RÉSUMÉ GÉNÉRAL ET CONCLUSION
D'après tout ce qui a été démontré jusqu'ici, le rationalisme, dont le libre examen est la formule la plus générale et tout à la fois la plus simple, peut se diviser en deux branches principales, selon les objets auxquels se rapporte cet examen : car il peut avoir pour objet, soit le fait de la révélation, soit sa possibilité
(1) Nous nous faisons un devoir de prévenir que nous avions déjà donné ce résumé à la suite de notre Supplément à la défense de l'Eglise^ public en 183&.
même; et il revêt la forme critique, ou la forme purement abstraite, suivant qu'il se rapporte à l'un de ces deux objets rationnellement distincts.
1. Le libre examen appliqué au fait de la révélation a produit :
1° Pour ceux qui admettent ce fait divin, d'une part, le rationalisme dit catholique, quelque contradiction que présente au fond l'alliance de ces deux termes, et qui se réduit au libre examen de l'autorité de l'Eglise, tout en aboutissant par le fait à reconnaître cette autorité; d'autre part, le rationalisme protestant, qui, rejetant en définitive cette autorité tutélaire, se trouve logiquement forcé de soumettre au libre examen, l'un après l'autre, tous les dogmes révélés, en sorte qu'il s'éloigne de plus en plus de la doctrine catholique, en se rapprochant proportionnellement du rationalisme absolu, à mesure que, remuant les bornes antiques, il aboutit au rejet d'un plus grand nombre de ces dogmes particuliers.
£° Pour ceux ensuite qui rejettent d'une manière absolue le fait divin de la révélation, le libre examen, appliqué à ce fait lui-même, a produit à son tour, d'une part, les matérialistes et les athées, de l'autre les déistes du dernier siècle et les éclectiques du siècle actuel.
Ceux-ci peuvent encore se subdiviser en diverses classes : car les uns nient sans détour la révélation, c'est particulièrement l'école physiologiste; les autres l'admettent quant au mot, mais la rejettent quant à la chose, en substituant une révélation purement naturelle, purement subjective, à la révélation extérieure et surnaturelle, qui seule est la révélation proprement dite. Nous négligeons à dessein les autres subdivisions, qu'un lecteur intelligent pourra aisément suppléer.
II. Appliqué à la possibilité métaphysique de la révélation, le libre examen a enfanté de nouveau, d'une part, l'athéisme, de l'autre, le panthéisme moderne. Et comme tous ces divers systèmes n'offrent rien à quoi l'esprit humain puisse se fixer, les uns et les autres vont se perdre tôt ou tard dans le scepticisme universel.
Nous conjurons tous les amis de la vérité, et en particulier les catholiques nos frères, de considérer attentivement l'énorme danger qui résulterait pour la religion, c'est-à-dire pour la vérité révélée, du droit qu'on ferait à chacun d'examiner sans guide et sans contrôle les fondements de cette révélation divine. Sans doute que ce droit prétendu, s'il était aussi légitime qu'il est
usurpé, ne devrait pas être nié à cause des abus qu'il mène à sa suite ; que, suivant un mot célèbre (1), c'est même des meilleures choses qu'on abuse le plus, et que, par conséquent, la fausseté d'un principe ne doit pas toujours s'inférer des conséquences fâcheuses qu'il plaît à de mauvais raisonneurs ou à des âmes dépravées d'en tirer par défaut de sens moral ou de logique. Mais le libre examen, qu'il faut bien se garder de confondre avec notre libre arbitre ou notre liberté naturelle (2), doit évidemment être rangé ailleurs que parmi ces choses excellentes, dont l'abus seul serait à craindre ; car il est lui-même l'abus le plus flagrant de notre libre arbitre ou de notre liberté, faculté précieuse sans doute et avantageuse à l'homme qui sait en faire un légitime usage, mais dangereuse et funeste pour celui qui en méconnaîtrait les règles saintes.
