‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 2)Chapitre 34 sur 92 · IH · texte numérisé non relu

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Il nous semble avoir suffisamment démontré que , par son système philosophico-théologique, M. B. soustrait entièrement à L'autorité de l'Eglise tous les chrétiens mêmes qui, après examen ou sans examen, refusent de la reconnaître; et qu'à l'égard de ceux qui veulent bien s'y assujettir, il borne cette autorité à des moyens de persuasion et de conviction. Ce système n'est pas nouveau : comme on l'a déjà vu, et comme il nous serait facile de le faire voir encore avec plus de détail, il est identique sous un rapport à celui d'Hermès, condamné par Grégoire XVI, et sa réfutation est celle du rationalisme lui-même. Sous un autre rapport, il reproduit l'erreur du synode de Pistoie, qui, après l'oratorien Laborde, condamné par Benoît XIV, Marsile de Padoue, condamné par le concile de Paris de 4 528, et Marc- Antoine de Dominis , condamné par le Saint-Siège, enlevait à l'Eglise toute sa puissance extérieure, et la réduisait avec Quesnel à un état invisible; ou bien il n'y voit avec nos politiques qu'une forme indifférente, qu'on peut être louable d'abandonner pour les croyances les plus fausses et les plus erronées, pourvu (page 9) qu'on use bien de son

intelligence et qu'on règle sa volonté conformément à ses convictions.

Il est important, pour bien apprécier les idées de cet auteur, de saisir la distinction qu'il fait lui-même entre la religion et un culte quelconque : entre la religion, ensemble de cmyances et de sentiments qui ont pour objet la Divinité et pour fin la vie future, et un culte quelconque, ensemble d'actes extérieurs qui sont la conséquence et l'expression de ces mêmes croyances et de ces mêmes sentiments. De son propre aveu (page 9), cette distinction, bien comprise , lui donne la solution de toutes les questions qui se rapportent à la liberté religieuse.

a Vainement nous objecterait-on, dit-il (page 23), que la reli- » gion est la véritable base de la société civile et politique, parce » quelle est la seule base solide de la morale, sans laquelle il ne » peut y avoir entre les hommes qu'antagonisme, division et vrai » chaos. Cela nous paraît incontestable. Mais il ne l'est pas moins » que la société civile et politique se conçoit parfaitement avec » tous ses droits, tous ses moyens d'action et tous les elï'ets qu'elle » est appelée à produire, sans le concours et tout-à-fait en dehors » de tel culte , ou de tel autre qu'on voudra. Il n'est pas moins » certain, ajoute-t-il (page 24), en fait comme en droit, en raison » comme en expérience, qu'aucun culte ne peut se flatter d'être » par lui-même nécessaire à l'existence ou à la prospérité des » républiques ou des monarchies. »

M. B. ne pouvait guère poser plus clairement la différence qu'il conçoit entre la religion prise en général, et cette forme de religion appelée tout simplement la religion catholique. La première, selon lui, est nécessaire à la société civile et politique; la seconde, selon lui encore, lui est tout au plus utile, ou, pour mieux dire, indifférente.

La religion, comme il vient d'en faire l'aveu, est la base de la société. Mais on ne doit pas oublier ce qu'il soutient ailleurs (page 10), que la religion a elle-même pour base le libre examen. Le principe qui a enfanté toutes les hérésies et tous les schismes est donc, aux yeux de M. B., celui sur lequel repose, comme sur son fondement, la société civile et politique. Faut-il donc s'étonner que cette pauvre société éprouve de fois à autres de si terribles secousses?

M. B. ne voit (page 4 6) dans l'hostilité des différentes nations, dans l'antinomie des monarchies et des républiques, que des applications particulières du principe social, comme il ne voit (page 23) dans la diversité des cultes « chrétien, juif, catholique, luthérien, n'importe, » que des applications particulières du principe religieux. C'est être conséquent , comme on le voit : partout pour M. B., et dans la société religieuse encore plus que dans la société politique , le principe de séparation devient le principe du ralliement.

