‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 2)Chapitre 5 sur 92 · THÉORÈME DEUXIÈME · texte numérisé non relu

THÉORÈME DEUXIÈME

ILes premières notions que les hommes ont eues de Dieu et de leurs devoirs leur sont venues de la révélation primitive.

En effet, suivant le sentiment le plus communément reçu en théologie et parmi les interprètes de l'Ecriture, le premier exercice que l'homme nouvellement créé a fait de sa raison a été un acte de foi. Or, tout acte de foi suppose la révélation (3) à laquelle on adhère. Il faut donc, pour que l'homme nouvellement créé ait pu faire aussitôt un acte de foi, que Dieu se soit révélé à lui

(1) « Ego verô Evangelio non crederem, nisi me Ecclesise catholicae commoveret aulhorilas. » S. Aug. contra epist. Manichœi quam vocant fundamenti, c. 5.

(2) « Diffusa est gratia in labiis tuis. » Ps. XLIV.

(5) « La foi, don du ciel, suppose la révélation. » C'est la première des propositions souscrites par M. l'abbé Bautain„et la seconde signée plus récemment par M. Bonnetly.

dès le premier moment de son existence raisonnable. La notion purement rationnelle qu1Adam se serait formée de Dieu, soit en rentrant en lui-même, soit en contemplant ce monde visible, eût été impuissante pour lui faire produire cet acte de foi, La révélation en était dès-lors, comme elle en a toujours été depuis, la condition rigoureusement et indispensablement nécessaire.

« Oii entend par révélation primitive, » dit, à ce sujet Son Eminence le cardinal Gousset, « celle qui a été faite aux patriarches, et plus spécialement à nos premiers parents. Or, on ne peut révoquer en doute cette révélation. « Dieu, dit un auteur » sacré (1), a créé l'homme de terre, et l'a fait à son image... » Il lui a créé, de sa substance, un aide semblable à lui. Il » leur a donné le discernement, une langue, des yeux, des » oreilles, un esprit pour penser, et il les a remplis de la lumière » de l'intelligence. Il a créé en eux la science de l'esprit; il a » rempli leur cœur de sens, et leur a montré le bien et le mal. » Il a fait luire son œil sur leurs cœurs, pour leur faire voir la » grandeur de ses ouvrages, afin qu'ils relevassent par leurs » louanges la sainteté de son nom, qu'ils le glorifiassent de » ses merveilles, et qu'ils publiassent la magnificence de ses » ouvrages. Il leur a prescrit encore l'ordre de leur conduite, » et les a rendus dépositaires de la loi de vie. Il a fait avec eux y> une alliance éternelle, et leur a appris les ordonnances de sa » justice. Ils ont vu de leurs yeux les merveilles de sa gloire, )> et il les a honorés jusqu'à leur faire entendre sa voix. Gardez- » vous, leur a-t-il dit, de toute sorte d'iniquité. Et il a ordonné à » chacun d'eux d'avoir soin de son prochain. » Si, au sortir du néant, Adam et Eve eussent été abandonnés à eux-mêmes, dans l'état de solitude où se trouvait alors le monde, sans aucun secours extérieur de la part de Dieu, sans révélation, sans lois

(I) Ecclésiastique, XVII, 1, S-12. « Deus creavit de terra liominem,

et sccundùm imaginem suam fecit illum Creavit ex ipso adjutorium

simile sibi : consilium, et linguam, et oculos, et aures, et cor dédit illis excogilandi : et disciplina intelleclûs replevit illos. Creavit illis scientiam spirilùs, sensu implevit cor iliorum, et mala et bona ostendit illis. Posuit oculum suwni super corda iliorum, oslendere illis magnalia operum suorum, ut nomen sanetificationis collaudent; et gloriari In mirabilibus illius, ut magnalia enarrent operum ejus. Adiidit illis disciplinant, et legem vitse hsereditavit illos. Testamenlum aeternum consUuit cuin illis, et juslitiam et judicia sua ostendit illis. Et magnolia honoris ejus vidit oculus iliorum, et bonorein vocis audierunt aures iilorum, et dixit illis : Attendue al) oinni iniquo. Et mandavit illis unicuique de proximo suo. »

positives, serait-il vrai, comme le dit l'Ecclésiastique, que Dieu leur eût créé ou donné immédiatement la science? qu'il leur eût montré le bien et le mal? qu'il leur eût prescrit des règles de conduite? qu'il eût fait avec eux une alliance étemelle? qu'il leur eût appris les préceptes de la justice ? qu'il leur eût fait entendre sa voix, et qu'il leur eût parlé, en leur disant de fuir toute iniquité? Non, évidemment. Il faut donc admettre une révélation primitive.

