‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, appuyé de témoignages nombreux de l'Ecriture et des Pères (volume 3)Chapitre 45 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DE L'IMPUISSANCE DE LA NATURE ET DE LA LOI A OPÉRER LA JUSTIFICATION DE L'HOMME.

« Pour entendre sainement et dans toute sa pureté la doctrine de la justification, chacun doit reconnaître et confesser avant tout, que tous les hommes ayant perdu l'innocence par le fait de la prévarication d'Adam, étaient devenus impurs, enfants de colère par le fait même de leur naissance, comme dit l'Apôtre, et tellement esclaves du péché et asservis à la puissance du démon et de la mort, que non-seulement les gentils ne pouvaient s'en affranchir ou s'en relever par les forces de la nature; mais que les Juifs eux-mêmes ne le pouvaient non plus par la lettre de la loi, quoique le libre arbitre ne fut point éteint en eux, quelque affaibli qu'il fût et si enclin qu'on îe suppose vers le mal. » Concile de Trente, session VI, c. 1.

TÉMOIGNAGES DE L'ÉCRITURE

4. / Corinthiens, XV, 21-22 : « Car comme la mort est venue par un seul homme, la résurrection des morts doit venir aussi par un seul homme. — Et comme tous meurent en Adam, tous revivront aussi en Jésus-Christ. »

2. Romains, V, 12-19 : « Car comme le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, et qu'ainsi la mort est passée dans tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché : (car le péché a toujours été dans le monde jusqu'à la loi; néanmoins la loi n'étant point encore, le péché n'était pas imputé; — cependant la mort a exercé son règne depuis Adam jusqu'à Moïse, même à l'égard de ceux qui

n'ont pas péché, par une transgression semblable à celle d'Adam,

— qui est la figure de celui qui devait venir : — mais) il n'en est pas de la grâce comme du péché ; car si par le péché d'un seul plusieurs sont morts, la miséricorde et le don de Dieu s'est répandu beaucoup plus abondamment sur plusieurs par la grâce d'un seul homme, qui est Jésus-Christ. — Et il n'en est pas de ce don comme du péché ; car nous avons été condamnés par le jugement de Dieu pour un seul péché, au lieu que nous sommes justifiés par la grâce après plusieurs péchés. — Si donc, à cause du péché d'un seul, la mort a régné par un seul, à plus forte raison ceux qui reçoivent l'abondance de la grâce et du don de la justice régneront dans la vie par un seul, qui est Jésus:Christ. — Comme donc c'est par le péché d'un seul que tous les hommes sont tombés dans la damnation, ainsi c'est par la justice d'un seul que tous les hommes reçoivent la justification de la vie. — Car, comme plusieurs sont devenus pécheurs par la désobéissance d'un seul, ainsi plusieurs seront rendus justes par l'obéissance d'un seul. »

3. Ephésiens, II, 3 : k Nous étions, par la corruption de notre nature, des enfants de colère, aussi bien que les autres hommes. »

4. Romains, VI, 14-18, 20 : « Car le péché ne vous dominera plus, parce que vous n'êtes plus sous la loi, mais sous la grâce.

— Quoi donc? Pécherons-nous parce que nous ne sommes plus sous la loi, mais sous la grâce? Dieu nous en garde! — Eh! ne savez-vous pas que de qui que ce soit que vous vous soyez rendus esclaves pour lui obéir, vous demeurez esclaves de celui à qui vous obéissez, soit du péché pour y trouver la mort, soit de l'obéissance pour y trouver la justice? — Mais Dieu soit loué de ce qu'ayant été auparavant esclaves du péché, vous avez obéi du fond du cœur à la doctrine de l'Evangile, sur le modèle de laquelle vous avez été formés, — et qu'ayant été affranchis du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice. — Car lorsque vous étiez esclaves du péché, vous étiez dans l'état d'une fausse liberté à l'égard de la justice. »

TÉMOIGNAGES DE LA TRADITION

1. S. Célestin I, Epist. lad episcopos Galliœ, c. 4 (al. 3) : « Par l'effet de la désobéissance d'Adam, tous les hommes ont perdu (1)

(1) Possibilitatem naturalem. M. Rohrbacher traduit ces mots par possibilité ou puissance naturelle (originelle) j Fleury par ces mots : pouvoir naturel*

avec leur innocence leur pouvoir originel de faire le bien, et personne ne peut plus à l'aide de son libre arbitre sortir de l'abîme de cette chute, si la grâce de Dieu ne le relève miséricordieusement, selon ce qu'a défini le pape Innocent d'heureuse mémoire dans sa lettre au concile de Carlhage (epist. 25, vel inter Augustin., 91 , al. 181) : « Adam a éprouvé de quoi le libre arbitre » est capable, lorsqu' abusant de ses facultés naturelles, il tomba » dans l'abîme de la prévarication. La nature humaine n'aurait » trouvé aucun moyen de se relever de cette chute , sans la grâce » de l'avènement de Jésus-Christ, qui par le renouvellement que » produit en nous la régénération que nous recevons au baptême, » efface tous les péchés passés, et nous donne des forces pour » nous établir et nous faire marcher dans la voie du bien. »

