^,
1. Il en restait pourtant quelques-unes d'ouvertes, même dans la province de Toulouse, puisque le chapitre provincial de Saint-Emilion (6 juillet 1315) interdit {Admonit. ni) aux frères de fréquenter les Béguinages sans permission spéciale et sans socius. Il est vrai que la défense s'applique à tous les couvents de femmes.
2. Comme il ressort des lettres de réhabilitation données par Jean XXII.
3. Cartul, de Sainte-Êlisaheth, n<» 88, 89» 92, 94. — - Il est à remarquer que. la
Le souci de cette enquête appartenait surtout, semble-t-il, à révêque de Cambrai, Pierre III de Lévis-Mirepoix, dans le diocèse duquel Marguerite Porrète avait provoqué le discrédit des Béguines, avant de les compromettre, à Paris. C'était un Français, comme son nom l'indique : il avait succédé à un autre Français, Philippe de Marigny, qui lui-même avait remplacé le Français Guy de CoUemède, premier juge des erreurs de Marguerite. Pierre de Lévis était personnellement sympathique à Jean XXII, son compatriote et peut-être son parent, qui le transféra de Cambrai àBayeux, vers 1324. Marigny, son prédécesseur, avait d'abord été secrétaire et conseiller de Philippe le Bel : ce qui lui avait permis de suivre de près l'affaire des Templiers et celle des Béguines, auxquelles on peut supposer qu'il était resté favorable, sur le siège de Sens, qu'il occupait depuis sa translation de Cambrai.
Le collègue de Mirepoix, dans l'enquête ordonnée par la cour de Rome, était son futur successeur, Guy III d'Auvergne*, alors évêque de Tournai, qui portait dignement l'un des plus grands noms de France. Il semblait que Dieu voulût panser, par des mains françaises, les blessures faites aux Béguinages par des princes et des prélats français. Ils y mirent tout leur soin, disons mieux, tout leur cœur, et Pierre de Lévis put bientôt soumettre au pape le résultat de ses recherches. Il était le même que celui des enquêtes poursuivies à Paris et à Toulon : les Béguines de Belgique, de France et de Lombardie étaient absolument étrangères aux erreurs des Béguines allemandes, visées par la sentence de Clément V, et avec lesquelles la similitude des noms les avait fait confondre. L'évêque de Tournai rendait
protestation (n* 89) est signée du frère Jean, prieur de Gand, à la suite d'une déli* bération prise au couvent des Prêcheurs.