A.-C. PELTIER
Réponse de Sa Grandeur Monseigneur l'Archevêque de Toulouse, écrite tout entière, aussi bien que Vautre qui viendra ensuite, de la propre main de son auteur.
Toulouse, le 20 mars 1842.
Monsieur,
Je me flatte que vous ne me croyez pas favorable aux rationalistes, qui sont bien plus mécontents de moi que vous ne paraissez le croire. Quoi qu'il en soit, j'ai reçu avec reconnaissance et lu avec attention les observations que vous avez bien voulu me faire.
Pour bien juger de ce que j'ai dit dans mon Mandement, il faut mettre d'abord en fait que je parle contre les incrédules, et non contre les protestants (1).
Il faut ensuite raisonner d'après ce principe incontestable, que Dieu nous amène à la foi d'une manière conforme à la nature qu'il nous a donnée, et comme il nous a fait des êtres raisonnables, il nous attire à la fois par sa grâce en y inclinant la raison. Un homme qui n'a pas la foi, soit qu'il n'ait jamais connu la religion, soit qu'il soit tombé dans l'incrédulité, vous ne le ramènerez que par la raison, en lui prouvant qu'il doit croire, d'après les motifs raisonnables que vous lui exposerez ; si Dieu veut exercer envers lui sa miséricorde, il le rendra docile à vos raisonnements par l'impulsion de sa grâce. Voilà ce que signifient ces paroles : « Les droits de la raison se bornent à peser les preuves du fait de la révélation. » Comme je ne parle pas ici aux protestants, je ne fais pas une mention particulière de l'Eglise, dont l'autorité est comprise dans le terme général de la révélation ; car c'est par la révélation que nous croyons à cette autorité infaillible et vivante.
Une fois que l'on nous a amenés, par les preuves qu'on nous a données, à croire à la révélation de la doctrine chrétienne, nous
(i) J'en demande pardon à la mémoire vénérée de Monseigneur d'Astros; mais les protestants, nés au sein de l'hérésie, me paraissent infiniment plus excusables d'examiner le fait de la révélation avant d'y croire, que les incrédules qui ont commencé par être croyants, et qui ne se sont affranchis plus tard de l'autorité de l'Eglise que par une damnante témérité.
croyons par-là même à l'autorité de l'Eglise, ce qui est un des points principaux de la vraie doctrine chrétienne : et, dès-lors, nous n'avons plus qu'à recevoir de l'Eglise les vérités que nous devons croire sans raisonner, quelque obscures qu'elles soient.
Ce système n'est ni celui des rationalistes, ni celui des protestants.
Ce que vous voudriez que j'eusse ajouté : « Tant que ces preuves » ne sont pas présentées par une autorité infaillible, » est compris dans ce que je viens de dire, qu'une fois que l'Eglise, autorité infaillible, est connue, nous n'avons qu'à recevoir son enseignement.
Vous faites beaucoup de grâce aux protestants, en supposant qu'ils sont disposés à croire les mystères dès qu'ils sont certains de leur révélation. Un grand nombre d'entre eux mettent en principe, que toutes les fois que l'Ecriture présente quelque assertion au-dessus de la raison, il faut y voir une figure; de là plus de mystères, plus de miracles; c'est bien là le pur rationalisme.
Tout ce qui suit, dans la lettre que vous m'avez fait l'honneur c\e m'écrire, tend à mettre en principe, que l'on doit croire à l'autorité de l'Eglise, sans avoir des raisons de croire qu'elle a reçu le droit d'enseigner.
