‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 2)Chapitre 2 sur 92 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Je pense, donc j'existe: Descartes, en hasardant cet enthymème, principe fondamental, comme il l'a prétendu, de toute sa philosophie, a-t-il, s'il nous est permis d'emprunter l'expression d'un célèbre écrivain de nos jours, posé en l'air la première pierre de l'édifice qu'il voulait élever (Essai sur l'indiff., t. II, c. 13)? Ou bien dirons-nous avec un autre philosophe moderne, que ce mot sublime de l'auteur de la Méthode est le nec plus ultra de la raison humaine? Sans avoir la prétention de juger de prime abord ce grand débat, nous nous croyons en droit de placer de préférence, en tête d'une théorie de la foi et de la raison, un principe qui nous paraît tout autrement fécond en conséquences heureuses.

Je crois en Dieu ; donc j'existe : tel est le point de départ de toute notre étude (1).

Cet argument est tout aussi rationnel que celui du réformateur de la philosophie au dix-septième siècle. Mon existence, en effet, n'est pas moins bien renfermée dans ma croyance en particulier, qu'elle ne l'est dans ma pensée en général; ou plutôt, ma croyance en Dieu est une pensée positive qui renferme clairement l'idée de mon existence, tandis que cette autre expression, Je pense, ne représente qu'une idée abstraite. Or, une pensée dont l'objet est déterminé, comme l'est ma croyance en Dieu, suppose plus d'existence, si nous pouvons parler ainsi, qu'une simple abstraction, à laquelle se cramponnerait, dans un doute presque universel, une raison défaillante.

(1) « Bien que la pensée, par son actuelle et intermittente activité, » soit propre à nous renJre plus sensible la perception de notre existence, » nous regardons notre propre existence comme tellement évidente et » tellement perceptible par elle-même, que la maladie de celui qui aurait » besoin qu'on lui prouvât son existence par sa pensée ne nous semble- » rait ni moins profonde ni moins grave que la maladie de celui en faveur » duquel il faudrait recourir, pour arriver au même but, à la majeure » de la croyance en Dieu. » (Anthrop. cathol., t. I, n. 071.)

Cette observation de Y Anthropologie catholique est fort juste. Aussi ne donnons-nous pas notre enthymème pour preuve obligée de notre existence, mais seulement pour indice de la liaison qui existe entre l'ordre surnaturel, dont le premier mot est Dieu, et l'ordre naturel, dont le premier mot est l'homme.

Par une suite nécessaire, l'argument que nous venons de pro poser est plus naturel, plus simple, plus intelligible, que le premier qu'on nous oppose : car il n'a rien d'abstrait, et le principe sur lequel il s'appuie est une profession de foi commune aux: plus ignorants, comme aux plus savants. Au lieu que le principe de Descartes suppose qu'il faut avant tout faire abstraction de tout ce qui peut être l'objet de la pensée. Mais l'abstraction, fiction laborieuse de notre intelligence, est une opération dont ne sont pas également capables tous les esprits.

Nous soutenons en outre que l'argument que nous osons présenter comme fondement de notre théorie, est plus légitime que cet autre tant vanté. Car la proposition qui lui sert de base, Je crois en Dieu, est un acte d'adhésion à une vérité obligatoire pour tout le monde, et que tout le monde admet aussi, sauf peut-être quelques monstrueuses exceptions. Cette proposition au contraire, Je pense, n'exprime qu'une vérité de circonstance, un fait d'une importance minime, qui m'est purement personnel, et qui même peut ne l'être pas à tous les moments de mon existence.

Cette proposition, Je crois en Dieu, nous indique la cause première et la raison universelle des choses, en même temps qu'un mode déterminé de notre existence raisonnable.

La proposition de Descartes, Je pense, lui indiquait, nous le voulons aussi, un des modes nombreux de son existence; mais sans lui apprendre positivement lequel, mais sans lui en donner la raison, sans lui en révéler la cause première, sans rien lui dire, ni de sa propre nature, ni de ses autres manières d'exister. Supposons, en effet, que Descartes eût dit: Je pense; donc je suis un composé de corps et d'âme; il eût commis un sophisme évident. Cette conclusion, Donc f existe, dans l'enthymème de Descartes, veut donc dire simplement: Donc je ne suis pas tout-à-fait néant; donc je suis un sujet susceptible de certaines modifications. Au lieu que, dans le raisonnement que nous avons fait nous-même, celle proposition, Donc j'existe, signifie implicitement : Donc je suis un composé d'âme et de corps; donc je suis un individu sujet à la mort, et en même temps appelé à une vie immortelle. Car, l'Eglise qui m'a appris à connaître Dieu, et qui m'impose la foi en cet Etre souverain, est une société d'individus composés aussi d'âmes et de corps, et avec qui je n'ai pu entrer en rapport qu'au moyen d'organes corporels; et l'immortalité de nos âmes est une vérité si étroitement liée avec la croyance en Dieu, aussi bien qu'avec l'enseignement de l'Eglise catholique, que nous cesserions d'avoir

la foi proprement dite à l'existence de Dieu lui-même, si nous en venions à douter seulement de l'immortalité de nos âmes.

