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Ouverte sur la place où aboutissait la rue Au poivre

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au couvent principal. Derrière les deux églises, des tapis de gazon égayaient un peu Taustéritéde Faspect général. Le temps, en effet, avait bruni les briques dont les maisons étaient bâties et sur lesquelles tranchaient vivement les encadrements des portes, blanchis avec le plus grand soin : d'où le caractère monotone et mélancolique de Tensemble, même par les jours de grand soleil.

A droite et à gauche de la grande église, le long des rues déployées en éventail, s'alignaient des maisonnettes à peu près toutes semblables, avec leur jardinet, où des arbustes et des fleurs, d'humble aspect et de parfum discret, réjouissaient rame naïve des Béguines. Quand on avait l'heur d'être admis à l'intérieur de l'ermitage, après avoir admiré, pour complaire à l'hôtesse, les allées bien sablées et bordées de coquilles marines, les statuettes nichées dans le mur, le petit calvaire planté sur un Golgotha minuscule, on pénétrait dans un parloir d'une propreté à désespérer les ménagères de la .Frise, C'était à la fois le salon de réception et l'atelier de couture .ou de broderie ; aussi a Mademoiselle la Béguine » y avait-elle réuni tous ses trésors, — images, livres, reliquaires, menus instruments de travail. Tout cela faisait un de ces aimables tableaux d'intérieur, si chers aux maîtres flamands du seizième et du dix-septième siècle. La même impression attendait le visiteur au seuil de la pièce voisine, servant de cuisine et de salle ù manger : les cuivres, les étains, les faïences reluisaient sur les étagères de bois contourné et ciselé, dans la lumière tamisée parles petits carreaux plombés des larges fenêtres.- Je ne sais quoi de jeune, de candide et de reposé enveloppait l'âme, après avoir charmé les yeux : on se sentait entré dans une paix presque céleste, où le doux visage de la sœur rappelait les

figures d'anges et de saintes groupées autour de FAgneau, dans le fameux tableau de Van Eyck, à Saint-Bavon. C'était le même sourire presque énigmatique, — le même regard d'enfant curieux, — la même expression de désir contenu, le désir de faire plaisir avec une sorte de doute d'y avoir réussi, — surtout en raison de la difiRculté qu'avait la bonne fille à s'exprimer en français. Mais cela n'y faisait pas grand'chose, et la conversation n'en allait pas moins son train: je me souviens d'un dialogue très animé, où je n'entendais pas un mot de flamand, ni mon interlocutrice un mot de français, et qui dura cependant une bonne demi-heure, grâce à un interprète obligeant, le Père Directeur du Béguinage^, d'autant plus amusé de son rôle qu'il n'avait presque pas à intervenir.

Au premier, ou plutôt à l'unique étage de la maisonnette, était la chambre à coucher, avec la lingerie et le vestiaire, le tout imprégné de cette bonne odeur de lavande qui décèle la ménagère attentive. Ici, la blancheur était encore plus éclatante qu'au rez-de-chaussée, presque un éblouissement, tant la lumière poursuivait l'ombre jusque dans les moindres recoins, grâce aux reflets des murs, des rideaux et des couvrepieds. Un impressionniste eût parlé de « symphonie en blanc * » , depuis la note donnée par le parquet de sapin lavé et passé au grès, jusqu'à celle du plafond passé à la chaux et des boiseries peintes à l'huile. Jusqu'alors je n'avais rien compris aux intérieurs des artistes flamands, avec leur tonalité blafarde et transparente à la fois, où les noirs détonnent d'abord et finissent par se fondre dans un ensemble harmonieux.

1 Le R. P. Cavereol, qui vit la translation à Saint-Amand. r. « Malte -^hiteid ômgeeft ep drackt de Zianen », dit Clara Cogen : Begijntjes eu Begijnhovcn,

Telle la robe noire de notre béguine, en contrasta .si'frappant avec toute cette blancheur et pourtant si agréable il voir, dès que Fœil s'était remis de sa première impressioiï 4 >

La physionomie des couvents était la même,, *à cela près qu'ils étaient habités par un plus grand nombre de personnes et par conséquent de proportions plus vastes. J'en retrouve, dans un ouvrage, où l'on voudrait voir plus de gravité et d'impartialité ^ , une description assez exacte pour me dispenser d'en essayer une autre. La voici presque en entier :

(( Un petit jardin aux sentiers bordés de buis, avec des pjarcs en forme de cœurs et de croix, précédait le vestibule, surhaussé de deux marches et conduisant à un escalier de bois blanc dont les degrés, sous les. pas de plusieurs générations, s'étaient usés par le milieu... Des parloirs se succédaient, au rez-de-chaussée, d'une pauvreté décente et froide, meublés chacun d'une table, d'une armoire et de quelques chaises, avec une abondance d'images pieuses sur les cheminées et les murs. Dans la nudité sévère d'une de ces salles, plus vaste que les autres, une dizaine de grandes toiles noircies et craquelées, œuvres de peintres naguère acclamés... étalaient des allégories et des symboles, parmi des floraisons d'angelots..., ou s'ensanglantaient de scènes de martyres, dont l'horreur contrastait avec la paix tombant du plafond et la fine poussière du silence dansant dans le jour des hautes fenêtres...