» D'ailleurs, ouvrons la Genèse : Nous y voyons Dieu qui a créé le ciel et la terre par sa parole, qui consacre six jours à l'organisation du monde, qui fait l'homme à son image et ressemblance, qui bénit et sanctifie le septième jour en mémoire de la création. Or, ce récit de Moïse suppose que Dieu s'est révélé à nos premiers parents comme créateur, éternel, indépendant, infiniment parfait: sans révélation, ils n'auraient jamais pu connaître ni comment le monde a été créé, ni comment ils ont été créés eux-mêmes; jamais ils n'auraient pensé à consacrer un jour au culte de Dieu, si Dieu n'eût sanctifié ce même jour, et ne leur eût ordonné de le sanctifier. « En donnant l'être » à nos premiers parents, dit Bergier, Dieu leur enseigna par » lui-même ce qu'ils avaient besoin de savoir pour lors; il leur » révéla qu'il est le seul créateur du monde, et en particulier » de l'homme, que seul il gouverne toutes choses par sa provi- » dence; qu'ainsi il est le seul bienfaiteur et le seul législateur » suprême, qu'il est le vengeur du crime et le rémunérateur de » la vertu. 11 leur apprit qu'il les avait créés à son image et à » sa ressemblance; qu'ils étaient par conséquent d'une nature » très-supérieure à celle des brutes, puisqu'il soumit à leur » empire tous les animaux sans exception. 11 leur prescrivit la » manière dont il voulait être honoré, en consacrant le septième » jour à son culte (1). » Moïse parle aussi de l'institution du mariage et de la loi qui le concerne : il est vrai que c'est Adam qui prononce cette loi; mais si l'on fait attention qu'il n'avait pu, faute d'expérience, acquérir encore aucune connaissance sur ce point, on reconnaîtra aisément qu'elle dut lui avoir été immédiatement révélée (2) de Dieu, vu surtout qu'elle contenait

(1) Dictionnaire de théologie, art. Révélation.

(2) « La révélation divine se définit généralement l'action extérieure de Dieu, ou Faction extrinsèque à Dieu, par laquelle Dieu manifeste aus créatures intelligentes, ce qu'il a dans l'esprit : Aclio Dei externa, sive Deo extrinseca, quà denuntiat creaturis intellectivis ea quœ habet in mente. Or, il est évident que les mots extérieur et extrinsèque de cette

S h THÉORIE DE L\ FOI

des règles qui devaient s'observer dans les âges futurs. Dieu voulant faire sentir à l'homme qu'il a un maître, lui donne un précepte positif; il lui défend, sous peine de mort, de manger du fruit mystérieux de l'arbre de la science du bien et du mal. Adam désobéit ; alors le Seigneur se montre à lui sous une forme sensible, le condamne et le frappe, non-seulement dans sa personne, mais encore dans ses enfants, comme dans la plus vive et la plus chère partie de lui-même : cependant il lui promet un Libérateur. Voilà ce que nous apprend l'histoire sacrée. Prétendre avec les rationalistes que ce récit n'est qu'une allégorie sans réalité, c'est vouloir anéantir tout à la fois et l'autorité des livres saints, et la croyance des patriarches, des Hébreux, des