Le libre examen, outre qu'il est manifestement inconciliable avec la méthode et réprouvé par les décisions de l'Eglise catholique, est contraire aux plus pures notions de la raison ellemême, qui ne voit rien que de très-plausible à ce que l'Etre souverain puisse obtenir l'obéissance spontanée et libre tout à la fois de ses créatures intelligentes, du moment où il lui plaît de manifester à celles-ci ses volontés, soit que cette manifestation se fasse immédiatement, soit qu'elle ait lieu à l'aide de ministres intermédiaires. Mais pour comprendre toute la rationabilité , si nous pouvons parler ainsi, ou, si on l'aime mieux, l'évidence de crédibilité de la doctrine catholique sur un point si important, il est indispensable de tenir compte de deux principales données de la révélation, dont l'oubli, plus ou moins profond, a produit, à ses divers degrés, l'erreur rationaliste.
La première de ces données est la doctrine de la grâce, principe surnaturel et tout-à-fait indépendant de nous-mêmes ou de notre raison, et qui, d'après la croyance constante de l'Eglise, telle qu'elle se trouve exprimée par le second concile d'Orange,
(i) Optimorum pessimus abusus. Oc.
(2) Le libre examen ne doit pas se confondre non plus , comme nous i'avon? déjà dit, avec l'examen judicieux ou l'étude approfondie des preuves de la religion et de ses motifs de crédibilité : examen qui , renfermé dans les bornes de la prudence chrétienne, n'est pas seulement permis, mais est même recommandé, tant pour se rendre compte à soimême de sa foi, que pour l'expliquer aux autres. L'examen pris dans ce dernier sens pourrait se définir par ces paroles si connues de saint Anselme : Ficles quœrens intellectum, la foi aspirant à l'intelligence.
canon S (1), est nécessaire, et suffit en même temps pour la formation de tout acte de foi divine. Qu'y a-t-il d'étonnant en effet à ce que de même qu'antérieurement à tout raisonnement nous croyons, d'après le simple penchant de la nature (2), à l'existence de ce monde visible, nous croyions aussi à l'existence d'un monde surnaturel d'après le seul mouvement de la grâce?
La seconde de ces données est la doctrine de l'autorité, nous voulons dire l'autorité de Dieu, qui, se manifestant à nous par des signes visibles ou accommodés à notre nature, a un droit absolu à notre soumission immédiate, soit que ces signes consistent dans des miracles dont nous serions nous-mêmes témoins, soit qu'ils résultent de témoignages relatifs à de pareils laits, et suffisants, d'après les lois de notre nature morale, pour entraîner immédiatement notre adhésion. Pourquoi, en effet, tandis que, sur la foi de la société qui nous entoure, nous croyons sans hésiter quantité de faits naturels, quelque éloignés que ces faits soient de nous par les temps ou par les lieux, ne croirions-nous pas également sur la foi de l'Eglise catholique, et spécialement sur l'enseignement de ses pontifes, à qui d'ailleurs Dieu a promis l'infaillibilité, les faits miraculeux qui ont présidé à son établissement, et sans lesquels son existence même serait inexplicable?
Or, ces deux données, c'est-à-dire la grâce et l'autorité divine, renferment à elles seules tout le mystère de la foi chrétienne, dont la première, qui est la grâce, forme le principe subjectif, pour parler le langage philosophique du jour, et la seconde, qui est l'autorité de Dieu ou sa souveraine véracité, forme le principe objectif, ou l'objet formel, pour parler le langage des théologiens.
