SCOLIE QUATRIÈME
Pour que notre foi soit raisonnable , i! faut que les vérités qui en sont l'objet s'imposent à noire raison comme évidemment croyables.
Cette nouvelle proposition est une suite nécessaire des précédentes. Les ténèbres de la foi, comme nous venons de le voir, n'excluent point l'évidence des motifs qui nous déterminent à croire. Bien loin de là, il faut que ces motifs soient proportionnés à l'état actuel de notre raison, qu'ils soient propres à faire sur elle une impression victorieuse, qu'ils soient, en un mot, de telle nature que notre raison puisse les sentir, les apprécier. Or, nous avons déjà fait observer que le mot voir s'emploie généralement pour signifier toute espèce de perception. Les motifs de crédibilité doivent donc tomber sous la vue de notre esprit, c'està-dire que les vérités que ces motifs nous portent à admettre doivent être évidemment croyables.
Nous pouvons corroborer notre thèse actuelle de plusieurs textes de l'Ecriture, et d'une infinité de témoignages des Pères et des docteurs.
Pour commencer par l'Ecriture, l'auteur sacré des Psaumes reconnaît (Ps. XVIII et XCII), que les témoignages du Seigneur sont infiniment dignes de croyance. Les motifs que nous avons de les croire sont donc parfaitement proportionnés à notre raison, et plus que suffisants pour fixer ses incertitudes; les vérités que ces motifs appuient sont donc évidemment croyables. Cette conclusion nous parait d'autant plus conforme aux sentiments du Psalmiste, que celui-ci, dans les deux psaumes dont il est ici question, ne se permet cette sublime exclamation sur la vérité de la loi de son Dieu, qu'après avoir célébré dans un style pompeux les merveilles de la création entière, qu'après avoir représenté les cieux nous révélant leur auteur, la terre appuyée par lui sur d'inébranlables fondements, la mer soulevant ses flots à ses ordres et se soumettant à son empire : motifs les plus à la
portée des hommes en général pour leur faire croire l'existence de Dieu, et par une suite naturelle la vérité de sa loi sainte»
« Nous avons vu son étoile, disaient les mages en demandant » le roi des Juifs nouvellement né, et nous sommes venus l'adorer » (Matth., II, 2). » L'étoile miraculeuse qu'ils avaient vue leur rendait, dans les circonstances particulières où ils se trouvaient, la divinité de cet enfant évidemment croyable,
« Le peuple qui était assis dans les ténèbres, dit saint » Matthieu (IV, 16) d'après le prophète Isaïe, a vu une grande » lumière, et la lumière s'est levée sur ceux qui étaient assis » dans la région de l'ombre de la mort. » Cette lumière levée sur nous tous ne doit-elle pas nous rendre les mystères de notre foi évidemment croyables?
« Le centenier et ceux qui étaient avec lui pour garder Jésus, » ayant vu le tremblement de terre et tout ce qui se passait, •» furent saisis d'une extrême crainte, et dirent : « Cet homme » était vraiment Fils de Dieu. » (Matth., XXVII, 54). Il est vraisemblable que ces hommes sentirent plutôt qu'ils ne virent le tremblement de terre; mais nous avons déjà observé, d'après saint Augustin , que c'est là une expression générique pour signifier les diverses perceptions de l'àme. Quoi qu'il en soit, ces hommes virent, et d'après ce qu'ils virent, ils crurent. La divinité du Christ mis en croix devint donc à leurs yeux évidemment croyable.
Nous n en finirions pas, si nous voulions rapporter tous les textes de l'Ecriture qui prouvent dans ce même sens, que nous croyons être le vrai, l'évidence de crédibilité de ce qui fait l'objet de notre foi comme de notre culte. Nous allons nous horner de même à un petit nombre de témoignages des Pères.
Saint Augustin dit de l'apôtre saint Thomas, pour le moment où celui-ci confessa la divinité de Notre-Seigneur : « Il voyait et » touchait l'homme, et il confessait le Dieu qu'il ne voyait ni » ne touchait; mais ce qu'il voyait de ses yeux et touchait de » ses mains, le portait à croire sans hésiter davantage ce qui » était hors de la portée de ses sens (m Joann. Evang. Tr. CXXI, )) n. 5). »
La même doctrine est tellement celle de saint Bernard, que celui-ci, pour la rendre avec plus d'énergie, ose affirmer que croire, c'est supposer qu'on a vu, sans prétendre pour cela contredire soit saint Augustin, soit saint Paul, qui ont dit le contraire en apparence : « Car, ajoute-t-il, on peut voir, non-
)> seulement par l'esprit de prophétie, mais encore par la foi, en » adhérant au témoignage des prophètes que l'Ecriture appelle » voyants, parce qu'ils voyaient en esprit. » In Cant. Serm. 70, n. 2.
Le docteur angélique saint Thomas, tout en soutenant que les vérités qui font l'objet de la foi doivent nécessairement être des choses qu'on ne voie point, aliquid non visum, n'en reconnaît pas moins que ces vérités doivent aussi être évidemment croyables. « On ne croirait point, dit-il, si l'on ne voyait qu'il » faut croire, soit d'après l'évidence des signes, soit par quelque » motif semblable; Non enim crederet, nisi videret ea esse cre~ » denda, vel propter evidentiam signorum, vel propter aliquid » hujusmodi. » 2. 2œ. q. 4, art. k ad 2um.
Le grand nombre d'ouvrages publiés dans toutes les langues sur l'évidence des preuves de la religion chrétienne, à commencer par la Démonstration évangélique d'Eusèbe et à finir par les Evidences de Mgr. Mac'Hale (1), ne fait que confirmer ce que nous soutenons ici de la nécessité de l'évidence de crédibilité pour ce qui doit faire l'objet de notre foi. La difficulté la plus sérieuse qu'on puisse nous opposer à ce sujet prend sa source dans l'équivoque de ce mot évidence, et dans l'étrange abus qu'on en a fait de nos jours, en restreignant sa signification à l'évidence métapbysique, et en faisant de cette dernière la base de toute certitude. Nous sommes déjà allé au-devant de cette difficulté en posant notre Théorème deuxième. Car nier d'un côté qu'il soit nécessaire pour la foi de s'appuyer sur des principes évidents, et affirmer de l'autre que ce qui fait l'objet de la foi doit être évidemment croyable, c'est faire entendre assez clairement qu'il y a une équivoque cachée sous ce mot évidence, et que l'évidence métaphysique, produit laborieux des abstractions de l'esprit, diffère essentiellement de l'évidence morale, la seule que la foi catholique puisse et doive revendiquer comme lui étant assortie.
(1) The évidences and doctrines ofthe catholic Charch., etc., by the most rêver. John Mac'Hale, D. D. archbishop of Tuam, London, 1842.