Enfin, en partant, comme nous le faisons, de la foi en Dieu pour en déduire toutes les vérités, de quelque ordre qu'elles puissent être, nous prenons l'homme dans son état normal, qui est un état de foi, ainsi que nous nous proposons de le démontrer bientôt. En partant au contraire d'autres notions quelconques, comme l'a fait Descartes, par exemple, pour arriver par voie de raisonnement ou d'examen à l'existence de Dieu, on prendrait l'homme dans un état anormal et maladif, qui serait un état d'incrédulité ou pour le moins de doute, et cela par rapport à la vérité qu'il nous importe le plus de reconnaître à chaque instant de notre vie. Or, n'est-il pas plus conforme à l'ordre, quand on veut donner la vraie notion d'un objet quelconque, de le considérer dans ses formes régulières, que de commencer par en parcourir les inégalités les plus monstrueuses? Dans la médecine, l'hygiène ne doit-elle pas éclairer la thérapeutique? Ou, pour apprendre le dessin, voudra-t-on débuter par l'étude des monstres? Un architecte présentcra-t-il à ses élèves les huttesdesSamoièdes, comme un moyen d'arriver à la méthode des Michel-Ange? En toute espèce d'art, l'inspection des modèles doit donc précéder celle des formes défectueuses; ou, en d'autres termes, la règle doit partout être posée avant les exceptions. Eh! pourquoi en philosophie, et en religion surtout, comme on le voudrait aujourd'hui, s'obstineraU-on à suivre une marche absolument inverse?

Afin d'entrer tout de suite en matière, nous disons donc que le premier acte de la vie religieuse de l'homme doit être de croire en Dieu.

En effet, la foi de cette vérité forme le premier article du symbole de notre croyance; et ce symbole, nous avons dû le répéter du moment où nous avons pu faire usage de notre raison, ou produire des actes religieux qui nous fussent imputables.

Cette vérité ressort d'ailleurs de la notion même de la foi catholique.

La foi, suivant tous les théologiens, est une vertu divinement infuse qui nous fait adhérer fermement, sur le motif de la véracité divine, à ce que Dieu nous a révélé et qu'il nous propose de croire par son Eglise.

Il serait manifestement impossible de faire un tel acte de foi, c'est-à-dire un acte qui aurait pour motif la divine véracité, si Dieu n'était d'avance connu et admis par notre raison.

Or, que nous devions admettre l'existence de Dieu comme de foi avant de la croire comme une vérité évidente , c'est ce qui résulte, tant de la nécessité qu'il y a pour nous de la confesser dès le premier usage de notre raison, que de l'impuissance où nous serions de le faire ainsi, s'il nous fallait attendre pour cet effet, que nous en eussions la perception claire et distincte.

L'existence de Dieu n'est point, après tout, une vérité évidente par elle-même.

Une preuve de la vérité de cette assertion, c'est premièrement, que cette existence est révoquée en doute ou même niée formellement par les sceptiques et les athées. Gar, toutes les fois qu'une vérité est évidente par elle-même, son évidence immédiate force la conviction des hommes, quels qu'ils soient, et leur rend le doute sur ce sujet impossible.

Une autre preuve de l'exactitude de notre proposition, c'est que l'existence de Dieu nous est démontrée par celle des créatures. Les perfections invisibles de Dieu, dit l'Apôtre (Rom., /), nous sont rendues comme visibles par ses œuvres. Ainsi, nous ne voyons Dieu, durant cette vie, qu'au moyen de ses ouvrages, c'est-à-dire que nous n'avons pas la perception immédiate de son existence.

Aussi pouvons-nous donner pour troisième et dernière preuve de ce que nous avons pris à cœur d'établir, la condition même de la vie présente, qui ditfère de notre état futur précisément en ce que nous ne voyons Dieu ici-bas que comme à travers un miroir et sous une forme énigmatique ; tandis que dans l'état de gloire, si Dieu nous en fait la grâce, nous le verrons face à face et sans aucun voile (/ Cor., XI II). Prétendre que l'existence de Dieu est évidente par elle-même, ce serait donc attribuer à notre état actuel ce qui ne pourrait convenir qu'à un autre tout différent (1).