Il serait bien difficile qu'avec des convictions si libérales, M. B.

fût un partisan outré du pouvoir des papes. Aussi n'en est-il pas même un défenseur modéré : il reconnaît (page 25) que sa « doc- » trine est diamétralement opposée à l'étonnante théorie dont le » célèbre Hildebrand , Grégoire VII, et quelques-uns de ses » successeurs sur la chaire pontificale (pour ne pas dire tous plus » ou moins), ont fait l'application aux Etats du moyen-àge, » et même, nous permettrons-nous d'ajouter, à quelques autres aussi d'un âçe plus récent. M. B. a raison de n'attribuer à saint Grégoire VII que l'application, et non l'invention de cette théorie, qui consiste à subordonner sous le point de vue moral la société civile à la société religieuse, et que nous pourrions faire remonter, par saint Grégoire Ier et par saint Ambroise, jusqu'aux apôtres et jusqu'à Jésus-Christ même. Mais il a tort de ne pas attribuer le titre de saint à un personnage tel que saint Grégoire VII, que l'Eglise romaine a canonisé et dont elle fait tous les ans l'office public. Il a tort d'appeler prétention l'application faite par ce grand et saint pape des principes de l'Evangile, qu'il avait bien, ce semble, comme souverain pontife, qualité pour interpréter; et de dire d'une prétention si légitime , dont il est mort martyr en quelque manière, « qu'elle n'était pas plus d'accord avec la saine » doctrine du christianisme qu'avec la raison; » d'en faire un « préjugé funeste en soi, né des siècles d'ignorance et de con- » fusion, » et de ne lui attribuer d'autre avantage que d'avoir a servi à combattre des préjugés pires encore. » Aussi trouvonsnous à notre tour cet enfant du dix- neuvième siècle fort ridicule et fort téméraire, pour lui renvoyer à lui-même les épithètes qu'il nous prodigue si libéralement, de ne voir qu'une « vieillerie » dans cette vérité toujours nouvelle, et toujours cependant si ancienne, que des protestants même, tels que Voigt, Leibnitz et Hurter avant sa conversion, n'ont pas pu s'abstenir de lui rendre hommage. Nous le trouvons bien téméraire d'appeler (page 26) cette doctrine, qu'ont partagée et défendue les plus beaux génies comme les plus grands saints, une « opinion déraisonnable et par ellemême subversive de l'ordre établi par Dieu, » et de se croire plus éclairé sur les rapports de l'Eglise avec les Etats, qu'elle ne l'a été elle-même, de son aveu, pendant une suite de siècles.

A la fin de son opuscule (page 67), M. B. pose un autre principe qui ne tend à rien de moins qu'à introduire dans l'Eglise une complète anarchie. « Il faut le reconnaître et le dire avec fran- » chise, sur bien des points la France et ses véritables besoins » sont mal connus et mal jugés à Rome. Si l'on est sûr d'y » retrouver toujours les vrais principes » (et nous venons de voir qu'à son avis on n'en est pas toujours sûr), « on ne l'est pas » également qu'on y fera toujours une heureuse application de ces » principes à telle ou telle partie de la catholicité. Cela vient de » ce que les bonnes applications dépendent d'une multitude de » circonstances et de conditions qu'il est fort difficile de bien » apprécier sur de simples rapports, quand on est à une grande

» distance des personnes et des choses. L'Episcopat français est » dans les meilleures conditions possibles pour bien juger des me- » sures à prendre pour régler convenablement les rapnorts entre » l'Eglise de France et la République française ; et si l'on peut lui » disputer l'initiative sur ce point, ce serait lui faire injure et » méconnaître ses droits que de chercher à l'écarter. »

Ainsi donc l'initiative, le jugement et la décision finale, tout appartient à TEpiscopat français sur les rapports à régler entre l'Eglise de France et la République française, par cette raison toute simple qu'il est à une bien moindre distance des personnes et des choses que le souverain Pontife. Par une raison tout-à-fait analogue, chaque curé se trouvera dans de meilleures conditions que son évêque pour régler convenablement les rapports entre luimême et le maire de sa commune, et chaque paroissien à son tour se trouvera dans de meilleures conditions que son curé pour régler convenablement les rapports entre lui-même et ses voisins : leur disputer l'initiative, ou même les écarter absolument sur les points qui 1rs intéressent le plus, ce serait vraiment leur faire injure et méconnaître leurs droits.