« Du fond des corridors nous arrivait un marmottement lointain... et cette rumeur sourde, constante, qui était celle des Béguines en prière, ajoutait encore à la tranquillité de la

1. La. Belgique f par G. Lemonnîer (publié d'abord dan& le. Tour dUt Monde, t. XLVI, 1193- livraison). , . ..

muette maison... Cependant notre guide nous ayant menés à rétage, ouvrait devant nous la porte des chambres, presque toutes pareilles, avec l'humble coquetterie de leurs couchettes voilées de courtines blanches, dans la blancheur nue des murs... Toutes les chambres s'ouvraient sur de longs couloirs cintrés,

où coulait une lumière limpide, égale, très douce, détachant ça et là des murs un Christ naïvement peinturluré, le flanc béant d'une large plaie saignante... La supérieure s'oflrit à nous montrer le reste de la maison, un peu étonnée de notre curiosité pour ce qu'elle appelait ses vieilleries, nous mena au potager et finalement nous fit traverser le réfectoire et les cuisines... Des armoires en chêne garnissaient les quatre côtés de la pièce, chaque béguine ayant la sienne, où elle serre, outre son linge de table, ses provisions et ses douceurs. Au temps du jeûne, les Béguines prennent leur collation debout, leur nourriture posée sur la planchette coulissée que renferme chaque armoire. »

Ce que ne dit pas notre auteur, c'est que les v«lets des armoires étant ouverts, chaque sœur est assise, pour le dîner/ dans une sorte de logette, où S33 voisines ne peuvent la voir, ignorant ainsi ce qu'elle boit et mange ; délicate attention qui lïiénage les justes susceptibilités des moins fortunées ou des plus inortifiées. Mais reprenons notre citation :

« Depuis quelques moments, le bourdonnement des voix avait grandi. Bientôt une simple portière nous sépara de Touvroir où s'achevait le travail du matin *... D'un geste décidé, la respectable mère écarta les retombées de la serge et, nullement effarouchées, les Béguines, les vieilles et les jeunes, haussant leurs béguins de dessus leurs ouvrages, se levèrent d'un même mouvement, comme dans les classes, à l'entrée d'une inspectrice, se dressent des pensionnaires. Tout d'une fois, les voix s'étaient tues avec des lambeaux de prière inachevée, expirant au bord des lèvres. Puis elles se rassirent, le buste penché sur leur couture ou leur tapisserie... Par les grandes fenêtres sans rideaux... une belle nappe de jour s'épanchait sur les coiffes, les cloisons et les planchers, ne laissant presque d'ombre nulle part et confondant toutes ces figures dans une pâleur laiteuse, où la chair des visages et des mains se détachait exquisement. Au fond de l'ouvroir, entre des feuillages d'or, une Vierge habillée de dentelles blanches était posée sur le manteau de l'âtre transformé en chapelle... Peu à peu le silence du premier moment s'étant rompu, des chuchotements volèrent de bouche en bouche, avec des rires, des malices, une gaieté de figurer dans le croquis (que l'on faisait d'elles)... Mises en train par cette bonne humeur, l'une après l'autre, toutes se levèrent de leur

1. L'auteur n'a pas manqué de remarquer la récitati on du rosaire pendant le travail de la matinée.

chaises et vinrent se ranger autour de l'artiste , si bien qu'au bout d'un instant il ne resta plus que la sainte Vierge toute seule dans ses dentelles, là-haut, 'sur la cheminée. »

Ce petit tableau est d'une exactitude saisissante, et bien des visiteurs l'ont vu se reproduire, avec la même gaieté ingénue, dans le même cadre, vieux de plusieurs siècles et pourtant toujours jeune de simplicité et de grâce. On dirait que le temps n'a pas de prise sur « ces maisons mystérieuses au-dessus desquelles plane une bonté de paix et d'oubli » .

Je décrirais bien maintenant la grande église : mais il vaut mieux attendre, pour mettre la vie des Béguines au chœur dans un meilleur encadrement. A vrai dire, ce bâtiment n'avait rien de bien remarquable, malgré ses trois nefs, dont les toits à double rampant ne manquaient pas de caractère, quand on les voyait du dehors. L'église du nouveau Béguinage lui est de beaucoup préférable, et, comme l'aménagement intérieur est exactement le même que dans les temps passés, nous aurons plus de plaisir à l'étudier, en admirant l'œuvre de l'architecte Arthur Verhaegen.