définition n'ont qu'un sens subjectif, se rapportant à Dieu , qui révèle, et non pas un sens objectif, se rapportant à la créature, qui reçoit la révélation. Ces mots n'y sont employés que pour indiquer que la révélation n'est pas une des actions ad intra, mais une des actions ad extra de la nature divine; mais ils ne signifient pas du tout que la révélation divine est une manifestation essentiellement extérieure et sensible par rapport à l'homme qui en est l'objet. Deus, remarque le P. Antoine (De fide, sect. II), propriè révélât et loquitur, non solùm cùm per se, vel per angelum aut hominem, vocibus humanis aut siynis utitur ad manifestandam aliquamveritatem, sed etiam cùm, per se, mysterii alicujus coynitionem imprimit meisti prophetœ. En sorte que, pour n'avoir rien d'extérieur et de sensible, cette impression immédiate de la connaissance d'un mystère que Dieu fait à l'esprit du prophète, aussi bien que toutes les manifestations que Dieu fait directement à l'esprit des Saints, sans rien faire entendre à leur oreille, n'en sont pas moins des révélations véritables, que les prophètes et les Saints peuvent croire d'une foi divine. Ce sont des notions élémentaires en théologie. Or, l'auteur de la démonstration » (Philosophie et Religion) « dont il s'agit, ayant trouvé les mots externa et extrinseca dans la définition de la révélation, les a pris au sens objectif, comme se rapportant à l'homme; et, sans se douter de son erreur, il a dit et répété plusieurs fois que toute révélation divine, à l'exception de la révélation de la raison, n'est qu'une manifestation que Dieu fait à l'extérieur de l'homme par des signes sensibles, ou la cognition d'une vérité divine, qui arrive à l'homme sensiblement du dehors. C'est peut-être une distraction; mais c'est une distraction bien singulière lorsqu'on est théologien. Or, toutes les définitions qui abondent dans celte argumentation ont la même exactitude, la même précision, la même force et la même vérité, ainsi que les applications qu'on en fait et les conséquences qu'on en déduit. C'est au point de donner raison aux mauvaises langues qui disent qu'enseigner une science ce n'est pas toujours une preuve certaine qu'on la connaisse! » Le T. R. P. Ventura de Raulica, la Tradition et les semi-pélayiens de la philosophie, pages 284 et suiv.

chrétiens et de toutes les nations, qui ont conservé le souvenir de la déchéance de l'homme et de la promesse d'un Médiateur...

» De plus, on peut prouver la révé'ation primitive par l'impossibilité où se serait trouvé le genre humain, livré à lui-même, de connaîîre, nous ne disons pas, les vérités d'un ordre surnaturel, mais même les dogmes de la religion qu'on appelle naturelle. En effet, de quelles connaissances, de quels raisonnements pouvait être capable l'homme naissant, isolé, sans éducation, sans instruction, sans expérience? Il est constant que ni les sourds-muets de naissance, qui n'ont pas reçu une éducation particulière qui supplée à la parole; ni les sauvages, qui, ayant été abandonnés dès leur plus tendre enfance, ont grandi loin du commerce des hommes, n'ont aucune idée, aucune notion distincte en matière de religion; et cela, parce qu'ils n'ont pas été eh rapport avec la société, qui est dépositaire des vérités traditionnelles, religieuses et morales. Comment donc Adam, se trouvant d'abord seul au monde, sans communication de la part du Créaîeur, aurait-il pu connaître son origine, sa nature et sa fin dernière? Comment aurait-il su qu'il a élé fait à l'image de Dieu, qu'il a été créé pour connaître Dieu, l'aimer, le servir, et mériter de le posséder éternellement? Et s'il n'a pu l'apprendre par lui-même, il ne l'aurait certainement pas appris de ses enfants, ceux-ci n'étant pas naturellement plus capables. Ce que ses descendants ont connu de la religion, ils le tenaient des chefs de famille, ou de Dieu lui-même se révélant aux patriarches.

» Dira-t-on que Dieu avait donné à notre premier père, en le créant, toute la capacité d'un homme fait, et toute l'habileté d'un philosophe consommé? Mais cette manière d'instruire l'homme ne serait elle pas surnaturelle? N'équivaudrait-elle pas à une révélation faite de vive voix? D'ailleurs, si, malgré nos livres saints, dont les enseignements sont passés dans la société, les philosophes n'ont pas encore pu s'accorder ni sur la nature de Dieu, ni sur les destinées de l'homme, ni sur l'étendue de nos devoirs envers le Créateur; s'ils sont tombés dans les erreurs les plus grossières et les plus contradictoires sur les principaux points de la religion et de la morale, comment supposer que, dans le premier âge du monde, les hommes se soient trouvés capables de se former une religion aussi sage, aussi pure que celle qui leur est attribuée par les livres de Moïse? Si nos premiers parents ont pu, par les seules lumières de la raison, rédiger le code le

plus parfait que nous offre l'antiquité, comment se fait-il que plus les hommes se sont éloignés de l'origine des choses, plus aussi la religion, même naturelle, se soit altérée chez presque tous les peuples de la terre , au fur et à mesure précisément que la raison se développait par l'expérience, l'observation, la culture des arts ?

