‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 2)Chapitre 12 sur 92 · THÉORÈME SIXIÈME · texte numérisé non relu

THÉORÈME SIXIÈME

Nous ne voyons point Dieu ici-bas tel qu'il est en lui-même*

Si donc, pour revenir maintenant à notre principale proposition, tous les Pères et tous les docteurs s'accordent à soutenir que, tant que nous sommes ici-bas, nous ne voyons point Dieu, ni ne pouvons, à moins d'une faveur extraordinaire, le voir tel qu'il est en lui-même et dans sa propre nature, il faudra bien en conclure qu'il est essentiel à la foi chrétienne de ne pas voir intuitivement l'objet dont on a la foi. Or, tous les Pères et tous les docteurs s'accordent effectivement à reconnaître que la vue intuitive de Dieu nous est refusée, à moins d'un miracle tout particulier, pour le temps de la vie présente.

Nous avons sur ce sujet deux lettres remarquables de saint Augustin, adressées par ce Père, l'une à une pieuse femme nommée Pauline, l'autre à Fortunatien, évêque de Sicca. Quoique le principal objet de ces deux lettres soit de prouver que nous ne saurions voir Dieu des yeux du corps, elles démontrent en même temps que nous ne saurions voir, même avec les yeux de l'esprit, à moins d'une extase qui nous ravisse hors de ce monde visible, son essence impénétrable.

« Si nous croyons que Dieu puisse être vu de nous, dit-il » dans la première de ces deux lettres (Ep. 147), ce n'est pas » que nous le voyions des yeux du corps comme nous voyons le » soleil, ni même des yeux de l'esprit comme nous voyons en » nous-mêmes que nous vivons, que nous avons des volontés, » des désirs, que nous savons ceci, que nous ignorons cela. » Vous qui lisez cette lettre, c'est des yeux de votre corps que

(1) Sur la nécessité comme sur la possibilité de la foi en Dieu proprement dite, on fera bien de consulter Suarez, Tract. I de clivinâ substantiel, lib. 1, cap. i, n. 3, \i et 5, t. I, p. 1-2 (édit. Vives) , et se*, traité De fuie, disp. H, sëct. 7, n. 7, où on lira ces mots : Deus ut prirr veritas est primarium objectum materiale fidei.

» vous vous rappelez avoir vu le soleil, ou que vous le voyez » peut-être à celte même heure, si le temps le permet aussi » bien que le lieu où vous vous trouvez. Mais pour voir ce que » j'ai dit que nous voyons des yeux de l'esprit, pour voir que » vous vivez, que vous voudriez voir Dieu, que vous en cher- » chez les moyens, que vous avez le sentiment intime de votre » existence, de vos pensées et de vos désirs, de l'ignorance )> même où vous êtes des moyens de réaliser ces désirs; pour » voir, dis-je, tout cela, ce ne sont plus les yeux du corps que » vous employez pour organes, ce n'est plus la distance locale » qui pourrait vous séparer de ces objets que vous mesurez; » mais en vous voyant vivre, vouloir, faire des efforts en vous- » même, savoir certaines choses, ignorer certaines autres » (puisqu'après tout c'est encore une science que celle que nous » pouvons avoir de notre ignorance), vous voyez tout cela en » vous-même, vous le voyez comme vous étant propre, vous le » voyez sans vous le représenter par des figures, sans vous le » peindre avec des couleurs, et vous le voyez d'autant plus » clairement, d'autant plus sûrement, que cette vue est plus » simple et qu'elle vous est plus intime. Puis donc que nous ne » voyons présentement Dieu, ni des yeux du corps, comme » nous pouvons voir les corps, soit terrestres soit célestes, ni » des yeux de l'esprit, comme nous pouvons le faire par rapport » à ce qui se passe en nous-mêmes, et dont je viens de vous )> donner des exemples; pourquoi croyons-nous possible de voir )> Dieu, si ce n'est à cause du témoignage des saintes Ecritures, » qui nous assurent que Bienheureux sont ceux qui ont le cœur » pur, parce qu'ils verront Dieu, sans parler d'autres textes qui » reviennent au même sens et sont de même fondés sur l'au- » tonte divine, à laquelle nous regardons comme un crime de » ne pas avoir foi, et comme un devoir de piété d'avoir une foi » entière. »

Plus loin (n° 8), l'illustre docteur énonce expressément le principe que nous avons déjà vu être celui de saint Paul : « Ce » qu'on ne voit point, dit-il, c'est ce qui fait l'objet de la foi. Et » cependant, ajoute-t-il, on voit bien qu'on a la foi, quoiqu'on i) ne voie point la chose même dont on a la foi. » 11 répète, et dans cet endroit et ailleurs, la même observation et la même antithèse en cent manières différentes.