Prenez garde que je ne dis pas que ceux qui sont nés dans son sein sont obligés de poser cette question, de l'examiner et de suspendre cette soumission jusqu'après cet examen. Ceux-ci ont déjà la foi; cette foi a été d'abord un pur don de la grâce de Dieu; cette grâce a toujours eu des motifs raisonnables, tels que Dieu sait bien les mettre en l'esprit des fidèles; c'est la doctrine de Bossuet, de M. de Pompignan expliquant Bossuet; mais je dis qu'un fidèle qui n'a jamais entendu parler de la foi, qu'un incrédule qui l'a perdue, ne peut y arriver que par la raison aidée de la grâce; et que, même quant à l'infidèle, d'après tous les théologiens, son infidélité n'est que négative, tant que la foi ne lui est pas proposée de manière qu'il puisse la recevoir raisonnablement. Jésus-Christ reconnaît lui-même qu'il a dû prouver sa mission pour qu'on fût obligé de croire en lui : « Si je n'avais pas fait » parmi eux des œuvres qu'aucun autre n'a faites, ils (ceux qui le » persécutaient) seraient, dit-il, sans péché. » Jean, XV, 24.
Si ces réflexions ne vous satisfont pas , je vous conseille de les soumettre à quelqu'un d'instruit ; je suis persuadé qu'il éclaircira les difficultés qui pourraient vous rester dans l'esprit.
J'ai l'honneur d'être avec une considération distinguée, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Archevêque de Toulouse.
Nouvelle lettre à Sa Grandeur Monseigneur l'Archevêque de
Toulouse.
13 juillet 1842.
MOITSEIGNEUR,
Sa Grandeur a sans doute reçu l'exemplaire que j'ai osé lui adresser de l'opuscule intitulé : Défense de l'ordre surnaturel.
Me sera-t-il permis, Monseigneur, de demander à Sa Grandeur quel jugement elle a pu porter sur cet écrit?
Dans la nécessité où je me suis vu de combattre sur un point \ particulier l'opinion de Sa Grandeur (1), ma conscience me rend du moins le témoignage de l'avoir fait avec les égards qu'exigeait rigoureusement la circonstance.
L'assertion que je le lis aujourd'hui de nouveau dans la lettre dont Sa Grandeur a daigné m'honorer, et suivant laquelle un homme qui n'a pas la foi ne saurait être ramené que par la raison, n'est-elle pas contredite par la conversion toute récente de cet illustre Israélite (2) , dont une vision miraculeuse a tout d'un coup changé le cœur, sans que sa raison ait eu d'autre parti à prendre que celui de se soumettre immédiatement?
Cette autre assertion de Sa Grandeur, que l'autorité de l'Eglise est comprise dans le terme général de révélation, ne rend-elle pas la difficulté proposée plus difficile encore à résoudre, puisque le droit de peser les preuves du fait de la révélation emportera celui de peser aussi dans la balance de sa raison individuelle l'autorité de l'Eglise?
Est-il bien vrai, Monseigneur, qu'une fois que l'on nous a amenés, par les preuves qu'on « nous a données, à croire à la » révélation de la doctrine chrétienne, nous croyions par-là môme » à l'autorité de l'Eglise, » lorsque nous voyons tous les jours tant de protestants admettre ces preuves , être les premiers à les faire valoir, et s'obstiner néanmoins à rejeter l'autorité de l'Eglise?
Pour que l'Eglise soit connue de nous comme autorité infaillible, est-il indispensable, Monseigneur, que nous nous en assurions par nos seules lumières? et ne doit-il pas nous suffire de son enseignement, même sur ce point comme sur tout le reste? Nous croyons, de l'aveu de tous les catholiques, onze articles du symbole sur le simple enseignement de l'Eglise ; mais celui-ci : Credo..» Ecclesiam catholicam, le croirons-nous sur l'enseignement de l'Eglise, ou d'après notre jugement particulier?
Les prolestants qui rejettent tous les mystères ne sont plus protestants proprement dits, mais sont de purs rationalistes : Sa
(i) J'avais reproduit dans mon opuscule, page 81 et suiv., une partie de ma première lettre à Monseigneur d'Aslros, mais sans nommer ni désigner le prélat.
(2) M. Alphonse Ratisbonne, converti à Rome par une vision miraculeuse.