CHAPITRE HUITIEME
C'est un préjugé très répandu que les couvents et monastères ne sont utiles qu'à leurs habitants, auxquels ils assurent la paix et le bien-être, sans grand souci des misères extérieures.
Après quinze siècles d'expérience facile à faire, — puisque rien n'interdit à personne la connaissance intime de la vie religieuse,— le préjugé persiste, aussi tenace qu'inexcusable, en son ignorance et son injustice.
Le Grand Béguinage de Gand n'a pas échappé à ce qu'on serait tenté d'appeler la loi de l'histoire monastique : notre siècle en peut rendre témoignage, et même en ces dernières années, Sainte-Elisabeth a dû subir l'épreuve tant de fois répétée à travers les six cents années de son existence. Nous avons vu, dès les premiers jours, Marguerite de Dampierre interposer son autorité souveraine entre les Béguines et leurs détracteurs ; puis Robert de Béthune et Louis de Nevers sont obligés d'intervenir pour les défendre ; il n'est pas jusqu'à Philippe le Bel, dont elles ne doivent réclamer la protection, lorsqu'il envahit les
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Flandres ^. Puis ce sont les chicanes des représentants subalternes de l'Empereur, du roi d'Espagne, des archiducs, auxquels il faut opposer le souvenir des services rendus et de l'utilité persistante. Après, ce sont les huguenots d'Hembyze et de Ryhove. Après c'est Joseph II, avec les physiocrates, — ce sont les jacobins et les libres penseurs. Demain, ce sera quelque autre libérateur de la pensée et de la conscience, d'autant plus ardent à poursuivre V obscurantisme qu'il espère trouver, dans le succès, des ressources pour la satisfaction de ses appétits. Les beaux esprits s'y associeront aux économistes, tout comme autrefois, et la sottise aidant, on regardera peut-être, un jour, la destruction définitive des Béguinages comme une victoire de la raison, comme une nouvelle assurance du progrès.
A vrai dire, nous comptons bien qu*il restera Dieu, le réel fondateur, protecteur et conservateur, vers lequel le Beggynhof a toujours crié dans les heures difficiles, et qui a toujours écouté son appel. Car, — c'est aussi une loi de l'histoire monastique, — ' la paix a toujours suivi la tempête, d'assez près même, pour en effacer rapidement les traces. « Les chênes et les moines, aditLacordaire, sont éternels », et puisque les Béguines sont de la famille, on peut leur appliquer l'axiome. C'est d'après le passé qu'on doit mesurer l'avenir, et si nous invoquons ici le passé, nous n'avons pas grande inquiétude à concevoir pour l'avenir.
Dieu ne laisse pas facilement détruire ce qui a servi et peut encore servir son règne et, par là même, les intérêts delà société chrétienne. Or, il y a deux manières de procurer la gloire de Dieu et de promouvoir son règne parmi les hommes : l'exemple
1. Diplôme daté de Bruges, le mercredi après la Trinité, l'an 1301.
des vertus chrétiennes et spécialement la pratique de la charité. A ce double point de vue le Grand Béguinage de Gand a bien mérité de la patrie du ciel et de la terre.
Pour ne pas nous étendre outre mesure, nous évoquerons seulement quelques-unes des plus gracieuses images et rappellerons quelques-uns des traits les plus propres à intéresser le lecteur.
Il n'a pu oublier, croyons-nous, le tableau — tracé par les enquêteurs de Févêque de Cambrai, au commencement du quatorzième siècle — de la vie si modeste, si pure, si charitable des 'filles de Sainte-Elisabeth. De ce Mémoire il se dégage un tel parfum de vertu chrétienne et religieuse que Tâme en reste embaumée pour longtemps, — et il n'est pas étonnant que Jean XXII y ait trouvé la raison, non seulement de réhabiliter, mais encore d'exalter celles dont on lui présentait la ressemblance.