2. S. Prosper, contra Collatorem, c. 22 : « Si ces paroles (Cùm enim gentes quœ legem non habent, etc., Rom., II, 14 et s.) ont été dites de ceux qui, étant étrangers à la grâce apportée aux hommes par Jésus-Christ (alieni à gratiâ christianâ), faisaient par leur propre sagesse des règlements et des lois sur le type des prescriptions légales (ad similitudinem legalium mandatorum proprio judicio sanciebant), parce qu'ils sentaient que les villes et les peuples ne pouvaient subsister dans l'ordre et la bonne intelligence sans récompenses décernées aux bons et sans châtiments infligés aux méchants, qui peut douter que cette sagesse ne soit comme un débris de l'état primitif de l'homme, tel que Dieu l'avait créé (1), laissé au genre humain pour l'utilité de la vie présente? Car si la raison humaine ne pouvait pas même s'élever à cette prudence terrestre, notre nature (intelligente) ne serait pas simplement viciée, elle serait anéantie. Mais quelque enrichie qu'on la suppose des connaissances et des vertus morales auxquelles il est donné à l'homme d'atteindre, notre raison ne saurait se suffire à elle-même pour se sanctifier ou pour se procurer

(1) Et de la première révélation par conséquent. Voici les paroles mêmes de saint Prosper : « Quis ambigat hanc sapientiam humano generi ad temporalis vitœ utilitatem ex naturœ à Deo conditœ superesse reliquiis ? » Peut-on croire que Dieu ait laissé aux hommes de ces débris de la sagesse primitive pour l'utilité de la vie temporelle, sans leur en laisser en même temps pour la félicité de l'autre vie ? Et quelle étude peut être plus utile après celle des livres saints et de l'histoire ecclésiastique , que la recherche de ces précieux monuments dans l'antiquité même profane et chez les peuples même les plus sauvages? Honneur donc aux Annales de philosophie chrétienne, qui ont pour principal objet de recueillir ces précieux débris !

le salut (justificari ex se non potesï), parce qu'abandonnée à ellemême, elle ne sait qu'abuser des biens qu'elle a reçus, et qui dès-lors deviennent contre elle des titres de conviction de son impiété et de son immoralité, par l'abandon qu'elle aura fait du culte du vrai Dieu, de sorte qu'elle trouve son accusatrice dans cette sagesse même qu'elle serait tentée d'invoquer pour sa défense (quia bonis suis malè utitur, in quibus sine cultu veri Dei impietatis immunditiœque convinciturs et unde se defendi existimat, accnsatur) . Puis donc que saint Paul déclare qu'aucun homme n'est justifié par les œuvres de la loi (Rom., III, 20), et qu'en Jésus-Christ ni la circoncision, ni V incirconcision ne sert de rien, mais seulement l'être nouveau que Dieu crée en nous (Gai., VI, 45), pourquoi cet auteur (1) veut-il justifier par ses principes la raison de l'infidèle abandonnée à sa liberté, et supposer à l'impiélé des vertus morales qu'elle a perverties (quid iste impiam infidelium libertatem naturalibus instruit bonis, et propriis vult justificare principiis)? Pourquoi prétend-il suffisante pour s'initier à une vie nouvelle une science infidèle à sa propre mission, et dépouillée par elle-même de ce qui faisait son ornement (quid ad renovationem miserai vetustatis idoneam définit prœvaricatricis scientiœ nuditatem) ? Gomme si celte science empruntée, soit aux débris de la sagesse primitive (ex naturœ opibus residua), soit aux préceptes de la loi, pouvait faire par elle-même que celui qui la possède embrasse volontiers et mette en pratique les devoirs qu'elle lui présente comme obligatoires, ou comme s'il y avait d'autres mouvements possibles de bonne volonté (2), que ceux que forme en nous l'inspiration de la charité répandue dans nos cœurs par l' Esprit-Saint. »

5. S. Augustin et les autres évêques du concile d'Afrique, Epist. XCV (al. 177) ad Innocentium papam : « Comme donc cette grâce , si connue de tous ceux qu'on peut appeler chrétiens, fidèles et catholiques, est celle dont il s'agissait quand on a reproché à Pelage qu'il était ennemi de la grâce , et qu'on lui dénonçait qu'il eût à cesser de la combattre; pourquoi, après s'être fait à lui-même cette objection dans son livre, ne répond-il autre chose pour se laver d'un tel reproche, sinon que la nature avec laquelle l'homme a été créé porte en elle-même la grâce

(1) Cassien, auteur des Conférences combattues dans cet ouvrage par saint Prosper comme entachées de semi-pélagianisme.

(2) Qui puissent être utiles pour le salut.

du Créateur; et que ce qu'il entend quand il dit que nous pouvons, avec le secours de la grâce de Dieu, accomplir par notre libre arbitre les devoirs de la justice chrétienne et nous conserver purs de tout péché, c'est que Dieu nous l'a rendu possible par les facultés naturelles qu'il nous a données? Ne sommes-nous pas en droit de lui répliquer : Le scandale de la croix est donc anéanti? c'est donc en vain que Jésus-Christ est mort (Gai., V3 11)? Car, quand même Jésus-Christ ne serait ni mort pour nos péchés, ni ressuscité pour notre justification (Gai., Il, 21), ni monté au ciel ; quand même il n'aurait point mené la captivité captive (Ephes., IV, 8), et que du haut du ciel il ne distribuerait point ses dons aux hommes (ibid.) , ce pouvoir et ces forces de la nature, que Pelage fait tant valoir, n'en seraient pas moins dans chacun de nous.

