COROLLAIRE TROISIÈME
Soutenir qu'il nous suffit de la proposition de l'Eglise pour regarder les mystères de la foi comme évidemment croyables, ce n'est point autoriser le fanatisme musulman , ou cet autre faux principe que chacun doit s'en tenir à la religion dans laquelle il a été élevé.
Car pour pouvoir inférer une pareille conséquence de nos paroles, il faudrait attribuer au mahométisme et aux autres sectes la même autorité qu'à l'Eglise catholique et apostolique romaine. Or, c'est ce qui n'est pas, ce qui même ne saurait être; car d'un côté, comme l'a fort bien dit Bossuet, « il y aura tou-
a Quoique la foi soit au-dessus de la raison , il ne peut jamais exister entre elles aucune opposition, aucune contradiction, puisque toutes les deux viennent de la même source immuable de la vérité , de Dieu trèsbon et très-grand, et qu'ainsi elles se prêtent un mutuel secours. »
jours dans l'instruction que l'Eglise véritable donnera à ses enfants quelque chose que nulle autre secte ne pourra ni n'osera dire; » et de l'autre, il faut bien laisser à Dieu le pouvoir de revêtir sa véritable Eglise de caractères qui la distinguent sans peine, aux yeux des ignorants comme des savants, de toutes les fausses sectes répandues dans le monde.
Il est d'ailleurs absurde que Dieu donne à l'erreur sur l'esprit et le cœur de l'homme les mêmes droits qu'à la vérité.
COROLLAIRE QUATRIÈME
De tous les motifs de crédibilité, le plus général et le plus fort c'est l'autorité même de l'Eglise catholique.
Cette proposition complexe en renferme trois : la première, que l'autorité de l'Eglise est un motif de crédibilité ; la seconde, que ce motif est le plus général de tous; la troisième, que c'est le plus fort et le plus puissant.
Or, premièrement, que l'autorité de l'Eglise soit un motif de crédibilité, rien de plus évident comme de plus certain. Car si l'autorité du consentement général doit en bonne philosophie entraîner notre assentiment, du moment où ce consentement a. pour objet des faits sur lesquels, vu les lois qui régissent le monde moral, on n'a pu ni se tromper ni vouloir nous tromper, à combien plus forte raison ne devons-nous pas donner notre adhésion au témoignage de l'Eglise entière, qui ne fait que nous répéter de siècle en siècle celui de tous les martyrs comme de tous les docteurs, et en dernière analyse celui des apôtres et de Jésus-Christ même, confirmé par leurs miracles et scellé de leur sang? Certes, avons-nous le droit de dire avec saint Augustin, celui qui refuserait de se rendre là-dessus au témoignage du monde entier, ne pourrait commettre cet acte d'incrédulité que par un prodige d'extravagance : Si quis credente mundo non crédit, magnum est ipse prodigium.
Nous disons en second lieu, que l'autorité de l'Eglise est le motif le plus général de crédibilité. En effet, c'est un motif également à la portée de tous, des plus ignorants comme des plus savants; et de plus, ainsi que nous venons de l'insinuer, il comprend en lui-même tous les autres, puisque l'Eglise, en nous imposant son autorité, ne le fait pas avec le cimeterre, comme le faisait Mahomet, ni sans produire de titres légitimes, comme le font forcément les sectes séparées d'elle ; mais elle le fait en
déroulant à nos yeux, autant que le lui permet la portée de notre intelligence, les magnifiques preuves de la mission dont elle est investie. En adhérant à l'autorité de l'Eglise, on adhère donc par-là même à tous les autres motifs de crédibilité qui conspirent en faveur des vérités qu'elle nous enseigne.
Enfin, l'autorité de l'Eglise est pour chacun de nous le plus fort de tous les motifs de crédibilité, puisqu'en résumant en ellemêine et nous confirmant tous les autres, ainsi que nous venons de le dire, elle leur imprime le caractère de la plus haute certitude. « Notre raison, » a fort bien dit Nicole, qui n'était pas janséniste en ce point , « timide quand elle marche seule, se » rassure quand elle se sent appuyée de l'autorité d'autrui. »
COROLLAIRE CINQUIÈME
Lorsque l'autorité de l'Eglise est le motif de crédibilité auquel on s'attache en définitive, il n'est nullement nécessaire d'interposer entre l'impression de ce motif sur notre esprit, et l'acte de foi qui vient ensuite, un jugement intermédiaire de notre propre raison.
Car si ce jugement intermédiaire était indispensable, on pourrait à aussi bon droit exiger comme également nécessaire un autre jugement de la raison qui viendrait après l'acte de foi pour le ratifier, puis un nouvel acte de foi qui succéderait à cet autre jugement de la raison, et ainsi à l'infini, ce qui est absurde. Pour sauver cette absurdité, contentons-nous de dire qu'un jugement de la raison est possible avant comme après l'acte de foi, mais sans être nécessaire dans le premier cas pas plus que dans le second.