)> Le culte du vrai Dieu a précédé l'idolâtrie et la superstition sur la terre. « Le premier essai de former des idoles, dit le » Sage, a été un commencement de prostUution ; et l'établisse- » ment de leur culte a été l'entière corruption de la vie humaine, » car les idoles n'ont point été dès le commencement (1). » Les vérités de la religion, c'est-à-dire, les vérités qui sont le moins à la portée de la raison de l'homme, ont paru tout d'abord sur l'horizon de l'esprit humain; on les trouve au berceau de tous les anciens peuples, alors même que l'on connaissait à peine les choses les plus nécessaires à la vie; preuve manifeste que ces vérités ont été originairement révélées à l'homme. Si elles eussent été le fruit de ses recherches et de ses inventions, loin de s'affaiblir avec le temps, elles se seraient naturellement fortifiées avec le développement des sciences humaines.

» 11 n'y a pas de milieu : il faut de toute nécessité reconnaître que la religion a été primitivement révélée à nos premiers parents, ou que nos premiers parents ont vécu dans l'absence de tout sentiment religieux, ou que la religion des patriarches n'a été que le fétichisme, le paganisme le plus grossier, ainsi que le prétendent certains rationalistes de nos jours. Mais ces dernières hypothèses sont aussi absurdes qu'elles sont contraires à l'histoire, « Quoi! Dieu en créant l'humanité a-t -il pu la con- » damner tout entière à croupir, pendant une longue suite de » siècles, dans une ignorance invincible des vérités les plus » essentielles? Seul ici-bas l'homme a reçu les facultés néces- « saires pour connaître et servir son Créateur, et son œil n'eut î) pas été fait dès l'origine pour voir, son cœur pour aimer celui » qui est la vérité et la vie! Est-ce donc pour r ster dans » l'ombre qu'il avait reçu ces larges ailes qui peuvent le sou- » lever au-dessus de toutes les choses qui passent, et ce regard » d'aigle qui cherche au fond des cieux le soleil divin?...

(1) Sagesse, XIV, 12 et 15. « Initium fornicationis est exquisitio idoloiW; et adinventio illorum corruptio vitse est. JNeque enim erant ab initie, neque erunt in pernetuum. »

» L'homme encore innocent, l'homme sortant des mains de » celte même Providence (qui étend ses soins maternels sur » toutes les créatures), eût été délaissé par elle? Il n'a pas, lui, » reçu des instincts qui se développent spontanément comme » ceux du castor ou de l'abeille, pour le conduire d'une manière » infaillible à l'accomplissement parfait de sa destinée. Il est » perfectible, mais à la condition d'être enseigné. Sans le secours w d'une forte é !ucalion religieuse, ses facultés les plus sublimes » demeurent stériles, et s'atrophient par les déviations les plus )> monstrueuses. Et ce secours lui eût manqué au moment même )> où il en avait le plus pressant besoin! Et le genre humain )) eût élé condamné en masse, durant des milliers d'années, à » des erreurs profondément corruptrices et aux superstitions les )> plus dégradantes! Gela est-il bien vraisemblable? Peut-on le » supposer à priori, quand on croit un Dieu bon et sage? » Evidemment non! Cela ne saurait paraître possible qu'au » point de vue des athées et des panthéistes. Quand on regarde )) le genre humain comme le produit du hasard ou comme » l'enfant d'une loi aveugle de progrès nécessaire; quand on ne » voit en lui qu'une excroissance du chimpanzée, oh! alors je )> comprends qu'on refuse de croire à la révélation. Mais qu'on » préfère des hypothèses comme celles de l'état de nature et du » fétichisme primitif, quand on croit sincèrement à la sagesse y> et à la bonté de la Providence, c'est ce que je ne comprends » plus (1). » Ces hypothèses sont d'ailleurs contraires h l'histoire, au témoignage des monuments les plus authentiques (2). »

COROLLAIRE PREMIER

Un souvenir au moins confus de la révélation primitive, avec les débris des principales vérités primitivement révélées, s'est toujours conservé dans le genre humain.