» Dira-t-il que les hommes n'avaient pas encore la loi de Dieu , et que c'est pour la leur procurer que Jésus-Christ est mort? Mais ne l'avait-on pas déjà, cette loi bonne, juste et sainte ? N'avait-il pas déjà été dit : Vous ne vous arrêterez point à de mauvais désirs (Exod., XX, 17)? N'avait-il pas déjà été dit : Vous aimerez votre prochain comme vous-même (Levit., XIX, 18)? Ce qui comprend toute la loi, selon saint Paul (Rom., XIII, 9-10); en sorte qu'en accomplissant ce seul précepte, on l'accomplit tout entière? Car celui de nous aimer nous-mêmes est compris dans celui qui nous ordonne d'aimer Dieu, puisque ce n'est qu'en aimant Dieu que nous nous aimons nous-mêmes : et c'est ce qui fait que Jésus-Christ nous a dit que ces deux préceptes renfermaient la loi et les prophètes (Matth., XXII, 40). Or, ces deux préceptes avaient déjà été donnés aux hommes. Pelage dira-t-il que la récompense éternelle de la justice ne leur avait point été promise ? Il ne saurait le dire non plus , puisqu'il enseigne lui-même dans ses livres , que le royaume du ciel est promis dans l' Ancien-Testament aussi bien que dans le Nouveau. Si donc les hommes avaient déjà , dans les forces de leur nature et dans la faculté de leur libre arbitre, tout ce qui est nécessaire pour accomplir les devoirs de la justice et de la sainteté même la plus parfaite ; s'ils avaient déjà une loi bonne, juste et sainte; si les récompenses éternelles leur avaient déjà été promises, c'est en vain que Jésus-Christ est mort.

» (Or, Jésus-Christ n'est pas mort en vain, et) par conséquent, la justice qui nous sanctifie ne vient ni de la loi, ni des forces de la nature s mais de la foi et du don de Dieu accordé en vertu

des mérites de Jésus-Christ Notre-Seigneur , unique médiateur entre Dieu et les hommes; en sorte que, si, dans la plénitude des temps, il n'était mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification, la foi des anciens, aussi bien que la nôtre, se trouverait vaine et illusoire. Or, dès qu'il n'y a plus de foi, il n'y a plus de justice, puisque le juste vit de la foi (Habac, II, 4). Car, depuis que le péché est entré dans le monde , et que par le péché la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché , il est certain que personne n'est , ni n'a jamais été délivré du corps de cette mort, où habite une loi qui combat celle de notre esprit, que par la grâce de Dieu et par la foi en cet unique médiateur entre Dieu et les hommes, qui est Jésus- Christ homme, et qui, s'étant fait homme sans cesser d'être Dieu, a refait et réparé ce qu'il avait fait, et non pas par les prétendues forces d'une nature , qui , devenue esclave et malade par le péché, ne saurait se passer de rédempteur et de médecin

» Si donc, dès le temps de la loi et avant la loi même, c'était la grâce qui justifiait par la foi les anciens patriarches , et non pas les forces prétendues d'une nature malade, indigente, corrompue et vendue au péché, comme c'est elle aussi qui nous justifie nous-mêmes , maintenant qu'elle est manifestée et produite au grand jour, il faut que Pelage anathématise ses livres où il l'a combattue (1). »

4. S. Fulgence, De incarnatione et gratiâ Christi, c. 16 : « Personne ne peut être guéri de ce péché que nous fait contracter dès le principe notre naissance charnelle; personne, dis-je, ne peut en être guéri ni par ses moyens naturels , ni par la lettre de la loi , mais on le peut uniquement par la foi en Jésus-Christ Fils de Dieu, qui est venu chercher et sauver ce qui était perdu. 11 est mort pour les impies, en s'offrant luimême pour nous, ainsi que le dit l'Apôtre, comme une oblation et une victime d'agréable odeur (Ephes., V, 2). Dans la personne de ce médiateur établi entre Dieu et les hommes, a été restaurée la nature humaine, comme c'est dans sa personne aussi qu'a été remplie la fin de la loi. Car, premièrement, notre faiblesse naturelle ne pouvait se suffire à elle-même pour la pratique de la vertu, puisque, plongés dans les ténèbres et dénués de toutes forces , depuis que nos jours s'étaient évanouis (Ps. LXXXIX, 9),

(1) Cf. Lettres de saint Augustin, p. 51-Sk, 59.