Dans le dernier de ses traités sur l'Evangile de saint Jean, l'Evoque d'Hippone. fait consister la différence de la vie présente

d'avec la vie fulure en ce qu'on n'a ici-bas que des emblèmes de ce qui fait l'objet de la foi, et dont la vue est réservée à l'autre vie. « Il y a, dit-il, une autre vie qui doit être immortelle et » exempte de tous maux : là nous verrons face à face ce que » nous ne voyons ici-bas que comme dans un miroir et sous une » forme énigmat:que, quelques progrès que nous fassions dans » la connaissance de la vérité. L'Eglise, » ajoute-t-il ensuite dans un ingénieux parallèle, « a donc appris de Dieu à distinguer y> deux sortes de vies, dont l'une consiste dans la foi, et l'autre » dans la vision intuitive. La première est un exil passager; la y> seconde est un état à jamais permanent. L'une est vouée au » travail, l'autre destinée au repos; la première est dans la y> voie, la seconde dans le séjour de la patrie; Tune dans l'action » qui est son moyen, l'autre dans la contemplation qui est sa v récompense. L'une se détourne du mal et s'attache à faire le » bien; l'autre n'a plus aucun mal à redouter, ni aucun bien à y> acquérir. L'une combat contre l'ennemi ; l'autre règne sans y> ennemi à craindre. L'une est forte dans l'adversité; l'autre y> n'est sujette à aucune adversité. L'une réprime les désirs » charnels; l'autre s'enivre de chastes délices. L'une s'inquiète y* des moyens de vaincre ; l'autre goûte en paix les fruits de la » victoire. L'une est secourue dans les tentations; l'autre se » réjouit en celui qui l'en a pour toujours affranchie. L'une souy> lage l'indigence qu'elle rencontre sur son chemin; l'autre ne » trouve plus nulle part le spectacle de l'indigence. L'une par- » donne les péchés d'autrui, afin que les siens lui soient par- )> donnés; l'autre n'a rien à souffrir qu'elle ait à pardonner, » comme elle ne fait rien non plus dont elle ait à demander le y> pardon. L'une est affligée de maux, pour qu'elle ne s'enfle pas » d'orgueil; l'autre jouit sans orgueil du bien suprême. L'une » fait le discernement des biens et des maux ; l'autre ne voit » que des biens devant elle. Ainsi l'une est bonne, mais misé- » rable; l'autre est meilleure et souverainement heureuse. La » première est représentée par saint Pierre, et la seconde par » saint Jean. »

L'auteur du Traité des principales actions de Jésus-Christ imprimé parmi les œuvres de saint Gyprien, et attribué aussi à ce Père, dit dans la préface ou le prologue de son ouvrage : « Un » séraphin voile la face et les pieds de Dieu, et laissant le » reste à découvert, il couvre de ses ailes étendues le haut et le y> bas', pour ainsi dire, de la majesté divine, afin d'interdire de

» téméraires recherches à ceux qui voudraient en parler. Bref,

» la Divinité refuse de se montrer visible à nos regards; et si,

» nous mettant comme sur ses traces, nous cherchons avec

» ardeur à la découvrir, la foi pourra nous en donner un senti-

» ment obscur, mais sans que nous puissions ni voir ni pénétrer

» sa pure essence. Il n'est pas aisé en effet d'affirmer quelque

» 'chose de l'essence de Dieu. Car, quelle définition pourrions-

» nous en donner? Nous courrons bien moins de risques de nous

» tromper en niant ce qui ne lui appartient pas, qu'en affirmant

» ce qui peut lui appartenir, puisque rien de ce qui tombe sous

» le sens humain ne saurait être identique à ce qui est au-

» dessus de toute intelligence. Non, rien de ce qui est accessible

» soit à nos organes, soit à notre esprit, ne peut appartenir à

» cette suprême majesté : la vue la plus pénétrante n'a plus ni

» force ni perspicacité, quand elle veut atteindre à cette infinie

» grandeur. C'est cette lumière inaccessible et invisible, pour

» ainsi parler, qu'entourent à droite et à gauche et que cachent

» de leurs six ailes les séraphins, qui se tiennent debout et qui

» voltigent à l'entour : leur contenance indique l'éternité, leur

)> vol l'infinie élévation de celui qu'ils adorent, et qui s'élève

» d'autant plus, et qui se rend d'autant plus incompréhensible,

» que le cœur de l'homme s'élève davantage et se flatte plus

» témérairement de le comprendre (1). » P. 441, aliàs 444.