Malgré des raisonnements aussi spécieux, nous ne pouvons nous empêcher de voir dans cette proposition de M. B. certains degrés d'affinité avec la quatre-vingt-cinquième des propositions du synode de Pistoie condamnées par la bulle Auctorem fidei, et aussi avec la prétention des évêques anticoncordataires, qui croyaient de même avoir à se plaindre de ce que le pape Pie VII ne les avait pas consultés pour régler les rapports entre l'Eglise de France et la République française. Mais quoi ! est-ce que les conquêtes du premier consul n'avaient pas rapproché sensiblement Rome de Paris, après que la tempête révolutionnaire avait pour ainsi dire jeté la France hors de la France ?

Pour justifier ses étranges assertions , que condamnent , comme on l'a vu, la conduite et la doctrine de l'Église dans toute la suite des siècles, M. B. a recours à ce principe du libéralisme moderne, que « les croyances se communiquent et se propagent par » l'instruction et par la discussion, mais (qu') elles ne s'imposent » pas ; (que) les sentiments s'inspirent par l'insinuation et la per- » suasion, mais (qu) ils ne se commandent pas. Il y a donc oppo- » sition, dit-il ensuite (pages 40 et 41), entre l'idée de religion et » l'idée de coaction; et la puissance qui prétendrait dominer à » son gré les consciences serait d'autant plus déraisonnable, que, » n'ayant aucun accès dans le sanctuaire intime de la conscience, » elle ne saurait jamais constater ni la docilité ni la résistance. »

Il est aisé de voir que, si le principe énoncé ici était vrai, il rendrait impossible toute législation.

Les lois, en effet, sont faites pour être obéies; et l'obéissance qui leur est due est un acte moral, qui a son principe dans la con-

PIÈCES JUSTIFICATIVES. Ml

science même, « Obéissez, dit saint Paul aux Romains (XIII, 5), non-seulement par la crainte des châtiments, mais aussi par un devoir de conscience. » Lorsque la loi récompense, ce n'est pas l'acte physique qu'elle a pour but de récompenser, mais l'acte moral, dirigé par la réflexion et commandé par la volonté; et lorsqu'elle punit, elle punit de même bien moins le fait physique que l'acte volontaire et réfléchi. Cela est si vrai , que la loi admet et accueille des circonstances atténuantes, prises la plupart dans le défaut de réflexion et de discernement : et lorsqu'il est démontré, autant qu'il peut l'être humainement, que l'agent n'avait pas sa, raison à lui, on ne le récompense ni on ne le punit pour son fait matériel, quelque avantageux ou préjudiciable qu'il ait pu être à la société, mais on se contente de lui laisser sa liberté physique, s'il se montre inctfensif, ou de l'enfermer, s'il devient dangereux, et de prendre à son égard, comme on le ferait par rapport au soleil et a la pluie, les précautions que commande la sûreté commune.

Mais s'il était vrai qu'aucune puissance humaine ne pût avoir un accès même indirect dans le sanctuaire intime des consciences, comme on ne pourrait dès-lors constater ni la docilité ni la résistance morale, on deviendrait injuste en punissant comme coupables des actes qui pourraient n'avoir aucune malice, ou en récompensant comme bons et louables d'autres actes qui n'auraient peut-être aucune bonté. Il est donc évident que le principe posé par M. B. rend impraticable et absurde, non-seulement la législation ecclésiastique, mais en général toute législation humaine.