et que la colère de Dieu nous avait consumés, nous étions sans loi , et nous péchions tellement à l'aveugle , que nous ne savions pas même que nous péchions. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre : Je n'aurais point connu la concupiscence,, si la loi n'avait dit : Vous n'aurez point de mauvais désirs (Rom., VII, 8). En second lieu, la connaissance de la loi non-seulement n'arracha personne à la puissance des ténèbres, mais ne fit qu'aggraver la misère des pécheurs et que multiplier le nombre des péchés. Car, sans la grâce de la foi, la connaissance de la loi nous rend plus condamnables que ne le ferait l'ignorance où l'on vivrait par rapport à elle, puisque, plus on est instruit des prescriptions de la loi, plus on se rend coupable en les violant. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre : La loi produit la colère et le châtiment, puisque, lorsqu'il n'y a point de loi, il n'y a point de violentent de la loi (Rom., IV, 15). Le même apôtre dit encore : La loi a été établie pour faire reconnaître les crimes que l'on commettait en la violant (Gai., III, 19, 22) ; et : Dieu a comme renfermé tous les hommes sous le joug du péché, afin que ce que Dieu avait promis fût donné par la foi en Jésus-Christ à ceux qui croiraient en lui. Comment donc pourrait-on se promettre même un simple commencement de bien ou de bonne volonté en ne s'appuyant que sur les forces de son libre arbilre, si l'on n'est pas prévenu de la grâce de Dieu, qui refait en nous la bonne volonté et préserve de ses écarts une nature d'autant plus sujette à l'orgueil, qu'elle est plus asservie au péché et à la mort, tandis que même avant qu'il eût été blessé par le péché, notre libre arbitre n'avait pas pu se maintenir fidèle à l'ordre divin, et que depuis qu'il a été blessé, il n'a pas su trouver sa guérison dans le remède que lui présentait la loi, mais qu'au contraire il avait pris occasion de la loi elle-même pour aggraver son crime? Car la loi est survenue pour donner lieu à l'abondance du péché (Rom., V, 20), dont personne ne peut être délivré que par l'agneau de Dieu qui efface les péchés du monde. En effet, ni le libre arbitre de l'homme, ni les prescriptions de la loi, quelque saintes, quelque justes, quelque excellentes qu'elles soient en elles-mêmes, ne peuvent délivrer l'homme de ce corps de mort; mais il n'y a à pouvoir le faire que la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (Rom.j Vil, 25). Car c'est la loi de l'esprit de vie qui est en Jésus-Christ, qui nous a délivrés de la loi de péché et de mort (Rom., VIII, 2). »

S. S. Augustin, Lib. I contra duas epistolas pelagianorum, c. 2 : « Ces manichéens, dit Julien, avec qui nous ne sommes

298 TRAITE DE LA CHUTE DE i/HOMME

plus en communion, c'est-à-dire tous ceux dont nous sommes séparés, disent que par le péché du premier homme ou d'Adam, le libre arbitre a été détruit, et que personne n'est plus le maître de vivre comme il faut, mais que tous sont entraînés dans b péché par la nécessité que leur chair leur impose. Il appelle manichéens les catholiques, à l'exemple de ce Jovinien qui, il y a quelques années, se faisait hérésiarque en attaquant la virginité de Marie, et égalait les mariages chrétiens à la virginité qui se

consacre à Dieu Mais qui de nous dira que le libre arbitre ait

été détruit dans tout le genre humain par le péché du premier homme? Sans doute le péché nous a fait perdre quelque chose de notre liberté, savoir, la liberté telle que nous la possédions dans le paradis, la liberté de ne point subir la mort et de persévérer dans l'état de parfaite justice; et c'est pour cela que la nature humaine a besoin de la grâce divine, selon ce que dit le Sauveur : Si le Fils vous délivre, vous serez vraiment libres (Jean, VIII , 36), c'est-à-dire dispos pour vivre saintement et justement. Car tant s'en faut que le libre arbitre soit anéanti dans le pécheur, que c'est par lui-même que nous péchons, et que pèchent surtout ceux qui se complaisent dans le péché, puisque s'ils s'y complaisent et s'ils le commettent, c'est par l'effet de leur libre arbitre. De là ce mot de l'Apôtre : Lorsque vous étiez esclaves du péché, vous éliez libres à V égard de la justice (Rom. , VI, 20). Ce qui fait voir qu'on ne peut se faire esclave du péché que par l'abus qu'on fait de sa liberté, et par conséquent qu'on est toujours libre. »

6. Ibidem, lib. II, c. 5 : « Nous ne disons pas que le libre arbitre ait été détruit en nous par le péché d'Adam ; mais nous disons qu'étant soumis à la puissance du diable, la force de notre libre arbitre se porte vers le péché, de sorte que toute force lui manque pour vivre selon les lois de la piété et de la justice, si notre volonté elle-même n'est rendue à sa liberté par la grâce de Dieu, et si elle n'est aidée pour toute bonne action, comme pour toute bonne parole et pour toute bonne pensée. »

7. Le même, contra Fortunatum manichœum, disput. II: Augustin. « Je dis qu'il n'y a point de péché, s'il n'est pas le produit de la propre volonté, et qu'il n'y a non plus de récompense que pour le bien que notre propre volonté nous fait faire. Ou bien, si l'on peut mériter un châtiment en péchant malgré soi, on doit donc aussi mériter une récompense quand on fait le bien malgré soi. Mais qui ne sait qu'il n'est accordé de récompenses qu'à

ceux qui font preuve de bonne volonté en faisant le bien? Comprenons donc aussi qu'il ne doit y avoir de châtiments que pour ceux qui font le mal par une volonté criminelle. »