Nous donnons cette proposition comme une conséquence de la précédente, parce qu'il est évident que la révélation n'a pas été moins nécessaire à la postérité d'Adam pour connaître Dieu et les devoirs à remplir envers lui, qu'elle ne l'avait élé à Adam lui-même, et que d'un autre côté il ne convenait pas à la sagesse

(1) M. l'abbé de Valroger, Etudes critiques sur le rationalisme contemporain, liv. II, secL II, c. IV, § V.

(2) Théologie dogmatique 3 par S. E. le cardinal Gousset, archevêque de Reims, tome Ier, pag. 319 et suiv.

de Dieu de réitérer ses révélations à chaque nouvelle naissance; mais de même qu'il a parlé une fois pour loutes, sauf les cas exceptionnels, à la nature physique , Crescile et multiplicamini, ainsi a-t-il dû en être, dans un sens analogue, quoique différent, par rapport à la nature intelligente. Gomme il a fait l'homme sociable et l'instruction transmissible, il a voulu que nos premiers parents transmissent à leurs enfants les connaissances dont ils avaient été les premiers favorisés, et que ceux-ci les transmissent de même à la postérité qui naîtrait d'eux dans la suite. L'histoire du monde entier vient à l'appui de ce raisonnement, puisqu'elle est là pour attester que, si la révélation primitive s'est conservée intacte dans la seule nation juive jusqu'à la naissance du Sauveur, et depuis cette grande époque dans la seule Eglise catholique jusqu'à nous, il n'est aucune nation même sauvage qui ait absolument perdu toule notion de Dieu et de sa loi, ainsi que de la sanction qu'il lui a donnée. Veritas Domini manet in œternum.

Comme le développement de cette proposition nous mènerait trop loin, nous nous contenterons de rapporter ici la fin du chapitre de la Théologie dogmatique donné déjà en grande partie dans le corollaire précédent, en renvoyant pour les détails à presque tous les apologistes de la religion chrétienne, depuis Lactance (1) et Eusèbe (2), jusqu'à Huet (3), Bergier (4) et Wiseman (5), et pour les découvertes les plus récentes à la précieuse collection des Annales de philosophie chrétienne.

« Nous avons, dit Mgr. le cardinal Gousset, une preuve de la révélation primitive dans la croyance de tous les peuples; tous l'ont reconnu en principe, en admettant, comme venant de Dieu, les principales vérités de la religion, même celles qui sont de l'ordre naturel. Une croyance générale et constante, dont on ne peut assigner l'origine qu'en remontant à l'origine des choses, fait nécessairement partie de la religion des patriarches. Les dogmes qui ont toujours été l'objet de la croyance des peuples sont : l'existence de Dieu, d'us> Etre éternel, unique, auteur de toutes choses; la divine Providence et le culte de Dieu; la distinction des bons et des mauvais anges; la chute du premier homme, suivie de la disgrâce du genre humain; l'attente du

(1) Divinarum institut ioniim libri FIL

(2) Prœparatio evangelica.

(5) Demonstratio evanijelica.

(il) Traité historique et dogmatique de la vraie religion.

(5) Discours sur les rapports entre la science et la religion révélée.

Libérateur et l'existence d'une autre vie. Ces dogmes, il est vrai, ont été altérés par les erreurs et les superstitions de l'idolâtrie, au point que, sans le secours des traditions consignées dans les livres saints, il serait impossible de débrouiller les traditions des peuples païens, et d'en faire un corps de doctrine. Mais, en prenant pour guides les auteurs sacrés, on peut suivre les traces de l'enseignement primitif, qui s'est répandu, par la dispersion des hommes, dans les différentes parties du monde (1). »

COROLLAIRE DEUXIÈME

Ce qui fait la différence des vérités de l'ordre surnaturel d'avec les vérités de l'ordre naturel > ce n'est pas précisément leur qualité de vérités révélées.

