‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 2)Chapitre 4 sur 92 · COROLLAIRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

COROLLAIRE TROISIÈME

Les vérités mêmes de l'ordre naturel appelées préambules de la foi doivent, régulièrement parlant, être crues comme de foi, avant d'être démontrées par la raison.

La preuve de cette nouvelle assertion est toute simple. Une vérité qui, pour se faire admettre, demande le travail d une démonstration, peut sans inconvénient être révoquée en doute jusqu'à ce qu'elle soit démontrée. Or, le doute ne peut pas être permis à un catholique par rapport aux préambules de sa foi, puisqu'alors ce serait pour lui une nécessité de tenir en suspens sa foi même. Prenons pour exemple l'existence de Dieu, qui, suivant la doctrine de saint Thomas, est un préambule plutôt

II Corinth., 3 : Non sumus sufficientes cogitare aliquid ex nobis, quasi ex nobis, aliquid, scilicet, ad solum conferens; sed principium illius volunlalis est aliqua pia et sancta cogitatio multùm saluti prolicua , quia creilere, inquit, est cum assensione cogitare, et quia nemo crédit, nisi priùs cogitet esse credendum; ergô illa cogitatio , seu illud principium volunlalis credendi, non est ex nobis, sed ex Dei gratiâ. Et in cap. IV idem confirmât ex illo I Corintb., Il : Quid habes qaod non accepisti? Nam illud initium aliquid est, et magni momenti. INam ante praîdietam voluiUatem, necesse est habere hoc judicium, credendum est, vel, expedit credere ; boc autem aliquid est, et magni momenti ad negotium salulis : est ergô gratia, seu ex gratiâ. » Suakez, Tractât, de gratiâ, lib. II, cap. III, n. i7, t. VII, pag. 597-593, édit. VrvCi<

qu'un article de foi. Quoique, considérée en elle-même, elle soit de toutes les vérités la plus évidente, elle n'est cependant pas, suivant le môme saint docteur et d'après le sentiment le plus suivi des théologiens, évidente par elle-même pour chacun de nous. Si donc nous étions réduits pour la trouver aux investigations de notre propre raison, bien des heures, et peut-être même bien des jours et des mois s'écouleraient pour nous avant que nous en eussions acquis une pleine certitude. Et cependant l'Apôtre nous crie que, si nous voulons nous approcher de Dieu, nous devons croire avant tout qu'il existe (1). C'est donc pour nous une obligation, oportet, de croire avant tout le reste en fait de religion la vérité de l'existence de Dieu, et de la croire de foi divine, comme il est assez clair par toute la suite du contexte, que c'est d'une foi semblable que l'Apôtre veut parler : obligation qui, pour le dire en passant, serait tout-à-fait superflue, si l'existence de Dieu était pour nous une vérité évidente par ellemême, puisqu'il est de la nature de ces sortes de vérités de forcer l'assentiment.

Bien que le célèbre passage de la Somme contre les gentils de saint Thomas, qui vient à l'appui de notre thèse, soit d'avance connu de nos lecteurs, ils ne nous sauront sans doute pas mauvais gré de le remettre ici sous leurs yeux; c'est le chapitre IV du livre Ier- Nous allons nous servir, pour le reproduire, de la traduction de M. i'abbé Ecalle (2).

(1) a Credere enim oportet accedentem ad Deum quia est. » Hebr., XI, 5.

(2) Somme contre les gentils, édit. Vives, t. Ier, pag. 21 et suiv. « Duplici igilur veritate divinorum intelligibilium existenle, unâ ad quam rationis inquisitio pertingere potest, altéra quae omne ingenium humante rationis excedit, utraque convenienter divinitùs homini credenda proponitur.

» Hoc autem de illâ primo ostendendum est, quae inquisitioni rationis perviaesse potest; ne forte alicui videalur, ex quo ratione haberi potest, frustra id supernalurali inspiratione credendum traditum esse.

» Sequerentur tamen tria inconvenienlia, si hujus veritas solummodô rationi inquirenda relinqueretur.

» Unum est, quôd paucis hominibus Dei cognitio inesset. A fructu enim studiosse inquisitiouis, qui est veritatis inventio, plurimi impediuntur tribus de causis.

» Quidam siquidem impediuntur proptercomplexionis indispositionem, ex quà multi naluraliter sunt indisposili ad sciendum. Undè nullo studio ad hoc pertingere possent, ut summum gradum humanae cognilionis attingerent, qui in cognoscendo Deum consislit.

» Quidam verô impediuntur necessitate rei familiaris. Oportet enim

hS THÉORIE DE LA FOI

« Puisqu'on distingue deux sortes de vérités dans les attributs )> divins, les unes que nous pouvons découvrir par les efforts de » notre raison, les autres qui dépassent l'esprit humain, rien » n'empêche de les proposer toutes à l'homme comme objet de » foi divine.

esse, inter hommes, aliquos qui temporalibus administrandis insistant, qui tantum tempus in otio contemplative inquisitionis non possent expendere, ut ad summum fastigium humane inquisitionis pertingerent,scilicet Dei cognitionem.