(1) « Oui, si l'on prétendait que cette évidence est de la même nature;

» mais Au reste, dirons-nous avec le R. P. Dmowski : Nous ne nous

» arrêterons pas à discuter si l'existence de Dieu est évidente par elle- » même , en sorte qu'elle n'ait pas besoin de preuve. En effet, soit à » cause de la facilité de déduire cette vérité des premiers principes, » soit à cause de l'impulsion irrésistible de la nature raisonnable , la » chose nous semble plus que prouvée; nous en faisons l'aveu. Et il est » impossible qu'un homme doué de l'usage parfait de sa raison, et faisant » usage de sa bonne volonté, soit jamais dans l'ignorance invincible » d'une cause suprême quelconque, ou puisse la révoquer en doute avec

Puisque l'existence de Dieu n'est pas une vérité évidente par elle-même, et que cependant nous sommes obligés de la reconnaître dès le premier usage de notre raison, c'est une nécessité pour nous de l'admettre ainsi comme de foi (1).

Et, d'un autre côté, puisque le motif général de notre foi c'est la véracité divine, il s'ensuit que la foi à l'existence de Dieu doit précéder en nous, d'une priorité de raison, la foi à toutes les autres vérités révélées.

Ces considérations justifient de plus en plus la forme sous laquelle le symbole de notre foi nous a été présenté dès notre première enfance.

On nous a enseigné à dire, Je crois en Dieu, avant même de dire, Je crois à l'Eglise; non que l'impression de l'autorité de l'Eglise ne doive précéder en nous, communément parlant, la foi en Dieu, mais parce que c'est la foi à la parole révélée, et primitivement en Dieu lui-même, qui nous donne la raison de cette autorité.

La prétention qu'a eue l'auteur d'Emile de ne parler de religion à son élève qu'après que celui-ci aurait dépassé l'âge de puberté, est condamnée par la doctrine constante de l'Eglise et par la pratique universelle.

L'Eglise a toujours enseigné que les enfants, du moment où ils ont atteint l'âge de raison, sont soumis â l'ensemble de ses préceptes. Or, l'observation des divers préceptes de l'Eglise suppose la foi, et par conséquent la connaissance de Dieu, et de la religion qu'il nous a donnée ; car le dogme précède la morale, et la morale précède le culte.

L'apôtre saint Paul déclare en termes formels qu'il nous est impossible de plaire à Dieu à moins d'avoir la foi, et que la chose que nous devons croire avant tout, pour avoir accès auprès

» un esprit profondément convaincu. » Inst. phil., t. II, p. 1. {Anlhrop. cathol., p. 675.)

M. le Rédacteur de V Anthropologie catholique se contredit ici visiblement. Il ne pouvait guère avouer plus clairement que la vérité de l'existence de Dieu n'est pas évidente par elle-même, qu'en reconnaissant qu'elle se déduit facilement des premiers principes, et qu'on peut la révoquer en doute sans avoir l'esprit profondément convaincu. Au surplus, le sentiment que nous soutenons ici est aussi celui de saint Thomas, Sum. theol., p. 1, q. 2, art. 1, comme de Suarez, etc.

(1) « Et cette démonstration de l'existence de Dieu par celle des créa- » tures, comme on l'a dit plus haut, est-elle aussi du ressort de la foi... » ou du raisonnement? » (Anthropol. cath.} ibid.)

Elle est du ressort du raisonnement. Quid indèf

de lui, c'est qu'il existe, et qu'il récompense ceux qui le cherchent (Hêbr.j XI, G).

C'est ainsi du moins que Rufin d'Aquilée a traduit ce passage important : « Le mot Je crois, dit cet auteur, est mis en tête du reste » du symbole, en conformité avec ce que dit saint Paul écrivant » aux Hébreux : Celui qui cherche le Seigneur doit effectivement » croire avant tout qu'il existe, et qu'il est le rémunérateur de ceux » qui croient en lui. Credo ergô primum omnium ponitur, sicut et » Paul us apostolus ad Hebrœos scribens dicit : Gredere enim primo » omnium accedentem oportet ad Dominum quia est, et creden- )> tibus in se remunerator sit » (Expos, in symboluiiiApostolorum, inter opéra S. Cypriani, edit. Pamel). Dans la pensée du savant écrivain, la première vérité qu'il faut croire, c'est donc l'existence de Dieu; et l'intelligence de cette vérité ne doit pas en précéder la foi , mais la suivre au contraire, comme le même auteur s'en explique immédiatement après. « Le Prophète le dé- » clare ainsi : Si vous ne croyez d'avance, vous ne comprendrez » point (Isaïe, VÎI, 9, selon les Septante). Donc, pour que l'in- )> lelligence vous devienne possible, c'est avec raison que vous » faites avant tout profession de croire. Sed et Propheta dicit : » Nisi credideritis, non intelligetis. Ut ergo intelligentiœ tibi aditus » pateat, rectè primo omnium te credere profiteris. »