Revenons en conséquence, après nous en être trop longtemps écartés, aux simples notions du sens commun, et reconnaissons enfin, d'accord avec la pratique de tous les siècles, que s'il n'est donné à personne ici-bas d'avoir un accès direct dans le sanctuaire intime des consciences, on peut y pénétrer du moins indirectement par l'observation des actes sensibles et extérieurs qui en sont la manifestation; et qu'à défaut de la certitude absolue, qu'il n'est pas aisé d'obtenir en pareille matière, on peut atteindre souvent un degré de certitude morale qui justifie suffisamment, devant Dieu comme devant les hommes, les mesures d'indulgence ou de rigueur que croit devoir adopter, selon les cas, l'autorité légitime. Refuser à celle-ci un semblable droit, sous prétexte qu'elle n'a aucun accès dans le sanctuaire intime des consciences, c'est se mettre de nouveau en contradiction avec soi-même, en niant ce qu'on avait affirmé quelques pages plus haut, et qu'on répétera encore quelques pages plus bas, que les actes extérieurs sont l'expression des croyances, et la parole la manifestation de la pensée.

C'est un sophisme d'égale force que de soutenir, comme l'a fait

M. B. (page 16), que « l'Etat doit bannir de la législation et de

» l'administration tout ce qui pourrait montrer aux citoyens des

» avantages de l'ordre civil et temporel attachés à la pratique de

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» tel ou tel culte, et susciter, poursuit-il ainsi, un conflit immoral )> entre leur conscience et leurs intérêts. » Si une raison de cette espèce était admissible, il faudrait écarter de l'exercice de toutes les fonctions même civiles l'espoir des récompenses, et de la négligence qu'on y apporterait la crainte des peines, de peur de ne faire de tous les fonctionnaires sans exception que des hypocrites de fidélité, qui ne se prêteraient que par intérêt à servir des gouvernements dont leur conscience réprouverait les actes autant que les principes. Faut-il donc apprendre à M. l'abbé B. que, si l'hypocrisie est le mal des particuliers, l'injustice est le mal des gouvernements? Eh! qu'y aurait-il de plus injuste, que de mettre sur le même pied légal la religion, base de la société civile, et l'athéisme, qui en est le renversement? N'est-ce pas M. B. luimême qui nous dira (page 23), que la religion est la véritable base de toute société civile et politique? Et c'est lui qui soutient ici (page 16), que l'Etat ne doit attacher aucun avantage de Tordre civil et temporel à la pratique de tel ou tel culte ! Quelle est donc cette logique? Ou bien il se trouve ici une contradiction flagrante, ou bien tel ou tel culte est autre chose que la religion.

C'est aussi, il faut bien le reconnaître, ce qu'affirme équivalemment M. B. quelques pages plus loin : nous l'avons déjà fait voir. Selon ce profond publiciste, à qui « l'étalage dune érudition fastueuse ne coûte qu'un peu de temps et de papier, » — « il n'est pas moins certain (page 24), en fait comme en droit, en raison comme en expérience, qu'aucun culte ne peut se flatter d'être par lui même nécessaire à l'existence ou à la prospérité des républiques et des monarchies. »

« Plus vainement encore, ajoute-t-il (page 24), un culte prétendrait fonder ses droits à des subventions pécuniaires, à une existence civile et administrative, sur la vérité dont il est l'expression, sur son principe surnaturel, sur sa mission divine. L'Etat n'a point caractère pour discerner la vérité religieuse de l'erreur ; les choses surnaturelles ne sont point de son ressort, et il est sans moyens de constater une mission donnée par la Divinité même. Ou bien il croira ce culte sur parole et sans examen ; mais alors il devra croire aussi sur parole les autres cultes qui sont la négation du premier, et qui, de par Dieu, l'anathématisent ! Ou bien il sera juge de ces allégations; mais alors il devient arbitre de la vérité, régulateur de la foi, chef suprême de la religion, comme la reine Victoria à Londres, comme l'empereur Nicolas à Saint-Pétersbourg; et si c'est un sénat ou une assemblée nationale, le voilà absolument sur le » pied d'un concile œcuménique!... »