8. Le même, Lib. III de liber o arbitrio, c. 4 : « Vous vous souvenez, à ce que je crois, qu'il a été suffisamment reconnu dans notre première conférence qu'il n'y a que la volonté propre qui rende l'esprit esclave de la cupidité, et qu'elle ne peut être contrainte à cette honteuse servitude ni par aucune puissance supérieure, ni par aucune puissance égale, parce que l'une ou l'autre deviendrait injuste, et par conséquent moindre, ni par aucune créature d'une puissance inférieure à la sienne, puisque par-là même elle n'en a pas le pouvoir. 11 faut donc que ce soit par son propre mouvement que la volonté se détourne du Créateur, et se tourne vers la créature pour en jouir ; et si ce mouvement est coupable, si celui qui en douterait mériterait selon vous qu'on se moquât de lui, il n'est donc pas naturel, mais volontaire. 11 ressemble au mouvement par lequel une pierre se porte en bas, en ce qu'il est propre à l'âme comme le mouvement de la pierre est propre à la pierre ; mais il en diffère en ce que la pierre n'a pas le pouvoir d'arrêter ce mouvement qui l'emporte, au lieu que l'âme peut, quand elle veut, neutraliser ce mouvement par lequel elle se porte à préférer des biens infimes aux biens célestes ; et par conséquent le mouvement de la pierre lui est naturel , au lieu que celui de l'âme est volontaire. Aussi celui qui dirait qu'une pierre pèche en se précipitant de haut en bas, non-seulement serait regardé comme plus stupide que les pierres mêmes, mais on dirait de lui qu'il aurait perdu tout-à-fait l'esprit. Au lieu que nous disons d'une âme qu'elle est coupable, lorsque renonçant aux biens du ciel, elle leur préfère ceux de la terre. Par conséquent, qu'est-il besoin de chercher quel est le principe de ce mouvement par lequel la volonté se détache du bien suprême et immuable pour s'attacher à des biens frivoles, puisque nous reconnaissons que ce principe c'est notre volonté même, volonté coupable dès-lors, et que toute l'instruction à donner à ce sujet doit avoir pour objet de condamner et de réprimer ce mouvement, et de détourner notre volonté de tous ces biens caduques pour la faire aspirer à la jouissance du bien éternel et infini. »

Evode. « Je vois, ou pour mieux dire, je touche du doigt la vérité de ce que vous dites ici. Car il n'y a rien que je sente plus fortement et plus intimement que l'existence de ma volonté.

comme le mouvement par lequel elle se porte à poursuivre ce qu'elle désire; et je ne vois pas ce qui pourrait m'appartenir, si la volonté par laquelle je veux ou ne veux pas ne m'appartenait point. Par conséquent, si je fais par elle quelque chose de mal, à qui dois-je l'imputer qu'à moi-même? Car comme c'est un Dieu bon qui m'a fait, et que je ne puis faire quelque bien que par ma volonté, il est assez évident que c'est dans un semblable but que ce Dieu bon me l'a donnée ; d'un autre côté, si ce mouvement par lequel notre volonté se porte en des sens s? divers n'était pas volontaire et ne dépendait pas de nous, il ne mériterait ni éloge lorsqu'il se porte vers les biens éternels, ni blâme lorsqu'il se détourne vers les biens sensibles, et il n'y aurait point à nous recommander de dédaigner ceux-ci, de rechercher ceux-là, de cesser de vivre mal et de nous mettre en devoir de vivre bien. Mais celui qui penserait que l'homme n'a pas besoin de recevoir ces sortes d'instructions mériterait d'être retranché du nombre des hommes (1). »

9. Ibidem, c. 3 : « Nous ne saurions nier que nous ne sommes privés de pouvoir, qu'alors que ce que nous voulons nous manque; mais si la volonté même nous manquait quand nous voulons, il ne serait plus vrai dès-lors que nous voudrions. Si donc il ne peut se faire que nous ne voulions pas dans l'instant même où nous voulons, il suit de là que si quelqu'un veut, c'est que la volonté ne lui manque pas; et d'un autre côté, rien n'est en notre puissance, que ce qui est à notre disposition quand nous voulons. Notre volonté ne serait donc plus la nôtre, si elle n'était en notre puissance Mais si elle est en notre puissance, elle nous est libre : car ce qui n'est pas en notre puissance, ou ce qui peut ne pas y être, ne nous est pas libre. Ainsi nous ne nions pas que Dieu ne voie dans sa prescience les choses futures, quoiqu'il soit toujours vrai que nous voulons ce que nous voulons; car puisqu'il voit dans sa prescience notre volonté même, il faut donc aussi qu'il y ait volonté de notre part. Or, il n'y aurait pas volonté de notre part, si notre volonté n'était pas en notre pouvoir. Il voit donc aussi ce pouvoir dans sa prescience. Ce pouvoir m'appartiendra même d'autant plus certainement, que celui dont la prescience est infaillible a prévu qu'il m'appartiendrait (2). »

(1) Cf. Les Traités du libre arbitre, p. 177-180.