Saint Ambroise nous a marqué d'un trait la différence de la vie présente d'avec la vie future : « L'ombre était, dit-il, dans

(i) « Hujus rei forma seraphim faciem Dei, et pedes velat; et paten- » tibus quse in medio surit, principium finemque majestatis divinse » alarum extensio infra supraque operiens, aditum ad se temerariis » tractatoribus vel scriptoribus interdicit : nec patitur ad liquidum se » videri Divinitas, quam utique investigatio fidelis aliquo modo adorât » vel sentit, sed purain cjus essentiam nec perspicit nec comprehendit.

* Affirmatio quippe de Dei essentiâ in promplu haberi non potest : ne- » que enim diffinibilis est Divinitas, sed veriùs sinceriùsque remotio » indicat negando quid non sit, quàm asserendo quid sit : quoniam » quidquid sensui subjacet, illud esse non polest, quod omnem superat » intellectum. Quidquid audiri vel sciri potest, non convenit majestati :

* hebes est in bàc consideratione omnis acies sensuum, et caligat » aspectus. Hanc invisibilem lucem, et inaccessibilem naturam sex alis » hinc et inde seraphim statu et volatu circumeunt et abscondunt, statu » immobilitatis aelernitatem monstrantes, volatu verô altitudinem ejus, » sic in superioribus elevatam, ut quantumlibet ad cor altum homo » ascendat, exaltetur Deus, et comprehensionis importunitatem évadât » Ad Corneliuni Papam de cardinalibus operibusChristi.

)> la loi; l'image se voit dans l'Evangile; la vérité ne doit se » montrer à nous à découvert que dans le ciel. » In Ps. XXXVIII.

Saint Jean Chrysostôme s'est particulièrement attaché à combattre la prétention qu'avaient les Anoméens de comprendre l'essence de Dieu. Voici quelques extraits de la polémique entreprise contre ces hérétiques par le plus éloquent des Pères de l'Eglise :

« Si l'Apôtre déclare qu'il ne connaît Dieu qu'en partie, il » ne veut pas dire qu'il connaît une partie de sa substance, et r. qu'il en ignore une autre, puisque Dieu ne saurait être ainsi » divisé; mais il veut faire entendre que s'il sait certainement » qu'il existe, il ignore ce qu'il est dans sa substance ; que s'il )> sait qu'il est sage, il ignore combien il est sage; que s'il )> n'ignore pas qu'il est grand, il ne saurait dire ni combien il » est grand, ni en quoi consiste sa grandeur; que s'il est con- » vaincu qu'il est partout présent, il ne saurait se faire une » idée du mode de sa présence ; que s'il ne peut méconnaître » qu'il règle, contient et gouverne tout, il ne saurait pénétrer » le secret de la manière dont il peut le faire. Voilà ce qui lui » fait dire ; Nous connaissons en partie, et nous devinons en )> partie. » De incomprehensibili, Hom. 1, n. 5.

« Demandez à l'hérétique ce que signifient ces paroles, Dieu » habite mie lumière inaccessible, et appliquez- vous ici à recon- )> naître toute l'exactitude des expressions de saint Paul. 11 ne » dit pas que Dieu soit lui-même une lumière inaccessible, mais » il dit qu'il habite cette lumière, afin que vous conceviez que )> si la demeure qu'il habite est inaccessible, il l'est lui-même » bien davantage. Et s'il s'exprime de la sorte, ce n'est pas » pour vous donner à entendre que Dieu habite une lumière )> locale où il se trouve comme circonscrit; mais pour vous » inspirer une plus haute idée de sa manière d'être incom- » préhensible. Encore ne dit-il pas seulement que la lumière que » Dieu habite est incompréhensible; mais il dit de plus qu'elle » est inaccessible, ce qui est bien plus en effet que d'être sim- » plement incompréhensible. Car une chose est dite incompré- -» hensible, quand sa nature ne peut être expliquée par ceux » qui l'étudient ou l'examinent; mais ce qui est inaccessible, )> c'est ce que l'on ne saurait même examiner ou étudier par » l'impuissance où l'on se trouve d'en tenter l'accès. Ainsi la » profondeur de la mer est incompréhensible, parce que, si l'on » y plonge, on ne saurait en trouver le fond; mais elle n'est

» pas inaccessible, puisque Ton peut du moins y plonger, et » l'étudier ou l'examiner de près. » Hom. 3, n. 2.