Ce nouveau corollaire est à son tour une suite des précédents. Car, ainsi que nous le prouvions tout-à-lheure, il y a bien des vérités de l'ordre naturel qui peuvent être crues d'une foi surnaturelle au moins par ceux dont la raison n'est pas suffisamment développée; or, quoiqu'admises comme révélées de Dieu, ces vérités ne changent pas pour cela de nature, et n'en sont pas moins susceptibles en elles-mêmes d'être connues par nos moyens naturels et coin prises par notre raison. Il faut donc leur chercher un autre caractère que la révélation pour les distinguer les unes des autres. Mais ce caractère ne serait-il pas précisément celui que nous venons de d re, savoir, que les vérités de l'ordre naturel sont celles-là seules qui sont susceptibles d'être comprises par notre raison ou connues par nos moyens naturels?

C'est ce qui en effet pourrait paraître plausible à la première vue; mais en y regardant de près, on y trouvera encore bien des difficultés. Car 1° il y a des vérités que les uns peuvent comprendre, tandis que les autres en sont incapables, et que les uns comme les autres cependant doivent croire de foi divine; seront-elles pour cela de l'ordre naturel pour les premiers, et de l'ordre surnaturel pour les seconds? 2° Une vérité peut appartenir à l'ordre surnaturel, et cependant être crue d'une foi purement humaine, si on la croit comme parole des hommes, au lieu de la croire comme parole de Dieu ; cessera-t-elle pour cela d'être de l'ordre surnaturel? Donc, pour qu'une vérité appartienne à cet ordre, il peut être nécessaire qu'elle ait été

(1) Théologie dogmatique, tome Ier, pag. 524 et suiv.

révélée; mais ce caractère même de révélation ne suffît pas encore pour la faire discerner partout et toujours d'avec les vérités de l'ordre naturel.

Quel sera donc leur caractère distinctif? Le voici : c'est que les vérités de l'ordre naturel se rapportent directement au bien de la vie présente, tandis que celles de l'ordre surnaturel ont pour fin directe la vision béatifique. C'est ce que reconnaissent au fond tous les plus célèbres théologiens, comme on peut s'en convaincre, en lisant Tournely ou Montagne ( Tract, de gratiâ, q. proœm.j art. 2), par la diversité même des définitions qu'ils donnent les uns et les autres de l'ordre surnaturel, et qui toutes aboutissent, si elles ne sont évidemment défectueuses, à présenter le rapport direct de cet ordre à la vision béatifique comme le caractère qui le distingue de l'ordre proprement naturel. C'est pourquoi ce même auteur, après avoir défini la grâce, qui, comme tous en conviennent, est le mobile fondamental de l'ordre surnaturel, « un don surnaturel accordé gratuitement par le Créateur à la créature intelligente en vue de la vie éternelle (1), » définit de la manière suivante l'ordre surnaturel lui-même : « La » siirnaluralilè, dit-il, consiste essentiellement en ce que non- )> seulement elle excède les forces et dépasse les besoins d'une » créature quelconque, en tant que ces besoins résultent de sa )> constitution, mais encore en ce qu'elle se rapporte spéciale- » ment à Dieu comme auteur de la grâce et de la gloire, et » établit une union toute particulière entre la créature et Dieu » lui-même, considéré tel qu'il est dans son essence (2). »

On peut voir par ce simple aperçu toute l'injustice de certains théologiens d'ailleurs graves, qui accusent de baïanisme leurs adversaires, qualifiés par eux de traditionalistes, par cela seul que ceux-ci soutiennent la nécessité d'un enseignement primiti-

(1) « Donum supernaturale creaturse intelîectuali gratis à Deo concessum in ordine ad vitam seternam. »

(2) « Supernaluralitatem prœcipuè ac primariô consistere, tùm in supradicto exigenliae, ac virium totius nature excessu , tùm in exiinià quâdam divinilalis, ul in se est, participatione ; quse quidem eximia divinitalis participalio posita est in spécial! quâdam, cum ipso Deo, qualis in se esi, spectalo, conjunctione et unione. » Theol. Curs. compl., t. X, col. 22. On, comme portait l'édition de 1742 : « Supernaluralitatcm essentialiter consistere, tùm in excellentiâ supra quaslibet vires et exigentiam cujuscumque nature creatse et creabilis, tùm in speciali ad Deum ut auclorem graliœ et gîoriae relatione, tùm denique in eximià quàdam cum ipso Deo, qualis in se est, speclato, unione. »