» Quidam autem impediuntur pigritiâ. Ad cognitionem enim eorum que de Deo ratio investigare potest, multa precognoscere oportet, quùm ferè totius philosophie consideratio ad Dei cognitionem ordinetur, Propter quod metaphysica, que circa divina versatur, inter philosophie partes ultima remanet addiscenda.

» Sic ergô nonnisi cum magnolahore studii ad predicte veritatis inquisitionem perveniri potest; quemquidemlaborem pauci subire voluntpro amore scientie, cujus tamen mentibus hominum naluralem Deus inseruit appetitum.

» Secundum inconveniens est, quôd illi qui ad predicte veritatis cognitionem vel inventionem pervenirent, vix post lon-um tempus pertingerent, tùm propter hujusmodi veritatis profundilatem, ad quam capiendam perviam rationis nonnisi post longum exercilium intelleclus humanus idoneus invenitur; tùm etiam propter multa que preexiguntur ut dictum est, lu m propter hoc quôd, tempore juventulis, dùm diversis motibus passionum anima fluctuât, non est apla ad lam aile veritatis cognitionem, sed in quiescendo fit prudens et sciens, ut dicilur in septimo Physicorum (c. 3). Remaneret igitur humanum genus, si sola rationis via ad Deum cognoscendum paterel, in maximis ignorantie tenebris; quùm Dei cognitio, que homines maxime perfectos et bonos facit, nonnisi quibusdam paucis, et his paucis etiam post temporis longiludinem, proveniret.

» Terlium inconveniens est, quôd investigationi rationis humane plerùmque falsitas admiscetur, propter debilitatem inlellectùs nostri in judicando et phantasmatum permixtionem. Et ideo apud mullos in dubitatione remanerent ea, que sunt verissimè etiam demonstrata, dùm vim demonstrationis ignorant, et precipuè quùm videant à diversis, qui sapientes dicuntur, diversa doceri. Inter multa etiam vera, que de-' monslrantur, immiscetur aliquandô aliquid falsum, quod non demonstratur, sed aliquâ probabili vel sophisticâ ratione asserilur, que interdum d monslratio reputalur. Et ideô oportuit, per viam iidei, fixa certitudine, ipsam veritatem de rébus divinis hominibus exhiberi.

» Salubriter ergô divina providit clementia, ut ea etiam que ratio investigare potest, fide tenenda preciperet; ut sic omnes de facili possent divine eognilionis participes esse, et absque dubitatione et errore.

» Ilinc est quod dicitur : Jam non ambuletis, sicut et gantes ambulant, in vanitate sensûs sut, tenebris obscuratum liabentes intellectum (Eph., IV, 17, 18). Et : Ponam universos filios doctos à Domino (IsaL, LIV, 13). »

DANS SES RAPPORTS AVEC LA RAISON. kO

» C'est ce qu'il faut établir d'abord pour les vérités acces- » sibles aux recherches de la raison, de peur qu'on ne s'imagine » que, par cela même que la raison peut les atteindre, il serait » inutile de les proposer à croire comme étant du domaine de » la révélation surnaturelle.

» Si l'on voulait abandonner à la raison seule le soin de » rechercher ces vérités, il en résulterait trois ineonvénients.

)) Le premier, c'est que la connaissance de Dieu serait le » partage d'un petit nombre d'hommes, puisqu'ils sont privés )> pour la plupart du fruit d'une élude assidue, qui est la décou- » verte de la vérité; et cela pour trois raisons.

» D'abord, il en est beaucoup qui par l'effet d'une constitu- » tion vicieuse manquent naturellement de dispositions pour la » science. C'est pourquoi ils ne peuvent se livrer à aucune élude » capable de les faire parvenir au plus haut degré de la science )) humaine, qui est la connaissance de Dieu.

» D'autres, ensuite, trouvent un obstacle dans la nécessité de )) s'occuper de leurs propres affaires, puisqu'il faut que parmi )> les hommes il y en ait qui se consacrent à l'administration » des biens temporels. Il ne reste plus à ceux-là assez de temps )> pour examiner à loisir ces questions et faire les recherches » nécessaires pour arriver à la découverte la plus avancée de )> l'intelligence humaine, savoir, la notion de Dieu.

y> Il en est, enfin, qui sont arrêtés par la paresse; car il faut » savoir beaucuiip de choses avant d'arriver à celles que la » raison peut découvrir en Dieu, puisque presque toutes les » méditations de la philosophie tendent à nous le faire con- » naître. C'est pour cette raison que la métaphysique, qui a » pour objet les choses divines, est de. toutes les parties de la » philosophie celle que l'on réserve pour l'étudier la dernière.