Admirable raisonnement! Lorsque saint Paul prouvait aux fidèles de Corinthe (/ Cor., X, 44). qu'il était en droit de leur demander une rétribution, en retour des biens spirituels qu'ils recevaient de lui, les Corinthiens, à qui cette prétention de l'Apôtre aurait inspiré des craintes sur l'avenir de leur société, menacée

de se voir bientôt subordonnée corps et biens à cette autre société naissante, dont ils s'étaient faits en partie déjà , peut-être sans beaucoup d'examen, les ardents prosélytes, auraient dû lui répondre, conformément aux principes de M. B. : Nous n'avons point caractère pour discerner la vérité religieuse de l'erreur; les choses surnaturelles ne sont point de notre ressort , et nous sommes sans moyens de constater une mission donnée par la Divinité même. Car, ou bien nous croirons votre culte sur parole et sans examen; mais alors nous devrons croire aussi sur parole le culte de Vénus, les cultes de Jupiter, de Mercure, de Bacchus, de Priape, qui sont la négation du vôtre, et qui, de par Dieu, l'anathématisent, le persécutent et le crucifient! Ou bien nous serons juges de ces allégations; mais alors nous devenons les arbitres de la vérité, les régulateurs de la foi, les chefs suprêmes de la religion, comme César à Rome, comme la pythie à Delphes; et si nous nous réunissons en sénat ou en assemblée générale de notre petite nation, nous voilà exactement sur le pied d'un concile œcuménique !...

Pour répondre à cette forte argumentation, l'Apôtre des gentils n'aurait eu qu'à secouer la poussière de ses souliers.

M. B. prétend ra-t-il que notre comparaison n'est pas juste, et que les fidèles de Corinthe avaient, pour constater une mission donnée par la Divinité, des moyens que ne saurait avoir la République française! Ce serait faire à notre République bien peu d'honneur, et en faire beaucoup trop à ce petit peuple ; et si nos citoyens représentants, à qui M. le grand-vicaire a dédié sa petite brochure, depuis le recto de la couverture imprimée jusqu'au verso du dernier feuillet, faisaient de ses principes les leurs, et admettaient les conséquences qu'il en déduit si logiquement, en croyant voir dans son modeste travail un utile résumé de leurs propres maximes (page 7), il ne serait, certes, pas glorieux pour l'Assemblée nationale de déclarer solennellement que les entraves de la logique ont été brisées avec les autres (page 68) , comme indignes, le 24 février 4848.

On a vu dans les pages précédentes que, s'il fallait en croire l'auteur de l'opuscule, l'Etat n'aurait ni le droit ni le devoir de reconnaître la mission divine de l'Eglise. Nous ne sommes pas au bout des terribles arguments de notre logicien.

« A quoi bon, poursuit-il (pages 24 et 25), opposer un droit » divin à la puissance publique? Est-ce qu'elle n'est pas de droit » divin elle-même? Est-ce que la sainte Ecriture, est-ce que la » théologie catholique n'enseignent pas que toute puissance civile » vient de Dieu, et que toutes celles qui existent ont été ordonnées » par Dieu? Dieu n'a pas entendu mettre la contradiction et la » guerre entre les institutions qui émanent de sa puissance et de i> sa sagesse infinie. Il a donné à la religion la direction des âmes

» et le soin des intérêts d'une autre vie ; il a donné à l'Etat le » gouvernement des citoyens et la combinaison des intérêts de la » vie présente. Donc, à la religion . mais à la religion seule, les » choses de Tordre spirituel et éternel ; donc à l'Etat, mais à l'Etat » seul, les choses de Tordre civil et temporel. »

Voici à quoi revient , ce nous semble, ce singulier argument : De deux droits qui paraissent en opposition, celui-là doit prévaloir qui est le moins contesté. Or, le droit divin de l'Etat, que l'Eglise est la première à admettre, est moins contesté que celui de l'Eglise, que Y Etat n'a point caractère pour discerner; donc le droit divin de l'Eglise, si toutefois il existe, doit céder au droit divin de TEtat, qui existe certainement. Mais, d'un autre côté, un droit divin ne saurait être en contradiction et en guerre avec un autre droit divin ; donc ce prétendu droit divin de l'Eglise n'existe même pas , toutes les fois du moins qu'il se trouve en contact avec celui de TEtat.