« Vous ne savez donc pas ce que vous adorez, nous crie » l'hérétique. Celte objection ne mériterait pas même de réponse, » après tout ce que nous avons rapporté de l'Ecriture pour prou • » ver qu'il est impossible de pénétrer ce que Dieu est dans son » essence. Toutefois, comme nous ne parlons pas par un motif de » haine contre ces hommes, mais plutôt avec le désir de les » délivrer de l'erreur, essayons de leur persuader, que ce n'est )> pas ignorer Dieu que de ne pas pénétrer son essence, mais » que c'est au contraire l'ignorer que d'avoir une pareille pré- •» tention. Car, diles-moi , si deux hommes disputaient l'un v contre l'autre à qui connaîtrait mieux la grandeur du ciel, et » que l'un d'eux soutînt que l'œil de l'homme ne saurait la y> mesurer, tandis que l'autre prétendrait au contraire pouvoir » avec son bras en parcourir les dimensions, duquel des deux y> diriez-vous qu'il connaîtrait le mieux la grandeur du ciel, de » celui qui se flatterait d'en nombrer les coudées, ou de celui qui » confesserait simplement son impuissance? Mais quoi! le mieux »' instruit de la grandeur du ciel est celui qui déclare qu'elle le » surpasse, et quand nous parlons de Dieu, nous n'userions pas » de la même modestie! Ne serait-ce pas la plus haute extray> vagance? Avez-vous encore besoin qu'on vous prouve que » tout ce qu'on demande de nous c'est de confesser que Dieu » existe, et non de nous occuper de ce qu'il est en lui-même? » Ecoutez ces paroles de l'Apôtre : Celui qui s'approche de Dieu » doit croire qu'il existe. Ecoutez aussi le reproche que le Proy> phète fait à certains hommes de leur impiété : il ne leur re- » proche pas de ne pas savoir ce que Dieu est, mais il leur » reproche d'oublier qu'il existe : L'insensé, s'écrie-t-il, a dit dans » son cœur : Il n'y a pas de Dieu. De même donc que ce qui fait y> l'impiété, ce n'est pas d'ignorer l'essence de Dieu, mais de » méconnaître son existence, de même il suffit pour la piété de » confesser cette dernière. Mais nos adversaires ont encore à » dire que Dieu est appelé Esprit, et que ce mot suffit apparem- » ment pour nous représenter son essence. Avoir une prétention » de cette espèce, c'est se montrer bien novice dans la science » des Ecritures. Car suivant cette manière de raisonner, Dieu » ne serait pas moins un feu qu'il ne serait un esprit, puisqu'il » est appelé aussi un feu consumant. Il est encore appelé une » source d'eau vive. Il sera donc esprit, feu et eau; il sera de

» même âme, souffle, pensée humaine; il sera tout ce qu'on » pourra dire de plus absurde : car rien ne nous oblige d'entrer » dans un tel détail, ce qui serait imiter l'égarement de nos » adversaires. » Hom. 5, ». 5.

L'habile orateur fait voir ensuite que cette dénomination d'esprit ne nous aide nullement à pénétrer dans l'essence de Dieu , puisqu'elle s'applique également à bien d'autres objets que personne n'est tenté de confondre avec l'essence divine. Et ce que saint Chrysostôme dit ici de ce terme particulier, nous devons le dire également de tous les autres dont nous pouvons faire emploi, et qui ne sont que des signes de nos pensées, ou une monnaie courante à l'usage de notre esprit, au lieu d'être, comme on serait peut-être porté à l'imaginer quelquefois, une sorte d'empreinte des choses qu'ils expriment, une image ressemblante et proprement naturelle des objets dont ils nous réveillent la mémoire.