(2) Cf. Ibidem, p. 189-190.

Et DE SA JUSTIFICATION. 301

10. Le même, ibidem, c. 2 : « Une des vérités que Dieu r.ous a révélées par les saintes Ecritures, c'est qu'il y a dans L'homme un libre arbitre. Mais comment nous l'a-t-il révélé? C'est ce que je vais vous montrer, non par des raisonnements humains, mais par la parole même de Dieu. Premièrement, à quoi serviraient à l'homme les préceptes divins, s'il n'avait pas le libre choix de sa volonté, par lequel il puisse, en les observant, arriver aux récompenses promises? Car ces préceptes ont été donnés afin que l'homme ne pût s'excuser sur son ignorance, selon ce que Jésus-Christ dit des Juifs dans l'Evangile : Si je n'étais pas venu, et que je ne leur eusse pas parlé, ils n'auraient pas de péché; mais maintenant ils n'ont pas d'excuse dans leur péché (Jean, XV, 22). Le péché dont parle ici le Sauveur, n'est autre que le crime énorme dont il prévoyait que ces malheureux Juifs se rendraient coupables en le faisant mourir. Car il ne faut pas s'imaginer qu'ils aient été sans péché , avant que Jésus -Christ fût venu dans la chair. L'apôtre saint Paul dit aussi : L'Evangile nous découvre la colère de Dieu, qui éclate du ciel contre toute l'impiété et l'injustice des hommes qui retiennent injustement la vérité de Dieu captive. En effet, ils ont connu ce qui peut se découvrir de Dieu, Dieu même le leur ayant fait connaître. Car les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, sont devenues comme visibles depuis la création du monde, par la connaissance que ses créatures nous en donnent, de sorte que ces hommes sont inexcusables (Rom., I, 11 et suiv.). En quel sens l'Apôtre dit-il que ces personnes sont inexcusables? Sinon en ce qu'elles ne peuvent alléguer cette sorte d'excuse que l'orgueil humain a coutume d'employer, en disant : Si j'avais connu cette obligation, je l'aurais remplie; je n'y ai manqué, que parce que je ne la connaissais pas; ou bien : Si je savais ce qu'il faut faire, je le ferais; c'est parce que je l'ignore, que je ne le fais pas. Cette vaine excuse est enlevée à l'homme, quand on lui donne des préceptes, ou qu'on lui apprend ce qu'il doit faire pour ne pas pécher.

» Mais il y a d'autres personnes qui s'excusent d'une manière encore plus criminelle, en rejetant sur Dieu le mal qu'elles font; ce sont ceux à qui l'apôtre saint Jacques adresse ces paroles : Que personne, quand il est tenté, ne dise que c'est Dieu qui le tente; car Dieu est incapable de porter au mal, et il ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre concupiscence; c'est elle qui le détourne du bien, et qui l'attire au mal. Ensuite, quand la concupis*

cence a conçu, elle enfante le péché; et le péché, étant consommé, engendre la mort (Jac, I, 13). C'est aussi à ceux qui veulent rejeter leurs péchés sur Dieu, que le livre des Proverbes répond : La folie de l'homme corrompt ses voies, et il s'en prend à Dieu dans son cœur'(Prov., XIX, 3). Nous lisons encore dans le livre de l'Ecclésiastique : Ne dites pas : Dieu est cause que je me suis éloigné de lui; car c'est à vous à ne pas faire ce qu'il déteste. Ne dites pas : C'est lui qui m' a jeté dans l'égarement; car Dieu n'a pas besoin de l'homme pécheur. Le Seigneur hait toute abomination et tout dérèglement, et ceux qui le craignent n'aiment point ces choses. Dieu dès le commencement a créé l'homme, et l'a laissé entre les mains de son propre conseil. Si vous le voulez, vous observerez ses commandements, et vous garderez avec fidélité ce qui est agréable à Dieu. Il mettra devant vous l'eau et le feu : Portez la main du côté que vous voudrez. La vie et la mort sont devant l'homme; ce qu'il aura choisi lui sera donné (Eccli., XV, 11 et suiv.). Dans ces textes de nos livres sacrés, le libre arbitre de l'homme se voit exprimé dans les termes les plus clairs.

» Que dirai-je de quantité d'autres, où Dieu ordonne de garder ou de pratiquer tous ses commandements? Gomment pourrait-il faire une telle ordonnance, si l'homme n'avait pas de libre arbitre? Que dirons-nous encore de cette manière de parler de David : Heureux l'homme dont la volonté est attachée à la loi de Dieu (Ps. /, 2)? Cette expression ne marque-t-elle pas clairement que c'est par sa volonté que l'homme demeure ferme dans la loi de son Dieu? Combien d'ailleurs n'y a-t-il pas de préceptes qui s'adressent en quelque façon directement à la volonté même! Par exemple : Ne vous laissez pas vaincre par le mal (Rom., XII, 21 ); Ne devenez pas semblables au cheval et au mulet qui sont sans intelligence (Ps. XXXI, 19) : Ne rejetez pas le conseil de votre mère (Prov., I, 8) : Ne soyez pas sage à vos propres yeux (Prov., III, 7) : Ne vous découragez point lorsque Dieu vous châtie (ibid., 11) : Ne négligez point la loi (ibid., 22) : Ne vous dispensez pas de faire du bien au pauvre (ibid., 27) : Ne cherchez point à faire du mal à votre ami (ibid., 29 ) : Ne vous arrêtez pas à regarder une femme artificieuse (ibid., V, 2) : Il (l'homme) n'a pas voulu apprendre à bien faire (Ps. XXXV, 4) : Ils n'ont pas voulu recevoir l'instruction (Prov., I, 29). Que montrent ces textes, et une infinité d'autres semblables dont sont remplis les livres saints de l'Ancien-Testament, sinon le libre arbitre de la volonté humaine? Il en est de même des livres du Nouveau.

