THÉORÈME DOUZIÈME
La certitude de la foi est supérieure à celle de la scïenee
humaine*-
La science humaine, en effet, si l'on met à part ses premiers principes, qui doivent être des données, ou comme on le disait autrefois, des postulala de la raison, et qui à proprement parler ne constituent pas la science, mais lui servent de fondements, résulte d'un certain ensemble de déductions constatées par le raisonnement ou confirmées par l'expérience. En un mot, ce sont des affirmations de la raison, ou de quelques savants en particulier, ou même de savants réunis en corps, mais toujours iuillibles, soit qu'on les prenne à part, soit qu'on les considère collectivement. Lors même, ce que nous sommes loin de contester pour tous les cas, que leurs affirmations pourraient atteindre la certitude, cette certitude n'aurait encore d'autre garant que la raison humaine ; tandis que ia certitude de la foi catholique a
philosophis in universitatibus studiorum generalium , et alibi publiée iegaitibus, districtè praecipiendo mandamus, ut cùm philosophorum principia aut conclusiones, in quibus à rectà fide deviare noscuntur, audiloribus suis legerint, seuexplanaverint..., teneantureisdeinveritatem religionis christiana: omni conatu manifestant facere, et persuadendo pro posse docere, ac omni studio hujusmodi philosophorum argumenta, cùm omnia solubilia existant, pro viribus excludere atque resolvere. »
pour garantie un témoignage divinement infaillible, qui est celui de l'Eglise.
Quelqu'un nous objectera les paroles suivantes de saint Thomas (1) : « Considérées dans le sujet, l'opinion, la foi et la » science diffèrent sous le rapport de l'imperfection et de la per- » fection. Car il est de la nature de l'opinion, que la chose qu'on » admet laisse dans l'esprit la crainte que son contraire ne soit » la vérité : et ainsi l'adhésion qu'on y donne n'est pas ferme )> et solide. Il est au contraire de la nature de la science » d'adhérer fermement à son objet, en même temps qu'elle en » a la vue intellectuelle : car la certitude qui lui est propre » procède de l'intelligence des principes. Quant à la foi, elle » tient le milieu entre ces deux premières : car elle l'emporte » sur l'opinion, en ce que l'adhésion qui la constitue est sans » doute ferme et solide; mais elle le cède à la science, en ce » qu'elle n'a pas la vue de son objet. »
Et encore ces autres paroles plus expresses du même saint docteur i$) : « La certitude peut être envisagée sous deux » rapports : 1° dans la cause d'où elle naît, et de cette manière » la foi est plus certaine que la sagesse, la science et l'intelligence » (dons de l'Esprit-Saint), parce qu'elle s'appuie sur la véracité » divine, au lieu que la sagesse, la science et l'intelligence » s'appuient sur la raison humaine. 2° Mais on peut aussi la » considérer dans le sujet qui la reçoit, et sous cet autre rapport, » on dit nu'une chose est plus certaine, quand elle est plus » pleinement possédée par l'intelligence de l'homme : et en ce
(i) « Ex parte subjecti différant secundùm perfectum et imperfectum opinio,fides et scientia. Nam de ratione opinionis est quôd accipiatur unum cum formidine altérais oppositi; unde non habet finnam adhsesionem. De ratione verô :,cienlise est quôd habeat firmam inhaesionem cum visione intellectivà; habet enim certitudinem procedentem ex intellectu principiorum. Fides autem mediomodo se habet: excedit enira opinionem in hoc quôd habet firmam inhœsionem; déficit verô à scientia in eo quôd habet visionem. » (t. 2. q. 67. art. 3. o.)
(2) « Certitudo polest considerari dupliciter : uno modo ex causa certitude nis; et sic dicilur certius illud quod habet certiorem causam : et hoc modo fides cerlior est tribus prœdictis (sapientià, scientia, intellectu), quia fides innititur veritati divinae, tria autem praedicta innituntur rationi humanae. Alio modo potest considerari certitudo ex parte subjecli, et sic dicitur esse certius quod pleniùs consequitur intellectus hominis; et per hune modum, quia ea quse sunt fidei sunt supra intellectum hominis, non autem ea quaj su 1; s uni tribus praedictis, ideô ex hàc paite lides est minus certa. » (2. 2. q. h. art. 8. o.)