DANS SES RAPPORTS AVEC LA RAISON. Gl

vement divin pour l'acquisition des premières notions, même naturelles, dont l'objet ne tombe pas sous les sens. Ces théologiens oublient sans doute que l'erreur précise de Baïus sur ce point consistait fondamentalement à dire que la vision héatifique, considérée comme fin de l'homme, était due à l'intégrité de notre nature primitive (prop. 22, inter damnatas). Or. un enseignement même divin ne suppose point nécessairement que celui qui le reçoit soit par-là même destiné à jouir un jour de la vision béatifique. Pour tirer cette conséquence avec quelque apparence de justesse, il faudrait en même temps soutenir que le premier homme, par cela seul que Dieu lui parlait, jouissait dès-lors de cette vision ou de quelque chose d'approchant. Mais penser de la sorte, ce serait tomber dans une autre erreur des plus dangereuses; ce serait, ou borner la liberté de Dieu, ou borner plus qu'il ne faut la liberté de l'homme; ce serait n'accorder à Dieu d'autre moyen de parler aux hommes, que la manifestation de sa propre essence ; ce serait vouloir, ou que le premier homme ne fût pas libre de pécher, ou qu'il put pécher quoique doué de la vision intuitive : dans le premier cas, on nierait la liberté du premier homme et l'on ferait Dieu auteur de son péché; dans le second, on renverserait toutes les notions de la théologie.

Saint Augustin entendait bien autrement cette même question, que ne paraissent l'entendre les théologiens auxquels nous faisions tout-à-1'heure allusion. Voici comme il expliquait la forme sous laquelle Dieu donna ses enseignements au premier homme : « On peut aussi demander, » disait-il dans son ouvrage de Gencsi ad litteram (lib. VIII, c. 18, n. 57), « de (nielle » manière Dieu parla à l'homme après l'avoir créé, et qu'il » créa sans doute doué de sens et de raison, pour qu'il lût en » état d'entendre et de comprendre sa parole. Car autrement » l'homme n'aurait pu recevoir de lui un précepte dont la » transgression devait le rendre coupable, s'il n'avait eu l'in- » telligence de ce précepte même. Comment donc Dieu lui » paiia-t-il? Est-ce intérieurement et d'une manière purement » intellectuelle, en sorte qu'il comprît dans son esprit ce que » Dieu voulait et exigeait de lui, sans qu'aucun son eût frappé » son ouïe, sans qu'aucune image eût été offerte à sa vue? Pour » moi, je ne pense pas que ce soit ainsi que Dieu ait parlé au » premier homme. Car ce que dit l'Ecriture nous induit plutôt » à croire que Dieu parla à l'homme dans le paradis de la

» même manière qu'il le fit dans la suite aux patriarches, » comme, par exemple, à Abraham ou à Moïse, c'est-à-dire, » sous certaine forme corporelle. De là vient qu'elle rapporte » qu'ils entendirent sa voix comme il marchait vers le soir dans » le paradis, et qu'ils se cachèrent (1). »

D'après saint Augustin donc, l'enseignement que Dieu donna au premier homme était surnaturel sans doute dans son auteur; j'ajoute même que, par le fait, il était surnaturel dans sa fin; mais il était naturel dans son mode, c'esl-à-dire adaplé, quant à la manière dont il fut donné, à la nature de l'homme en quelque sorle mixte, qui est de ne recevoir d'instruction qu'à l'aide de certains signes matériels. Or, tout le monde comprendra sans peine qu'en donnant à l'homme cet enseignement primordial, Dieu aurait pu ne point lui promettre le bonheur de le posséder lui-même pour prix de son obéissance. L'erreur de Baïus ne saurait donc sans défaut de logique être reprochée pour cela seul à ceux qui, comme nous tout le premier, soutiendraient la nécessité d'un enseignement primitivement divin pour l'acquisition des premières notions de l'ordre religieux et moral.

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