Que signifient entre autres ces paroles de l'Evangile : Ne vous amassez vas de trésors sur la terre (Matth., VI, 19) : Ne craignez pas ceux qui ne tuent que le corps (ibid., X, 28) : Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renonce lui-même (ibid., XVI, 24) : Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté (Luc, II, 24)? Et celles-ci de l'apôtre saint Paul : Qu'un homme fasse ce qu'il voudra; il ne pèche pas s'il marie sa fille. Mais celui qui n'étant engagé par aucune nécessité, et se trouvant dans une pleine liberté de faire ce qu'il voudra, prend la résolution dans son cœur de conserver sa fille vierge, fait une bonne œuvre (I Cor., VII, 36-37). Et encore : Si c'est de bonne volonté que je fais le bien, j'en aurai la récompense (I Cor., IX, 17). Et dans un autre endroit : Tenez-vous dans la tempérance et dans la justice, et gardezvous du péché (I Cor., XV, 34). Et ailleurs : Comme votre volonté a été prompte à former la résolution d'assister vos frères, qu'elle ne le soit pas moins pour l'effectuer (II Cor., VIII, 11). Et dans les épîtres à Timothée : Les jeunes veuves, après avoir vécu avec mollesse dans le service de Jésus-Christ, veulent se remarier (I Tim., V, 11 ). Et ailleurs : Tous ceux qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ souffriront persécution (II Tim., III, 12). Parlant à Timothée lui-même : Ne négligez pas, lui dit-il, la grâce qui est en vous (I Tim., IV, 14). Et dans la lettre à Philémon : J'ai voulu que le bien que je vous propose n'eût rien de forcé, mais qu'il fût entièrement volontaire (Phil., 14). L'Apôtre avertit aussi les serviteurs de servir leurs maîtres de bon cœur et avec une pleine volonté (Eph., VI, 6-7). Saint Jacques s'exprime de même : Ne vous laissez point aller à l'erreur, mes frères (Jac, I, 16). Et : Ne faites pas acception de personnes, vous qui avez foi en Notre -Seigneur Jésus-Christ (ibid., II, 1). Et encore : Ne parlez pas en mal les uns des autres (ibid., IV, 11 ). Enfin, saint Jean dit dans sa première épître : N'aimez pas le monde (I Jean, II, 15). Il y a beaucoup d'autres textes semblables. Or, n'est-il pas évident que, quand Dieu dit à l'homme : Que ta volonté ne se porte pas à ceci ou à cela; quand, dans les salutaires avis qu'il nous donne, il exige de notre volonté qu'elle fasse ou ne fasse pas telle et telle chose, il nous montre que nous avons un libre arbitre, dont il veut que nous fassions un bon usage? Que personne donc ne rejette sur Dieu dans son cœur la cause de ses péchés, mais que chacun se les impute à soimême. Qu'on ne croie pas non plus, quand on fait quelque bien en vue de Dieu, que ce bien soit étranger à notre propre volonté.

304 TRAITÉ DE tA CHUTE DE L'HOMME

Car une action n'est bonne, que quand on la fait volontairement; et c'est alors qu'on doit en espérer la récompense de celui dont il est dit dans l'Ecriture , qu'il rendra à chacun selon ses œuvres (Matth., XVI, 27) (1). »

lit Le même, Cité de Dieu, liv. V, c. 10 : « Les stoïciens se sont ingéniés à distinguer les causes, à affranchir les unes de la nécessité, à y soumettre les autres, et ils ont rangé nos volontés parmi les causes indépendantes; car si elles étaient nécessitées, elles ne seraient plus libres. En effet, s'il faut entendre par nécessité toute cause qui n'est pas en notre pouvoir et qui agit suivant le sien, et même malgré nous, comme par exemple la nécessité de la mort, évidemment nos volontés qui, selon la direction qu'elles prennent, font que nous vivons, les uns bien, les autres mal, n'obéissent pas à une nécessité de cette nature. Car nous faisons beaucoup de choses qu'assurément nous ne ferions pas, si nous voulions ne pas les faire, et de ce nombre sont nos actes mêmes de vouloir, qui existent, si nous voulons, et qui n'existent pas, si nous ne voulons pas : car si nous ne voulions pas, évidemment nous ne voudrions pas. Mais si nous prenons ce mot de nécessité pour signifier la cause qui nous fait dire : Il est nécessaire que telle chose soit ou arrive ainsi ; nous n'avons, que je sache, aucun lieu de craindre qu'une nécessité de cet autre genre ne dépouille notre volonté de son libre arbitre. Car nous ne plaçons pas sans doute sous l'empire de la fatalité la vie et la prescience de Dieu, lorsque nous disons : Il est nécessaire que Dieu vive toujours, et qu'il connaisse tout par sa prescience ; pas plus que nous ne portons atteinte à sa puissance quand nous disons, qu'il ne peut ni mourir, ni être trompé : car s'il ne le peut pas, c'est que, s'il le pouvait, sa puissance elle-même en serait amoindrie. Et c'est avec raison qu'on l'appelle Tout-Puissant, quoiqu'il ne puisse pas mourir et qu'il ne puisse pas être trompé. Car s'il est toutpuissant , c'est parce qu'il fait ce qu'il veut , et non pas parce qu'il pourrait souffrir ce qu'il ne voudrait pas, puisque s'il souffrait ce qu'il ne voudrait pas souffrir, par-là même il ne/ serait pas tout-puissant. Ainsi, c'est précisément parce qu'il est tout-puissant, que certaines choses lui sont impossibles. Lors donc que nous disons : « Quand nous voulons , il est nécessaire que cela se fasse par notre libre arbitre , » nous énonçons une