» Ainsi donc, ce n'est qu'à force d'application et de peine que î) l'on parvient à découvrir celte vérité; et il en est peu qui » veuillent s'imposer ce travail par amour de la science, bien » que Dieu ait mis dans l'esprit humain un penchant naturel * qui le porte vers elle.

» Le second inconvénient, c'est que ceux qui pourraient enfin » connaître ou découvrir cette vérité n'y parviendraient qu'avec 5) peine et après un long espace de temps. Il en est ainsi, » d'abord à cause de la profondeur des vérités de cette espèce » que l'esprit humain ne peut trouver et saisir au moyen de la » raison qu'après s'y être longtemps exercé; ensuite parce que vu, &

» des connaissances préliminaires très-étendues sont absolument » nécessaires, comme nous l'avons déjà dit. Gela vient encore » de ce que pendant la jeunesse lame, agitée en sens divers » par les mouvements des passions, n'est pas apte à rechercher » une vérité si relevée; et ce n'est qu'en se calmant qu'elle » devient sage et instruite... Si donc la voie de la raison était » la seule qui pût nous conduire h la connaissance de Dieu, le » genre humain resterait plongé dans les ténèbres de l'ignorance » la plus profonde, puisque le petit nombre seulement, et encore » après un temps considérable, pourrait acquérir cette notion » qui rend les hommes bons et parfaits.

» Le troisième inconvénient, c'est que la raison humaine est » le plus souvent embarrassée par l'erreur dans ses recherches, » parce que notre esprit, faible dans ses jugements, se laisse d> aller à l'illusion. Il en résulte que beaucoup de personnes con- » tinueraient à douter de ce qui est démontré avec la dernière » évidence, parce qu'elles ne connaissent pas la force de la dé- )> monslration, et surtout parce qu'elles voient les choses les » plus contradictoires enseignées par ceux qui portent le nom » de sages. Il arrive aussi qu'il se mêle aux vérités pnrfaite- » ment prouvées des choses fausses qui, loin d'être rigoureuse- » ment établies, reposent seulement sur une raison plausible ou » sur un sophisme que l'on prend quelquefois pour une démon- » stration réelle. Voilà pourquoi il est devenu nécessaire que la » vérité même, concernant les choses divines, lût proposée aux » hommes avec une certitude inébranlable par la voie de la foi.

» C'est donc avec une sage prévoyance que la bonté divine a » voulu que l'on admît comme articles de foi même les choses » que la raison peut découvrir, afin que tous participent facile- » ment à la connaissance de Dieu avec assurance et sans danger » d'erreur. C'est ce qui a fait dre à saint Paul : Ne vivez plus y> comme les Gentils, qui suivent dans leur conduite la vanité de » leurs pensées et dont F esprit est rempli de ténèbres. Isaïe dit » encore : Je ferai que tous vos enfants seront instruits par le » Seigneur. »

Ce que nous venons de dire en général des préambules de la foi, nous pouvons l'a; pliquer en particulier aux motifs de crédibilité, tels que les miracles, les prophéties, etc. Pour apprécier, comme chacun de nous a pu le faire, la valeur de ces motifs, nous avons sans doute fait usage de notre raison; mais combien l'autorité de l'Eglise et les lumières de ses docteurs ne nous ont-

elles pas aidés et soutenus même dans ce travail? Combien parmi nous de fidèles qui, pour admettre la légitimité de ces motifs, ont cédé à l'évidence de l'autorité, bien plus qu'à l'autorité de l'évidence! Rappelons-nous ici le mot de saint Augustin, pour nous l'appliquer à nous-mêmes, et disons avec lui : Je ne croirais pas à l'Evangile, cet authentique monument des miracles confirmatifs de ma foi, si je n'y étais déterminé par l'autorité de l'Eglise catholique (1).

Mais quoi! objectera quelqu'un, vous croyez donc à l'autorité de l'Eglise sur son autorité même? Oui, sans doute; et pourquoi non? Pourquoi refuserais-je d'en croire l'Eglise sur son propre témoignage? N'est-elle pas assez digne de foi? N'est-elle pas ma mère? Ne puis-je pas dire d'elle, par forme d'extension, ce que le Prophète royal a dit par excellence du divin époux, que la grâce est répandue sur ses lèvres (2)? Si vous ne voulez pas que je l'en croie sur son propre témoignage, montrez-moi une autorité plus haute que la sienne. Mais si elle est au contraire la plus haute autorité visible, trouvez bon que je lui rende hommage et que je me soumette immédiatement à ses enseignements, puisque je ne fais en cela qu'obéir en un sens au penchant de ma nature, là même que la vôtre, ou plutôt à l'attrait divin qui remédie à l'infirmité de notre nature commune, et prévient ses écarts et ses inconséquences.

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