« Vous ignorez donc Dieu? dira quelqu'un. Non, je ne l'ignore » pas : je sais qu'il existe, qu'il est bon, qu'il est miséricor- » dieux, qu'il connaît tout, qu'il a toutes les perfections que » nous racontent de lui les saintes Ecritures; mais j'ignore en -)) quoi consiste son essence. Adam se flattait d'acquérir quelque » avantage nouveau en ajoutant foi au discours du démon, et » celte présomption lui fit perdre les avantages mêmes dont il )> était déjà en possession. Le même malheur arrive à ceux qui » se font le jouet des raisonnements humains, et qui ne veulent » pas entendre que c'est Dieu qui donne la sagesse, et que c'est » de lui que viennent les lumières et l'intelligence. Ils ne veulent » pas entendre Paul se dire le simple héraut de la révélation » divine, ni lui voir renverser les raisonnements humains. Nous » détruisons les raisonnements, dit cet Apôtre, comme toute hauteur y> qui s'élève contre la science de Dieu. Un autre sage a dit de » même : Les pensées des hommes sont timides, et leurs raisonne- » ments sont incertains. Qu'est-ce que l'homme, ô mon Dieu, pour v que vous vous soyez fait connaître à lui? Représentez- vous cette » grandeur immense; mais que dis-je cette grandeur? Celte » expression même n'est pas digne de Dieu. Comment donc parler » de lui, puisque c'est le faire improprement que de dire même » de lui qu'il est grand? Mais à défaut d'expressions plus dignes, » il faut bien que nous nous servions des plus nobles au moins » de celles que nous fournit le langage. » In ps. CXLI1I, n. 2.

On pourrait objecter contre ce que nous soutenons de la nature

invisible de Dieu les apparitions dont l'Ecriture fait si souvent mention. Cette objection n'aura plus de force, si l'on veut faire attention à la manière dont ces apparitions se sont op'rées. Car elles consistaient, ou dans des paroles que Dieu faisait entendre, ou tout au plus dans certaines formes qu'il laissait voir; mais ni ces paroles qui frappaient l'oreille, ni ces formes visibles aux yeux, n'étaient la parole substantielle, la forme naturelle de Dieu môme : c'étaient des sons, des images matérielles, et rien de plus. C'est aussi l'explication que nous en donne l'éloquent archevêque : « Dieu se fît voir à Abraham, dit lEcriture. Mais » n'est-il pas écrit ailleurs : Nul homme ne verra Dieu sans )> mourir? Comment donc s'est-il fait voir à ce juste? est-ce que » celui-ci vit alors son essence? Dieu nous garde de le dire! » Que dirons-nous donc? Dieu se fit voir alors comme lui seul )> il le sait, et de la manière dont la chose était possible pour cet » homme juste. Car comme le Seigneur est plein de bonté pour )> les hommes et qu'il possède d'ailleurs une science infinie, il » s'accommode comme il l'entend à notre nature, et se mani- )> feste comme il le veut à ceux qu'il trouve dignement préparés » à cette faveur. C'est ce qu'il nous déclare en ces termes par » un de ses prophètes (Osée, XII, 10) : J'ai instruit les pro- » phèles par un grand nombre de visions, et ils m'ont représenté » sous des images différentes. » In c. 42, Gen, hom. 52, n. 2.

« Si c'était l'essence même de Dieu qui se fût montrée à dé- » couvert, elle n'eût pas apparu sous des images différentes; » mais comme ce n'était que par condescendance que Dieu se » montrait ainsi, il apparaissait ta ses prophètes, tantôt d'une » manière, tantôt d'une autre, en réglant cette variété sur la » variété même des circonstances; et c'est ce qui lui fait dire : » Je les ai instruits par un grand nombre de visions, et ils m'ont )> représenté sous des images différentes. Comme s'il eût dit : Je ne » me suis pas montré tel que j'étais, mais j'ai pris une forme » telle que pouvaient la contempler mes prophètes. Aussi ces » derniers vous le représenteront-ils tantôt assis, tantôt armé, » tantôt portant des cheveux blanchis par les années; ici dans » un vent doux, là dans un buisson enflammé; une autre fois se » laissant voir par derrière, ailleurs porté sur des chérubins, et » revêtant un éclat semblable à celui des métaux les plus )> brillants. » In c. 6 Isai. ». 2.

Les paroles tirées d'Osée, et rapportées ici par saint Chrysostôme, expriment on ne peut mieux la thèse que nous soute-

nons ici. C'est Dieu qui parle, toutes les fois qu'il lui plaît de favoriser les hommes d'une révélation ; mais sa parole ne nous parvient que sous des symboles plus ou moins grossiers : l'essence invisible demeure inconnue.