De toutes les théories philosophiques placées en dehors de la foi, celle qui, du moins en apparence, se rapproche peut-être le plus de la théorie catholique que nous venons d'exposer, c'est à nos yeux celle de Gioberti; mais la formule idéale imaginée par ce philosophe, et qu'il avait l'air de défendre comme si c'était une vérité absolue, n'est au fond qu'une brillante contrefaçon de la formule chrétienne, la seule qui soit véritable ou certainement
(i) « Si quis sicut augmentum, ità etiam initium fidei, ipsumque credulitafis affectum... non per graiiae donum, id est, per inspiralionem Spiritûs sancti... sed naturaliter nobis inesse dicit; apostolicis dogmatibus adversarius declaratur. »
(..) « La nature confond les pyrrhoniens, et la raison confond les dogmaiistes. » Pascal.
légitime, la seule qui, à ce titre, soit sérieusement admissible pour un philosophe chrétien. Que dit en effet Gioberti? Que l'intelligence de chaque homme, même du plus idiot, possède, depuis l'instant môme de sa création, trois idées sans lesquelles, ajoute-t-il, son existence ne pourrait pas même être conçue, savoir : l'idée de l'Etre souverain ou de Dieu, qui est l'Idée proprement dite (1); de plus, l'idée des existences ou du monde, et l'idée de la création, qui forme le rapport essentiel entre les deux premières. De sorte que l'enfant à peine conçu posséderait déjà par intuition, en attendant que la réflexion lui vienne, cette magnifique formule : L'Etre a créé les existences; formule qui, malgré son extrême clarté pour le monde intuitif, et dans les limites de la simple intuition (limites qu'on apercevra peut-être quelque jour au pays des chimères), a dû attendre le philosophe piémontais pour poindre à l'horizon du monde réflexif, qui est, pour nous autres hommes positifs, ici-bas le seul réel (2). Il est bien singulier, faisons-en franchement l'aveu, que des hommes
(1) Amaury de Bène, fameux panthéiste du moyen-âge, soutenait aussi que l'idée était Dieu. A sa mort, dit de lui M. AIzog ( Hist. univ. de l'Eglise, t. II, p. 587, trad. de MM. Goschler et Audley), on reconnut qu'il avait positivement enseigné la proposition panthéiste : « Tout est un » et un est tout; ce tout est Dieu; l'idée est la même chose que Dieu. » M. Gioberti, qui admettait la création, n'était sans doute pas panthéiste au sens de M. Cousin et de M. F. de Lamennais, qu'il a réfutés; mais cette théorie de l'Idée, qui comprend avec l'être toutes les existences, ne prêterait-elle pas, malgré ses intentions, à un panthéisme au moins métaphysique , tel que celui d' Amaury de Bène ? C'est ce que nous n'oserions décider.
Au rapport de D. Martène, Amaury et ses partisans soutenaient que toutes choses ne faisaient qu'une même chose, parce que tout ce qui est, est Dieu. Ce qui faisait dire à un de ces hérétiques, qu'il n'avait, en tant qu'être, rien à craindre ni du feu ni de tous les autres supplices, parce qu'en tant qu'être il était Dieu. « Omnia unum, quia quitlquid est, est Deus. Undè quidam eorum nomine Bernardus ausus est affîrmare, se nec posse cremari incendio, nec alio torqueri supplicio, in quantum erat, quia in eo quod erat, se Deum dicebat. » Thés, anecd., t. IV, page 163. Il nous semble que le Catéchisme des maiebranchistes, avec les observations du P. Dutertre, aurait pu être de quelque usage pour la conversion de ces hérétiques. Voy. la Réfutation d'un nouveau système de métaphysique , 2e partie, ch. 1, t. II, p. 12 et suiv.
(2) Tout ce que nous prétendons dire ici, c'est que l'intuition de l'Idée, prise au sens de Gioberti et donnée pour essentielle à l'esprit humain, est une hypothèse toute gratuite et contraire à tous les faits. A plus forte raison aurions-nous à porter un jugement semblable de la perception de l'être en général, admise au même titre par Rosmini.
qui refusent de se rendre à un décret de la sacrée congrégation de l'Index, sous le prétexte de la faillibilité absolue de cet auguste tribunal, s'entichent de ces idées chimériques et dépourvues d'autorité, malgré la faillibilité tout autrement incontestable de leur raison individuelle.