Le 29 septempre 1873, Mgr Henri Bracq, évêque de Gand, posait la première pierre de l'église du nouveau Béguinage, au lieu dit Sint-Baqfs-Kouter {culture de Saint-Bavon), sur le territoire de Mont-Saint-Amand, — aux portes mêmes de la ville, dont les administrateurs croyaient avoir détruit l'œuvre de la comtesse Marguerite. Le nouveau Begljnhof devait couvrir les huit hectares du terrain indiqué, par le bon chanoine Ost, au duc d'Arenberg S qui s'en était rendu acquéreur et l'avait mis à la disposition des pieuses exilées.

1. S. A. EDgclbcrt, duc d'Arschot et de Cruy, prince de Rccklinghanson, chevalier de la Toison d'Or, duc médiatisé d'Arenbcrjr, mort le 28 mars 1875.

Les travaux furent poussés avec la plus grande activité, sous la direction de M. Arthur Verhaegen, ingénieur honoraire des ponts et chaussées, depuis membre du Parlement et l'un des hommes les plus estimés de la Belgique catholique. Un an suffit à la construction des quatre-vingts maisons, des quinze couvents, de l'infirmerie et de la grande église, — qui devaient constituer la cité, enclose de murs, avec ses deux portes ouvrant sur la ville et sur la campagne, — le tout en style flamand du quinzième siècle.

Le mardi 29 septembre 1874, Gand vit un des spectacles les plus émouvants qui se puissent concevoir, même en ce pays où les spectacles émouvants sont constamment à Tordre du jour. A deux heures et demie de l'après-midi, près de cent voitures, appartenant à l'aristocratie et à la bourgeoisie, venaient prendre les trois cents Béguines restées, jusqu'à ce moment, dans leur ancienne demeure, afin de les conduire à Mont-Saint-Amand, où elles avaient été devancées par quatre cents de leurs compagnes. Dans la dernière voiture du cortège, qui avait peine à se frayer passage à travers la foule, la Grande-Dame, Julie Verhaeghe, assise auprès de Mme de Kerchove de ^aeyer, recueillait les témoignages de la sympathie populaire. Les souhaits de bonheur n'allaient pas sans des marques touchantes d'un regret où il était facile de constater la plus vive réprobation pour les sectaires de l'Hôtel de Ville. On avait bien essayé d'exciter une contre-manifestation : mais l'attitude de la population la rendit impossible. Il y a des heures où il est plus prudent de se taire, — si brave qu'on soit devant des femmes et des dévots ; les libéraux du conseil municipal le comprirent et se tinrent bien tranquilles.

k quatre heures, la tête du cortège atteignit, par la chaussée d'Anvers, Tare triomphal élevé à la limite de Gand et de Mont-Saint- Amand. Un magnifique bouquet fut ofiTert à la Grande-Dame, qui mit pied à. terre dans la cour de la maison du bourgmestre. M. Braeckman lui offrit les félicitations de sa commune, en même temps que M. le curé lui présentait celles de sa paroisse. Après quelques mots de remerciement, Mme Julie Verhaeghe, entourée de son conseil, s'avança vers le Béguinage au milieu d'une foule compacte, oîi se confondaient dans un égal enthousiasme toutes les classes de la société. A l'entrée de la cité, une estrade était dressée, sur laquelle l'évêque de Gand avait pris place, ayant à ses côtés le duc d'Arenberg, les dignitaires du clergé, les supérieurs des communautés religieuses, les sénateurs et les députés de la circonscription, les membres de la noblesse — au nombre desquels on remarquait le baron délia Faille, dont l'aïeul avait jadis rendu si bon témoignage aux Béguines et à leurs directeurs. Quand la Grande-Dame et ses filles eurent défilé, l'évêque et sa cour se joignirent à la procession qui les conduisit à l'autel élevé devant l'église ^, au fond du grand préau décoré de bannières et de drapeaux reliés par des guirlandes de verdure et de fleurs. Du plus haut degré de cet autel, Mgr Bracq invita les fidèles à rendre grâces à Dieu. Il rappela les épreuves où l'œuvre de Jeanne et de Marguerite avait failli périr, la généreuse intervention du duc d'Arenberg, le concours donné au noble bienfaiteur par le clergé et le peuple de la Fandre catholique. Puis, après avoir salué l'avenir, qui s'ouvrait si plein de promesses, il entonna le Te Deum, dont la multitude continua le chant avec un élan indescriptible. La bénédiction du prélat termina la cérémonie religieuse.

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