A travers les siècles, les plus illustres personnages de l'Église semblent s'être transmis l'obligation de faire le panégyrique des Béguines flamandes : et ce qu'ils disent des divers Béguinages, — Anvers, Bruges, Cambrai, Gand, Liège, Malines, Tirlemont, — se peut répéter pour le nôtre, avec d'autant plus d'exactitude qu'il a toujours tenu la tête dans ce mouvement ascensionnel de régularité et de progrès. Ce n'était pas seulement par son charme extérieur, mais aussi par sa beauté intérieure ^ qu'il paraissait, suivant l'expression de Rickel, ne pouvoir être surpassé par aucun autre dans le monde ^. « Mais, ajoute un autre écrivain, ce Béguinage a, depuis les temps anciens,
1* Psalm., XLiv, 14 : « Omnis gloria filiae régis ab intus. »
2. Vita S, Beggae (Appendix, p. 315) : « Adeo ut, qui multa (Begginasia) videmnt fateantur se pulchrius nuUum vidisse. » — Ryckel écrivait en 1631*
tellement gagné en beauté, qu'il ne serait plus possible de le reconnaître. Murailles, rues, couvents, maisons, — le dehors et le dedans, — tout est changé à merveille, mais surtout jpour ce qui regarde la maison de Dieu, l'ofEce divin ]et le bonjrèglement de la vie des Béguines. A ceux qui demanderaient de combien il s'est embelli, je dirais comme Notre-Seigneur aux disciples qui lui demandaient où était sa demeure : Venez et voyez K »
Dans ce «jardin des roses et des lys », pour parler avec TÉcriture, cueillons quelques fleurs plus réjouissantes pour les yeux et pour Famé, — comme l'ont pensé ceux dont nous exploitons les impressions.
Dans l'église du Grand Béguinage, le visiteur remarque un grand crucifix de bois, noirci par le temps et gardant les traces des insultes qu'il a subies de la part des Gueux. Ce n'est pas une œuvre d'art et il n'attirerait pas les regards, en dépit de son réalisme, s'il n'avait, à ses pieds, une minuscule béguine agenouillée, tenant un chapelet entre ses mains jointes, et couronnée du diadème d'argent que l'on met, ici, au front des mortes.
Cette « Béguinette » s'appelle Ma^^Aeften, ou Mattheola, la petite Mattea, — professe à Sainte-Elisabeth, dans la seconde partie du quinzième siècle. Pauvre de naissance, timide de caractère, simple d'esprit, elle vivait très retirée, absorbée dans la méditation et la prière, oubliée de ses sœurs et méconnue de ses supérieures... Or, le jour du mardi gras de l'an 1470, les Béguines étaient presque toutes dans les maisons de leurs parents pour des réjouissances de famille, à part quelques-unes dont la
1. Anonyme dominicain : Notice sur le Crucifix de MàtthekcnfCommentkni Ryckel, op. cit.
LE CUUGIFIX DE MATTUEREN
Grande-Dame, Jeanne Bauters, avait fait ses convives, — en oubliant d'inviter la pauvre Mattheken. Justement attristée de cette négligence, la petite sœur alla cacher ses larmes dans l'église, et se jetant aux pieds du crucifix, elle lui dit naïvement :
(( C'est à vous, mon Seigneur et mon Dieu, que] je .viens dire ma peine, comme à mon très cher ami, élu entre mille, — à mon seul ami, puisque moi je n'ai pas d'amis comme les autres. Personne n'a songé à m'inviter et vous voyez ma disette I »
Mais, ô prodige ! à travers ses larmes, Mattheken voit les lèvres divines s'entr'ouvrir dans un sourire, et ses oreilles entendent ces aimables jparoles :
(( Mattheken, allez trouver la Grande-Dame et dites-lui, de ma part, qu'elle vous reçoive aujourd'hui à sa table.