S'il est impossible de plaire à Dieu sans la foi, et si son existence est la première vérité qu'il faut croire, avant même d'en avoir l'intelligence, c'est donc être tout-à-fait déraisonnable, et même dénaturé, que d'attendre, pour parler de Dieu à des enfants, que leur intelligence soit complètement développée , puisque , d'ailleurs, le plus puissant moyen de la développer, comme de la former, c'est au contraire de leur parler de Dieu et de leur inculquer profondément la croyance de son existence.

11 n'y a pas du reste une seule religion au monde, vraie ou prétendue, qui n'impose aux parents le rigoureux devoir d'initier leurs enfants, aussitôt que ceux-ci en sont capables, à la connaissance de ce que chacune d'elles prétend donner pour articles de foi ; et le dogme de l'existence de Dieu est toujours à la tête de ces articles, quelque opposés les uns aux autres qu'ils puissent être sur le reste.

Le principe de l'erreur de Rousseau consiste en ce qu'il soutient avec les rationalistes de tous les siècles, et en particulier avec ceux de nos jours, qu'il faut, en matière de religion comme de philosophie, suivre la voie d'examen, plutôt que la méthode d'autorité.

Or, cette prétention qu'avaient formulée en première ligne les novateurs du seizième siècle, a été solennellement analhématisée par le concile de Trente. Voici les termes de la condamnation prononcée par ce concile œcuménique : « Si quelqu'un dit que les » enfants baptisés, devenus adultes, doivent être consultés pour » ratifier les engagements que leurs parrains ont pris en leur » nom à leur baptême, et que, s'ils s'y refusent, ils doivent être » laissés à leur liberté, sans encourir d'autre peine ecclésiastique » que d'être exclus, jusqu'à résipiscence, de la participation à )) l'Eucharistie et aux autres sacrements; qu'il soit anatbème. » Si quis dixerit hujus modi parvuîos baptizatos, cùm adoleverint, » interrogandos esse, an ratum habere velint, quod patrini eorum » nomine dùm baptizarentur, polliciti sunt, et ubi se nolle respon- » devint, suo esse arbitrio reliquendos, net aliâ intérim pœnâ ad » christianam vitam cogendos , ntsi ut ab Eucharistiœ aliorumque » sacramentorum perceptione arceantur, donec resipiscant; ana- » thema sit. » (Sess. 7, c. 14 de Btptismo.)

Nous savons bien que Rousseau et ses adeptes se moqueraient de nous si nous leur proposions la décision de ce concile, dont ils n'ont garde d'admettre l'infaillible autorité (1). Mais nous avons déjà prévenu nos lecteurs que nous écrivions ceci pour les catholiques sincèrement attachés à leur croyance, et qui pourraient cependant être tentés d'accéder à des propositions en vogue, telles que l'est en particulier celle que nous venons de réfuter.

D'ailleurs, tous les catholiques ne sentent pas également toute la force que doit avoir le principe d'autorité; et l'objet de ce travail est de la leur rendre plus sensible, en développant à leurs yeu\ ce principe, autant qu'il nous sera donné, dans toute son étendue.

Pour atteindre ce but selon nos faibles moyens, il nous faudra essayer de démontrer successivement plusieurs propositions trèspropres, ce nous semble, à y conduire.

(1) « La rationalité de la décision du concile de Trente , disons-le » pour quelques esprits, peut être facilement comprise. En effet, posée » la parlicipation, l'association à la vie divine par le baptême : Divinœ » consortes naturœ; l'homme ne peut pas, raisonnablement et léyiti- » mement, repousser cet insigne bienfait, sans mépriser le bienfaiteur, » ni sans être par cela même le plus grand ennemi de son propre » bonheur. C'est le suicide élevé à la plus haute, à la plus épouvantable

» puissance et Dieu a dit : Vous ne tuerez pas : Non occides »

(Anthrop. cath., p. 678.)

DANS SES RAPPORTS AVEC LÀ RAISON. il

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