Mais avouons aussi que cette théorie de la formule idéale présente aux âmes religieuses un côté spécieux, par sa ressemblance, nous dirions presque son apparente identité, avec la formule chrétienne. Car cette formule rationnelle : L'Etre a créé les existences, semble renfermée dans celle même qui commence le symbole de notre foi : Je crois en Dieu, puisque ces derniers mots expriment aussi bien : 1° l'idée de Dieu ou de l'Etre absolu ; 2° celle de nous-mêmes, et par induction celle de toutes les existences; 5° le rapport des existences à l'Etre, ou le fait de la création. Quelle différence y a-t-il donc entre la doctrine catholique et le système philosophique de (lioberti? Point d'autre après tout que celle qui se trouve entre un original divin et sa copie faite à plaisir, entre une vérité de foi et un système éphémère, entre l'or le plus pur et un faux brillant, entre la doctrine traditionnelle et une opinion purement gratuite.
Si nous nous sommes si fort appesanti sur ce sujet, c'est que, par ses semblants d'affinité avec la doctrine catholique, le système de Gioberti a pu séduire quelques âmes, en même temps que, comme hypothèse, il offre une déduction d'idées séduisante aussi pour la raison. Nous l'avons donc cité de préférence, tant pour montrer par cet exemple, malgré ses défauts si saillants, les analogies de la croyance catholique avec la raison naturelle, que pour protester, à cette nouvelle occasion , de notre soumission sans réserve à tous les décrets du Siège apostolique.
G'est aussi à ce Siège divinement infaillible que nous soumettons en particulier cet écrit, en désavouant d'avance tout ce qui, contre notre intention, aurait pu s'y glisser de peu conforme aux sentiments de l'Eglise romaine, que nous nous plaisons à reconnaître pour la mère et la maîtresse de toutes les églises.
A l'appui de ce qui a été dit, pag. h et suiv. Extrait de la brochure intitulée : M. Lamennais réfuté par lui-même.
Avant-propos. — Soyons bref : une longue réfutation ne convient ni à notre position actuelle, ni à la vivacité de notre douleur. Montrons aux moins clairvoyants les écarts trop réels du génie, et aux plus téméraires l'inévitable châtiment de l'orgueil. Essayons toutefois de parler aux savants leur langage ; et donnons à tous les cœurs droits, s'il nous est possible, une preuve nouvelle de l'immanquable triomphe de la vérité.
Un scandale inouï vient (1) d'être donné au monde. Un prêtre, celui-là même qui se vantait autrefois de faire connaître à l'incrédulité ce que c'est qu'un prêtre, pactisant aujourd'hui avec le parti opposé, a juré l'extinction des vérités révélées. Lui, qui avait à sa disposition le noble héritage des Bossuet et des Bellarmin, il préfère à ce magnifique dépôt l'indigne succession des Raynal et des Condorcet. Ne vous faites point illusion , Chrétiens de tant de sectes diverses; ne pensez pas que l'attaque livrée par VEsquisse d'une philosophie spécialement au catholicisme puisse vous être indifférente : notre défaite serait la vôtre, et les funérailles du grand Culte seraient en même temps les funérailles de tous les dogmes religieux. La Révélation, en effet, est sapée dans ses bases par cette machine infernale d'un nouveau genre ; quelle puissance humaine la relèverait, si une fois elle était renversée? L'idée seule en implique contradiction?
Une révélation positive, c'est, s'il faut en croire le Rousseau de nos jours, une expression contradictoire dans les termes, une rêverie absurde à concevoir, impossible à réaliser.
Dépositaires du livre de la Loi, Pontifes saints, non, ce n'est pas à nous, simple prêtre, qu'il appartient d'éveiller votre sollicitude : votre vigilance a tout prévu , c'est elle qui nous appelle au combat. Et vous, Fidèles de tous rangs, à qui est encore cher l'adorable nom de Jésus, ce nom que l'ange rebelle ne sait plus prononcer, ralliez- vous autour de vos autels et de vos temples menacés dans leurs fondements.