)> sens, comme les choses de la foi sont au-dessus de notre in- » telligence, à la différence de celles qui sont la matière des » trois autres en question, sous ce rapport aussi la foi est moins » certaine. »
On ajoutera que c'est aussi la doctrine de saint Augustin, qui enseigne en plusieurs endroits de ses ouvrages que la foi nous conduit à l'intelligence. Il est clair, poursuivra-t-on, que c'est du moins qu'on passe au plus, et non du plus au moins; et on nous citera entre autres ce passage du saint docteur (\) : « L'autorité sollicite la foi, et initie l'homme à la raison; la raison le conduit à l'intelligence et à la connaissance (2). »
Malgré l'autorité de celui qui nous ferait cette objection, nous oserions lui répondre qu'elle renferme un paralogisme évident qui consiste à passer d'un genre à un autre genre. Sans doute la certitude de la foi même divine est inférieure à la science (divine aussi) qu'on aurait des mêmes vérités; et c'est évidemment ce qu'a voulu dire saint Augustin. Saint Thomas ne pensait pas non plus différemment sur le fond de cette question ; car il ajoutait, immédiatement après le second de ses deux passages objectés, ce que le docte argumentateur s'est bien gardé de transcrire (5) : « Mais comme on considère les choses dans leurs causes pour en » porter un jugement absolu, et que le jugement qu'on en porte » n'est que relatif, quand on s'arrête à considérer les dispositions » du sujet, il résulte de là que c'est la foi qui est la plus certaine » de toutes absolument parlant, quoiqu'elle le soit la moins si on » la considère relativement, c'est-à-dire relativement à nous. )> Pareillement, si l'on considère ces trois vertus comme des dons » de la vie présente, elles se rapportent à la foi comme au prin- » cipe qu'elles présupposent; et par conséquent, sous ce rapport » aussi , la foi les surpasse en certitude. »
(1) « Auctoritas fidem flagitat, et rationi préparât hominem. Ratio ad intellectum cognitionemque perducit. » {Lib. de verâ religione.)
(%) Examen d'un ouvrage, etc., lre édit., pag. lg et suiv. Nous nous sommes permis de modifier la traduction, non pour l'affaiblir, mais pour la rendre meilleure. Nous n'avons pas entre les mains la 2e édition.
(3) « Sed quia unumquodque judicatur, simpliciter quidem, secundùm causam suam, secundùm autem dispositionem quse ex parte subjecti est, judicatur secundùm quid : inde est, quôd fides est simpliciter certior; sed alia sunt certiora secundùm quid, scilicet quoad nos. Similiter autem, si accipiantur tria praedicta secundùm quôd sunt dona prsesentis vitse, comparantur ad fidem, sicut ad principium quod prsesupponunt : unde etiam secundùm hoc, fides est eis certior. » Ibid.
DANS SES RAPPORTS AVEC LA RAîfON. 453
Toutes choses donc égales d'ailleurs, la foi est inférieure à la science, comme elle l'est incontestablement à la vision béatitique ; mais une égalité de conditions ne saurait être supposée entre la foi divine et la science humaine; concluons donc, d'après saint Thomas, que, puisqu'on doit considérer les choses dans leurs causes pour porter sur elles un jugement absolu, et non dans les dispositions du sujet pour n'en porter qu'un jugement relatif, nous devons dire que la foi est absolument parlant plus certaine que la science humaine, bien que celle-ci puisse l'être davantage relativement à ceux qui en sont infatués. Nous disons, relativement à ceux-là; car il ne faut pas non plus mettre de côté ce que l'auteur de l'objection paraît avoir oublié ici, savoir, le surcroît de certitude même subjective qui peut revenir à la foi divine du concours de la volonté avec l'action de la grâce, ni la condamnation portée par Innocent XI contre la proposition qui niait la puissance de ce concours (1).
L'auteur de l'objection paraissait aussi faire dépendre la certitude de l'impossibilité de douter : « L'adhésion que nous donnons » à la révélation, disait-il immédiatement avant, et qui con- » stitue l'acte de foi , exclut à la vérité tout doute, autrement il » n'y aurait point de certitude; mais elle n'exclut pas la possi- » bililé de douter, autrement l'acte de foi ne serait pas libre. » Or, il y a des vérités non révélées dont nous sommes tellement » certains, eue nous n'en pouvons pas même douter. Mais la, » certitude qui exclut non-seulement le doute, mais la possi- » bilité de douter, est plus grande que celle qui exclut seulement » le doute (2). »
C'était là soutenir un principe qui n'est rien moins que thomistique, qui serait plutôt malebranchiste ou cartésien, mais
(1) « Voluntas non potest efficere ut assensus fidei in se ipso sit magis firmus, ivùm mereatur pondus rationum ad assensum împellentium. » (Decr. 2 r^art. 1679, prop. 19 inter damnatas). C'est-à-dire : « La volonté ne saurait faire que l'adhésion aux vérités de foi ait en elle-même plus de fermeté, que ne le mérite la force des raisons qui nous y font adhérer. »
(2) L'auteur de l'ouvrage intitulé Philosophie et religion a dit bien plus encore que cela (page 358) : « La certitude repose sur une vue de * l'esprit ou sur une connaissance claire et distincte, qui implique l'im- » possibilité absolue de douter. » Or, la foi, nous venons de le voir, n'implique ni vue de l'esprit ni impossibilité absolue de douter; donc la foi est totalement dépourvue de certitude. La conséquence est évidente aux yeux de quiconque sait raisonner.
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qui en tout cas n'est nullement philosophique. Car à ce compte, les convictions de plusieurs des fous de Bicêtre l'emporteraient en certitude sur celles de bien des savants. Voyez sur la certitude de la foi ce qu'en dit Suarez (Tractât, de gratiâ, lib. Iï, cap. X, n. 8 et seqq. ).