Ce qui l'est tout autrement, c'est qu'un motif de crédibilité, quel qu'il soit d'ailleurs, pourvu qu'après tout il soit apte de sa nature à déterminer notre conviction, soit d'abord proposé à notre esprit pour que nous puissions faire notre acte de foi. Mais il est essentiel de distinguer ici l'impression que fait sur nous ce motif, et que nous recevons d'une manière passive, d'avec le jugement que nous pouvons porter à la suite de celle impression, et qui seul constitue un acte de notre part proprement dit. L'impression est nécessaire, mais le jugement qui peut venir à la suite ne l'est pas; l'impression peut être l'effet de l'opération de la grâce, au lieu que cet acte de notre propre esprit, supposé préalablement nécessaire à l'acte de foi, donnerait raison au pélagianisme, ou tout au moins au semi-pélagianisme, qui attri-
buait les commencements de la justification de l'homme aux forces de la nature. Cette distinction à faire entre l'impression des motifs de crédibilité, et le jugement à porter sur ces motifs, n'a pas échappé au savant cardinal de Lugo. Ma notitia (rerum eredendarwm, et debiti radicalis ex jure ipso naturœ credendi firmissimè), disait cet illustre théologien, non inchidit ipsum judicium evidens de obligatione, sed sunt apprehensiones et notitice antécédentes per quas intellectus quasi audit, ut posteà judicet (1).
COROLLAIRE SIXIÈME
Outre l'évidence de crédibilité qui exerce son action naturelle sur la raison de l'homme, il faut admettre une lumière intérieure appelée lumen fidei ou lumière de la foi, qui, venant immédiatement de Dieu, éclaire l'acte de foi, et supplée au besoin les motifs mêmes particuliers de crédibilité.
Cette proposition est une nouvelle conséquence, aussi bien du théorème précédent, où nous avons établi la nécessité de la grâce pour former en nous l'acte de foi, que de cet autre-ci, où nous nous sommes proposé de donner la raison adéquate de l'empire qu'exerce sur l'esprit du fidèle l'autorité de l'enseignement de l'Eglise. Car, quelque nombreux et éclatants que soient les titres de cette dernière à la soumission immédiate de notre esprit, il faut avouer que cette abdication volontaire et absolue de notre indépendance intellectuelle ne pourrait guère s'expliquer ni surtout se comprendre, si, pour sentir toute la nécessité qu'il y a pour nous de nous imposer ce sacrifice, nous n'étions éclairés par une iumière surnaturelle. Or, tel est le secours que nous prête la lumière de la foi, lumen fidei, en produisant en nous l'intime conviction des dogmes révélés, comme de la révélation même qni nous en est communiquée.
Nous disons que cette lumière divine éclaire en nous l'acte de foi, en ce que, sous l'impression de cette lumière, nous trouvant comme enseignés de Dieu, nous n'avons plus besoin en quelque façon que les hommes nous parlent. L'évidence morale des motifs
(1) « Cette connaissance des vérités à croire, et de l'obligation même naturelle qu'il y a pour nous de les croire fermement, ne renferme pas en elle-même le jugement évident que nous pouvons porter sur cette obligation ; mais elle consiste simplement en des perceptions et des notions préalables, qui sont pour l'entendement ce qu'est un son pour l'oreille, et qu'il écoute en quelque sorte, pour pouvoir ensuite en porter son jugement. » De fide, disput. V, sect. I} n. 13.
de crédibilité même les plus forts perd son éclat devant cette illumination divine, comme les astres de la nuit disparaissent en présence de l'astre du jour.
Nous disons en outre que cette lumière supplée au besoin les motifs mêmes particuliers de crédibilité, soit en corrigeant la manière trop souvent défectueuse dont les hommes nous les présentent, soit en dissipant par son action mystérieuse les préjugés de toute sorte que nous pourrions leur opposer, soit enfin en venant à notre secours lorsque tout moyen particulier de nous éclairer nous fait défaut : car qui peut connaître toutes les voies du Seigneur, ou qui serait assez téméraire pour poser des bornes à la puissance de sa grâce?
C'est faute d'avoir réfléchi sur ces effets merveilleux de la grâce de la foi, que des théologiens d'ailleurs recommandables ont encouru les censures du saint-siége pour cette proposition extraite de leurs écrits : Vohmtas non potest efficere ut assensus fidei in se ipso sit magis firmus, quàm. mereatur pondus ralionum ad assensum impellentium (c'est la 19e des propositions condamnées par Innocent XI, le 2 mars 1679). Car la volonté du chrétien emprunte des lumières comme de l'onction de l'Esprit- Saint une force tout autre, que celle qu'elle pourrait puiser dans l'évidence naturelle, quelque grande qu'on la suppose, des motifs de crédibilité.
C'est là aussi ce qui nous fournit l'explication de la dissidence, au moins apparente, qui se remarque entre les théologiens sur la question de la nécessité de l'évidence de crédibilité pour l'acte de foi. Quelques-uns d'entre eux ont soutenu que cette évidence de crédibilité était à la vérité nécessaire au corps de l'Eglise ou à l'Eglise en général, mais qu'elle ne l'était pas à chaque fidèle en particulier; et Suarez lui-même n'a pas osé assurer que cette opinion manque de probabilité (1). C'est que, s'il est nécessaire qu'il y ait toujours dans l'Eglise des hommes capables de rendre raison de la foi des fidèles , et de confondre ou de convaincre les plus incrédules, il ne l'est pas également que chaque fidèle puisse se rendre compte à soi-même des motifs particuliers de sa foi. Nous croyons donc notre proposition suffisamment démontrée.
(1) « Suarez, disp. IV, sect. V, n. 7, relata sententiâ dicente evidentiam » credibilitatis necessariam esse ad fidem respectu corporis Ecclesiœ, non » verô respectu singulorum credentium, subdit : Et lisec opinio fortasse » probabilis est. » De Lugo, de fide, disp. V3 sect. 1, n. 2.