— Mais, Seigneur, elle ne me croira pas 1
— Pour la convaincre que je vous envoie, vous lui direz que la tunique de laine, dont elle veut se revêtir demain et qui est pliée sous son chevet, était décousue et que ma Mère l'a reprisée avec de la soie rouge. Puis vous ajouterez qu'elle n'a pas encore dit son Psautier, ni fait sa pénitence de confession. Elle vous croira. »
Mattheken obéit. Stupéfaite à bon droit, la Grande-Dame vérifia l'état de sa tunique, et se rappelant qu'en effet elle n'avait pas encore dit son office, s'empressa de faire la volonté du Christ, en retenant l'innocente visionnaire à dîner. Le repas terminé, Mattheken se hâta de retourner à l'église, sans doute pour remercier son divin ami ; mais à peine y fut-elle entrée, que les cloches sonnèrent d'elles-mêmes à toute volée. Aussitôt le peuple d'accourir et de s'empresser autour de la petite béguine, agenouillée devant le crucifix, le corps droit, son chapelet entre ses mains jointes et élevées. La Grande-Dame
était arrivée des premières et s'approchait de Mattheken pour rinterroger. C'était bien inutile : le Maître l'avait enlevée à la terre pour la placer, à ses côtés, à la table de ses élus.
Depuis lors, on chante, tous les ans, à pareil jour, une messe solennelle en musique, appelée la messe de Mattheken ( Matthekens misse), après laquelle les Béguines sont reçues à la table de la Grande-Dame qui les traite honorablement ( dit le naïf auteur de la notice citée plus haut) dans son grand salon, qui s'appelle toujours Matthekens huis. On sert, à ce repas, un pain spécial, dit Matthekens Brood, qui a, dit-on, la propriété de rester à peu près incorruptible et de guérir les malades auxquels on le fait manger.
Le corps de Mattheken fut enseveli dans la sépulture commune, où les fidèles ne tardèrent pas à porter leurs hommages et leurs supplications. Peu de temps après, la tombe fut ouverte, et répandit un si doyx parfum que l'on courut avertir la Grande- Dame et demander la translation du corps. Ne pouvant rien sans l'autorisation des supérieurs ecclésiastiques, celle-ci trouva meilleur d'attendre une nouvelle manifestation de la volonté du ciel et fit refermer la tombe, se contentant de consacrer la mémoire de la défunte par la statuette placée aux pieds du crucifix miraculeux, — le même qui fut apporté à Saint-Amand, lors de la suppression de l'ancien Béguinage. La vénération du peuple envers cette image est toujours la môme et, pour obéir au vœu général, il a fallu en laisser une reproduction dans l'église abandonnée en 1874.
Mattheken n'est pas la seule béguine dont la chronique nous ait gardé le souvenir. Le seizième siècle vit fleurir Elisabeth
Smeys, entrée toute jeune au Beggynhof, et célèbre par les assauts dont la poursuivait le démon, toujours vaincu mais d'autant plus acharné. Fuyant devant l'invasion des Gueux, elle se réfugia à Mons, où elle traîna sa vie dans la maladie et la patience, pendant douze ans : après quoi, miraculeusement guérie, elle ne tarda pas à s'envoler vers le ciel.
Le commencement du dix-septième siècle vit mourir la béguine Nicolette de Nieuwland, surnommée la Recluse, dont le Dialogue avec le vénérable Pellegrin PuUen S resté fameux dans le monde religieux, nous a été conservé par Ryckel, dans les Appendices à sa Vie de sainte Begghe *. Véritable prodige de recueillement et d'union à Dieu, cette Nicolette était sujette à de fréquents ravissements, au cours desquels son visage rayonnait d'une telle splendeur qu'il était difficile d'en soutenir l'éclat. C'était surtout après la communion que Dieu la revêtait de cette gloire. Par moments, elle semblait n'avoir plus rien de la nature humaine, au point de passer plusieurs jours sans prendre aucune nourriture, bien qu'elle fût de forte constitution et de grand appétit. L'évêque de Gand, Guillaume Van Linda (célèbre sous le nom de Lindanus ^), mit sa vertu à l'épreuve de toutes les manières et dut reconnaître l'éminence des dons de Dieu en sa servante. Elle rendit l'âme, en l'année 1611, sous le magistériat de Philippine Ysembaert, qui lui rendit officiellement témoignage, dans un acte contresigné d'Elisabeth de la
1. Surnommé l'Illuminé^ mort à Boia-lc-Duc, en 1608. (Ryckel, op. cit., p. 476, et 651.)