Remarquons en passant une étrange bévue commise par un théologien tel que M. B. « Est-ce que la puissance publique n'est pas, dit-il, de droit divin? » Mais non, certainement. « Est-ce que la sainte Ecriture, est-ce que la théologie catholique n'enseignent pas que toute puissance civile vient de Dieu, et que toutes celles qui existent ont été ordonnées par Dieu? » Sans doute, quoique l'Apôtre n'ait pas entendu parler ici uniquement de la puissance civile. Mais autre chose est de dire que tout pouvoir vient interprétativernent de Dieu, ce qui est tout ce que l'Apôtre a voulu faire entendre dans ce passage, comme M. B. pourra s'en convaincre en consultant la tradition ; autre chose est de dire que la puissance civile vient immédiatement et positivement de Dieu, ce qui n'est ni ne saurait être le sens de TApôtre, et ce qu'il faudrait cependant pour que cette puissance fût de droit divin au même titre que celle de l'Eglise. Car s'il plaît à M. B. d'appeler divin tout ce qui vient de Dieu, à quelque degré que cela vienne de lui, comme tout vient de Dieu à un degré quelconque, tout sera divin au dire de M. B., et le droit appelé humain ne sera plus qu'un non-sens. Or, le droit de TEtat, ou pour parler plus exactement, le droit de chaque Etat, d'une existence précaire comme cet Etat lui-même, variable comme ses institutions, est un droit purement humain, qui s'acquiert et se perd comme tous les autres droits conventionnels. Il n'y a donc sur la terre d'autre droit divin , à proprement parler, que celui de l'Eglise, droit qu'elle a reçu immédiatement de Jésus-Christ, et qui se perpétue toujours le même à travers les siècles.

Nous ne pouvons pas non plus admettre sans réserve la prétention qu'a l'auteur d'appeler puissance publique celle de l'Etat par opposition à la puissance de l'Eglise, comme si cette dernière n'était pas publique également, et indépendamment de TEtat lui-même. Jésus-Christ, en effet, n'a pas consulté TEtat pour donner à sa religion la forme d'une société visible ; il a voulu,

envers et contre tous les Etats du monde, que cette société fondée par lui fût publique, et qu'elle le fût dans le monde entier; il a ordonné que sa religion fût prêchée jusque sur les toits, et que ses disciples rendissent témoignage de lui à toutes les nations. Certes, s'il est aujourd'hui une puissance publique , c'est bien celle de l'Eglise, qui, à l'écriteau dérisoire de la croix sur laquelle elle a été enfantée , Jésus Nazarenus Rex Jud^eorum , a depuis longtemps substitué l'exergue des peuples comme des rois, Christus régnât, vincit, imperat. Mais il fallait dénaturer le langage, et par un criminel abus de mots n'appeler publique que la puissance séculière, pour que l'Eglise ne pût avoir le droit de se produire publiquement, c'est-à-dire d'être ce qu'elle est, que sous le bon plaisir de chaque petit Etat, dont la publicité pourtant s'efface devant la sienne.

Ne voyant tout au plus dans le droit divin de l'Eglise qu'un droit originairement semblable à celui de l'Etat, et dans l'Eglise elle-même qu'une forme indifférente à l'existence et à la prospérité des républiques et des monarchies, M. B. sera amené par la force des conséquences à se représenter l'Eglise comme une société moins importante (page 47) que cette grande société qu'il appelle l'Etat, et à laquelle il attribue le monopole de tous les actes publics comme de tous les droits temporels. L'Eglise, à ses yeux, n'est dans chaque Etat que comme un individu, dont le droit « se » termine (page 4 4) au point précis où il se trouve en contact et 5) en opposition avec le droit de son semblable ou avec celui de la » société dont il est membre. » Ainsi le droit de l'Eglise, dans chaque Etat, est borné, 4° par les droits des cultes rivaux, qui sont ses semblables, au dire de M. B.; 2° par le droit de l'Etat, droit qui domine et absorbe les droits de tous les individus, ou de toutes les associations particulières.

D'abord , ce n'est pas faire à l'Eglise une médiocre injure, que de lui égaler, à elle, fille du ciel, tout ce qu'il y a eu jamais de sectes sorties de l'enfer. Que des politiques pour qui toute religion est bonne entendent de cette manière l'égalité de protection promise aux cultes, cela se conçoit facilement de leur part, parce qu'à leurs yeux la religion n'est que d'invention humaine: mais qu'un prêtre catholique adopte le même langage et partage les mêmes idées , c'est ce qui ne se conçoit qu'au moyen d'un inconcevable aveuglement.

