LEMME
Pour croire raisonnablement, il n'est pas nécessaire de voir ce que l'on
croit.
Observation. Ce mot voir peut s'entendre, et s'entend ordinairement de la vue matérielle; il s'entend aussi souvent de la vue de l'esprit, et dans ce dernier cas, la vue est ou immédiate, ou médiate seulement. Elle est immédiate, lorsqu'elle porte sur l'objet lui-même qu'il s'agit d'admettre; elle n'est que médiate, lorsqu'elle ne porte pas précisément sur cet objet, mais sur un autre qui le renferme ou le suppose nécessairement.
Cela posé, nous disons que, pour croire raisonnablement, il n'est nécessaire de voir ce que l'on croit d'aucune de ces manières.
4° Pour croire raisonnablement l'existence d'un objet, il n'est pas nécessaire de le voir des yeux du corps.
(1) « Qui credunt, Dei aguntur spiritu : qui non credunt, libero aver- » tunlur arbilrio. Conversio ergô nostra ad Deum non ex nobis, sed ex » Deo est : sicut Apostoius dicit (Eph.9 II, 8 et 9) : Gratià suivi facti » estis per (idem, et hoc non ex vobis, sed Dei donam est ; non ex » operibus, ne quis glorietur. » Epist. ad Rufin., c. FI, n. 7.
En effet, outre qu'il y a des objets purement spirituels, et qui par-là même ne sauraient tomber sous nos sens; pour que notre croyance soit raisonnable, il suffit qu'elle soit fondée sur des motifs auxquels nous ne pourrions sans folie refuser de nous rendre; or, nous pouvons avoir de pareils motifs de croire l'existence d'un objet, quand bien même nous n'en aurions jamais eu la vue matérielle. Et c'est ainsi que nous croyons l'existence d'un empire qui s'appelle la Chine, quoique nous ne nous soyons jamais transportés dans cette contrée.
2° Il n'est pas davantage nécessaire pour croire raisonnablement l'existenee d'un objet spirituel ou une vérité intellectuelle quelconque, que nous en ayons la vision ou l'évidence immédiate. Car s'il en était ainsi, il faudrait révoquer en doute la vérité de tout ce que nous ne percevons qu'au moyen , soit de nos propres raisonnements, soit du témoignage des autres hommes; ce qui choque ouvertement tous les principes du sens commun.
3° Enfin, il n'est pas non plus nécessaire, pour croire raisonnablement une vérité quelconque, d'en percevoir l'évidence au moyen d'autres vérités qui seraient elles-mêmes évidentes. Car autrement, un enfant serait déraisonnable d'appeler sa mère celle qui se donnerait à lui pour telle, jusqu'à ce qu'il s'en fût assuré par lui-même ou par ses propres raisonnements; tandis qu'au contraire une conduite semblable serait une folie, dont aucun enfant jusqu'ici n'a vraisemblablement donné l'exemple.
Nous ne posons qu'en courant ces principes de sens commun, pour arriver plus tôt à la proposition que nous voulons principalement établir.