‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 2)Chapitre 25 sur 92 · THÉORÈME NEUVIÈME · texte numérisé non relu

THÉORÈME NEUVIÈME

La foi est au-dessus de la raison.

Avant d'entrer dans l'examen de cette importante matière, qui va désormais nous occuper principalement, commençons par bien définir les termes de la proposition dont il s'agit.

Ce mot de raison, discns-le avant tout , ne se prend pas ici dans le sens de faculté de notre nature intelligente; c'est-à-dire, qu'on ne demande pas si la faculté de produire des actes de foi est supérieure ou non à la faculté de produire des actes de raison : car l'une et l'autre est au fond la même, l'acte de foi étant, comme l'a dit (I) saint Thomas, un acte de notre entendement que commande notre volonté. En un mot, la foi ne nous donne pGint une faculté nouvelle, mais seulement des connaissances ou du moins une certitude d'un genre nouveau. Elle n'est point un arbre de vie planté à côté d'un arbre de mort; mais une espèce supérieure greffée en quelque sorte sur une autre inférieure, qui est notre raison, et qui en reçoit la sève pour la communiquer ensuite dans une juste proportion à tous ses rameaux. Ce n'est donc point la faculté d'avoir la foi que nous opposons ici à nos facultés naturelles, puisque cette faculté est dans notre nature même, suivant ce mot profond de saint Augustin : Passe fidem habere, naturœ est

(1) Intellectus speculativus vel ratio est subjectum fidei (1. 2. q. 56, art. 5. c). « La raison est le sujet de l'acte de foi : » c'est peut-être faute d'avoir fait avec saint Thomas cette observation aussi simple que profonde, que quelques théologiens même graves voudraient que l'acte de foi fût toujours précédé en nous d'un acte de raison, comme si cet acte de foi n'en était pas un lui-même. Et pourquoi alors ne pas demander qu'un autre acte de raison précède cet autre acte de raison, et ainsi à l'infini? Oh! que saint Augustin a bien eu sujet de dire : Auctoritati credere magnum est compendium ! Ce que je commenterais ainsi : Croire à l'autorité, c'est suivre la ligne droite, c'est-à-dire le chemin le plus court pour arriver à la possession certaine de la vérité révélée. Mais la ligne droite n'est-elle pas, aussi bien que toute autre ligne, décomposable en d'autres plus petites, et celles-ci en d'autres, à l'infini? Ainsi pourrait-il fort bien en être de l'acte de foi : en chercher tous les éléments possibles, c'est vouloir se perdre dans l'infini. Au lieu donc de nous livrer à ce labeur insensé, contentons-nous de bien nous pénétrer du sens renfermé dans ce mot, compendium, et dans cet autre , magnum, qui l'explique ou l'amplifie. Tout ce qui est grand, magnum, peut aussi être considéré comme décomposable en d'infiniment petits. La foi toute simple à l'autorité sera le compendium qui nous épargnera un pareil travail.

hominum. Il n'y a que la foi elle-même qui soit surnaturelle, comme le même saint docteur ajoute immédiatement après : Habcre fidem, gratiœ est fidelium (1). C'est donc la foi elle-même, c'est-à-dire celte foi surnaturelle et divine, dont on peut demander si elle est supérieure à la raison : non pas, je le répète, à la faculté même de la raison que nous portons en nous, puisque encore une fois l'opposition entre les deux, sous ce rapport, est Impossible; mais à la raison s'exerçant sur des vérités de l'ordre naturel, ou pour mieux dire, à ces vérités mêmes.

Pour éclaircir cette question encore davantage, distinguons dans la foi son principe, son objet et sa fin. Son principe, c'est la grâce, qui est un don surnaturel, non-seulemenl en ce qu'elle se surajoute à tous les dons de la nature, mais surtout en ce qu'elle nous élève au-dessus de la nature elle-même, en déposant en nous le germe, pour ainsi dire, d'une sorte de participation à la vie divine. Son objet immédiat, ce sont les vérités que Dieu nous a révélées en vue de la gloire incompréhensible qu'il nous offre pour partage dans l'éternité; son objet final, ce sont ces biens invisibles de l'autre vie dont elle nous garantit la promesse : Sperandarum substantiel rerum, argumentum non apparentium (Hebr., XI).

Considérée en elle-même et dans sa nature, la foi est l'adhésion de notre esprit à ces vérités révélées de Dieu, sans besoin d'autre motif pour y adhérer, que de l'autorité même de la parole divine. Elle emprunte par conséquent sa certitude de l'infaillibilité de cette parole, transmise jusqu'à nous par la plus grande autorité visible qui soit au monde, et qui offre à lire à tous ses ennemis, comme à tous ses enfants, les titres divins de son infaillibilité.

La foi que nous venons de définir n'est encore que la foi considérée subjectivement, c'est-à-dire comme adhésion de notre propre esprit aux vérités révélées. Mais prise objectivement, comme il est ordinaire de la prendre dans la question actuelle, elle s'entend de ces vérités elles-mêmes auxquelles nous donnons notre adhésion; et c'est aussi dans ce dernier sens que nous nous proposons d'établir ici sa supériorité au-dessus de la raison.

Pour passer maintenant à la définition de cette dernière, ce mot de raison, ainsi que nous l'avons tout-à-i'heure insinué, peut se prendre en deux sens différents, c'est-à-dire, ou pour la faculté

(1) « Pouvoir obtenir le don de la foi est un apanage de notre nature; avoir la foi est un eîlet de la grâce. »

de connaître et de raisonner, ou pour les vérités qui peuvent être l'objet de notre connaissance. Mais, sous ce dernier rapport, on ne l'entend communément que des vérités de l'ordre naturel, ou dont la connaissance convient à notre nature raisonnable, abstraction faite de notre destination à la vie future.

Demander donc si la foi est au-dessus de la raison, c'est demander en dernière analyse si les vérités révélées de Dieu en vue de notre salut éternel, et auxquelles nous adhérons par le mouvement de la grâce, sont supérieures, soit en dignité, soit en certitude, aux vérités relatives à la vie présente, et qui n'ont pour principe de leur certitude en nous que le simple penchant de notre nature.

Ces vérités naturelles, sans doute, ont une certitude proprement dite, aussi bien que les vérités révélées qui composent le dépôt de noire foi : car, indépendamment du témoignage de Dieu, tel qu'il nous a été transmis par l'Ecriture et toute la tradition, le penchant de notre nature nous pousse invinciblement à admettre comme certaines au moins un bon nombre de vérités de ce genre. Nous n'avons cependant d'autre motif immédiat de les admettre comme telles, ou d'y adhérer fermement, que les perceptions mêmes que nous en avons, ou s'il s'agit de vérités de témoignage, que les perceptions de nos semblables, c'est-à-dire d'hommes faillibles comme nous, et qui pis est, capables, chacun pris à part, de vouloir nous tromper.

Poser ainsi la question, c'est la résoudre en faveur de la foi, ou, s'il reste des doutes, ils s'éclairciront par les autres théorèmes qu'il nous reste à établir.

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