En second lieu , c'est exagérer les droits de l'Etat et les élever au-dessus de tout ce qu'il y a jamais eu de plus despotique dans le monde, que de leur attribuer des caractères semblables à ceux que veut bien leur prêter M. B. « L'Etat, dit-il (page 22), c'est la

» société civile elle-même représentée par sa magistrature et

» le droit de cette magistrature sur les choses de l'ordre civil a » nécessairement trois caractères : il est universel, il est sou- » verain, il est exclusif de tout autre. — 11 est universel : autre- » ment la société aurait des besoins auxquels elle ne pourrait pas

» légitimement pourvoir, elle verrait dans son sein des désordres » auxquels il ne lui serait pas permis de remédier, elle y trouve- » rait des hostilités qu'il serait injuste de combattre. — Il est » souverain : autrement un droit égal ou supérieur pourrait lui » faire concurrence, le paralyser ou l'annuler ; la société se trou- » verait sans autorité sur elle-même et sur ses membres. — Il est » exclusif : autrement il ne serait pas souverain , et de plus, il y » aurait antagonisme de droits opposés sur un même point, et au » lieu de l'unité sociale, il y aurait division et discorde clans le » fond même de la société. Ces principes sont évidents , et ils ont » pour conséquence rigoureuse et immédiate qu'aucun culte, quel » qu'il soit, ne peut avoir comme culte un droit quelconque sur » les choses de l'ordre civil. »

C'est s'arrêter en trop beau chemin que de ne pas étendre à tous les individus comme individus, au lieu de la borner aux cultes comme cultes, cette exclusion absolue de tous les droits civils. Car si le droit de l'Etat est exclusif de tout autre sur les choses de cet ordre, il doit donc exclure le droit des particuliers avant tout, et le communisme règne en paix du consentement de la logique. Reprenons cette double thèse.

C'est mal définir les droits civils de l'Eglise, que de leur assigner pour bornes les droits des autres cultes. Car si vous n'avez pas soin de nous dire auparavant quels sont les droits des autres cultes, il nous sera impossible, sur cette seule donnée, de connaître ceux de l'Eglise. Pour nous instruire sur cet autre point, M. B. nous dira-t-i[que les droits civils des autres cultes s'étendent à leur tour jusqu'au point précis où commencent ceux de l'Eglise? Mais comme il n'a défini les droits de l'Eglise elle-même que par ceux des autres cultes qu'il a tout d'abord laissés sans définition, c'est une tautologie évidente que de définir maintenant les droits des autres cultes par ceux de l'Eglise.

Mais voici le moyen de mettre tous les cultes d'accord sur la question de leurs droits civils, ce Aucun culte, quel qu'il soit, ne » peut avoir, comme culte, un droit quelconque sur les choses de » l'ordre civil. » Donc l'Eglise, de même que les autres cultes, ne saurait avoir, en fait de droits civils, que ceux dont l'Etat veut bien lui accorder l'usage, et que l'Etat pourra toujours lui retirer. D'après le même principe , comme nous venons de le faire voir, l'Etat devra tenir clans sa dépendance absolue les droits civils de tous les particuliers. Par conséquent, ni les particuliers ne pourront faire des donations à l'Eglise, ni l'Eglise les accepter, à moins que l'Etat n'y consente ; ni les fidèles ne devront rétribuer leurs pasteurs, ni les pasteurs recevoir les rétributions des fidèles, à moins que l'Etat n'y donne son consentement. Nous ne savons même s'il n'y aura pas besoin du consentement de l'Etat, pour que l'Eglise puisse, en sûreté de conscience, respirer l'air du pays natal et boire l'eau de la Loire; car, incontestablement., l'air et l'eau appartiennent à l'ordre civil et temporel.

Si ces conséquences, qui sortent naturellement, nécessairement des principes de M. B. , ne suffisent pas pour lui en montrer le faux, nous ne savons plus ce qui pourra le guérir d'une hallucination aussi déplorable.

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