« Isaïe, dit toujours le même Père, commence ainsi sa prophétie : m L'année où mourut le roi Ozias, je vis le Seigneur. Cependant » Jésus-Christ a déclaré que personne n'a jamais vu Dieu, et que » le Fils unique qui est dans le sein de Dieu est celui-là même qui *» nous Va fait connaître. Dieu lui-même a dit à Moïse : Nul homme )> ne verra mon visage sans mourir. Comment donc le Prophète m peut-il assurer qu'il a vu le Seigneur? 11 n'y a entre ces diverses » manières de s'exprimer aucune contradiction. Car Jésus-Christ y> veut parler d'une connaissance intime et parfaite, ce dont per- » sonne n'est effectivement capable , puisque nul autre que le » Christ n'a vu à découvert l'essence divine; pour le Prophète, » il veut dire seulement qu'il a vu le Seigneur comme il lui était » possible de le voir. Car il n'a pas pu voir Dieu tel qu'il est, » mais tel qu'il a plu à Dieu de se représenter à lui, en revêtant » une forme attempérée à la capacité humaine. Que ni Isaïe, ni » aucun autre prophète, n'ait vu l'essence divine à découvert, » c'est ce qui est rendu évident par la manière dont ils com- » posent leurs récils. J'ai vu, dit Isaïe, le Seigneur assis. Mais » Dieu n'est pas assis : cette manière d'être ne convient qu'à » des corps. Il ne dit pas simplement, Je l'ai vu assis; mais: » Je l'ai vu assis sur un trône. Mais peut-il être contenu dans » un trône, celui qui est partout présent, qui remplit tout, qui » tient le globe terrestre tout entier dans sa main? Il est donc » clair que cette vision a été purement accommodée à la manière » de voir du Prophète. » In c. 6 lsai.9 n. 2.

Nous allons suivant notre usage, comme on a pu le remarquer, terminer par saint Bernard la nomenclature des Pères. Après tout ce que nous avons déjà cité des autres, deux ou trois textes de celui-ci suffiront pour faire voir que le dernier des Pères de l'Eglise a pensé sur ce sujet comme les premiers. Car telle est la différence qu'on a déjà pu apercevoir entre les défenseurs de la doctrine révélée et les prétendus philosophes : c'est qu'autant ces derniers s'attachent à se contredire les uns les autres, autant les premiers s'appliquent à ne pas s'écarter de la doctrine de leurs devanciers. Aussi n'est-il pas besoin d'ouvrir les ouvrages de saint Bernard, pour être d'avance assuré de la conformité de son sentiment avec celui des autres Pères de l'Eglise.

Voici toutefois quelques-unes des sentences particulières à celuici : « Autre chose est ce qu'on voit, autre chose ce qu'on croit. » (in Cant. Serm. 28). « Quelqu'un dira peut-être : Gomment » croira-t-on en celui qu'on n'a point vu? Gomme si la foi venait » de la vue, et non pas plutôt de l'ouïe. » (in Cant. Serm. 76).

Abailard , héritier de Pelage et patriarche des rationalistes de nos jours, prétendait aussi sonder la majesté divine. Sa témérité méritait d'être notée, et elle le fut dignement par l'abbé de Clairvaux. c Pierre Abailard, écrivit celui-ci au pape In- » nocent II (Epist. 191 ), s'efforce d'anéantir le mérite de la foi, » en s'imaginant pouvoir comprendre avec sa raison l'essence » intime de Dieu. Il monte jusqu'au plus haut des cieux, et il » descend jusqu'au plus profond des abîmes. Il semble que rien » ne lui soit caché, tant des mystères les plus profonds, que des » mystères les plus sublimes. C'est un homme grand à ses » propres yeux, qui dispute de la foi contre la foi même, qui » affecte de marcher dans de grandes voies, qui se donne pour )> exécuter des choses merveilleuses; imprudent, qui fabrique » des hérésies en voulant pénétrer la nature divine. »

Il résulte clairement de cet ensemble de la doctrine des Pères, que nous ne voyons Dieu dans cette vie, ni des yeux du corps, ni même, à proprement parler, des yeux de l'esprit; et comme sa souveraine véracité est cependant le motif essentiel de notre foi, quel que soit d'ailleurs l'objet particulier de celle-ci, il est par-là même essentiel à la foi chrétienne de ne point avoir la vue intuitive de ce que l'on croit. Car, puisque les vérités particulières dont on a la foi sont toutes renfermées dans le motif général de la véracité divine, il n'est pas possible, sous ce rapport, qu'elles soient aperçues de nous plus intuitivement que ce motif même, qui seul en ce cas nous les rend croyables.

COROLLAIRE ou

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