(i) Cf. Traités choisis de saint Augustin, t. II, p. 187-i93é

vérité incontestable, mais nous ne soumettons pas pour cela notre libre arbitre à une nécessité qui nous ôte la liberté. Nos volontés sont donc à nous : elles font tout ce que nous faisons quand nous le voulons, et que nous ne ferions pas si nous ne le voulions pas (1). »

12. Le même, Exposit. capilis V Epistolœ ad Galatas : « En ce que l'Apôtre dit ici , que la chair a des désirs contraires à ceux de l'esprit, et que l'esprit en a de contraires à ceux de la chair, et qu'ils sont opposés l'un à l'autre, de sorte que vous ne faites pas les choses que vous voudriez, on s'imagine que l'Apôtre a l'intention de nier l'existence de notre libre arbitre, et on ne veut pas comprendre que ces paroles s'appliquent à ceux qui refusent d'être fidèles à la grâce de la foi , qui seule peut leur donner la force de se conduire selon l'esprit, et de ne pas accomplir les désirs de la chair. C'est en conséquence de ce refus de fidélité, qu'ils sont réduits à l'impuissance de faire le bien même qu'ils voudraient. Car ils voudraient faire les œuvres de justice marquées dans la loi ; mais ils sont vaincus dans ce travail par les désirs de la chair, dont les séductions leur font abandonner la grâce de la foi. »

13. Le même, Lib. octoginta trium quœstionum, q. 24 : « Dieu est incomparablement supérieur en bonté et en justice à tous les hommes, quelque bons et quelque justes qu'ils puissent être. Réglant donc et gouvernant tout avec une souveraine justice, il ne souffre pas que personne soit puni injustement, ou injustement récompensé. Or, c'est le péché qui mérite punition, comme ce sont les bonnes actions qui méritent récompense. Mais d'un autre côté, on ne peut imputer justement aucun péché, pas plus qu'aucune bonne action , à celui qui ne fait rien par le mouvement de sa propre volonté. Le péché, comme la bonne action, doit donc être laissé au libre arbitre de l'homme. »

14. Le même, Lib. III Hypognosticon, c. 10, après avoir dit, c. 9 : « L'apôtre saint Paul a dit (Rom., VIII, 26) : L'Esprit de Dieu nous aide dans notre faiblesse : car nous ne savons ce que nous devons demander à Dieu dans nos prières, pour le prier comme il faut; mais le Saint-Esprit lui-même prie pour nous, c'est-à-dire nous fait prier par des gémissements ineffables, saint Augustin ajoute : « Il y a donc en nous un libre arbitre, dont on ne saurait nier l'existence sans cesser d'être catholique; et en même temps,

(1) Cf. La Cité de Dieu, trad. de Moreau, t. Ier, p. 261-262. VI. 20

30C) TRAITÉ DR LA CHUTE DE î/lTOMMÉ

c'est être catholique, que de dire qu'on ne peut ni commencer, ni achever sans le secours de Dieu aucune bonne action, j'entends, aucune action qui puisse entrer dans le plan de ses desseins pour notre salut éternel. A quels autres en effet, qu'à des hommes doués de libre arbitre, est-il dit dans les Psaumes : Venez, mes enfants, écoutez-moi, je vous enseignerai la crainte du Seigneur (Ps. XXXIII, 12), et dans l'Evangile par ces paroles de Notre-Seigneur à ses disciples : Quiconque écoute mes paroles et les met en pratique (Matth., VII, 24), comme par ces autres : Vous êtes mes amis, si vous faites les choses que je vous commande (Jean, XV, 14); et dans les épîtres aux Corinthiens : Cela vous est utile; et vous n'avez pas seulement commencé les premiers à faire cette charité, mais vous en avez de vous-mêmes formé le dessein dès l'année passée : achevez donc maintenant ce que vous avez commencé dès-lors, afin que comme vous avez une si prompte volonté d'assister vos frères, vous les assistiez aussi effectivement de ce que vous avez (II Cor., VIII, 10-11 )? Il y a bien d'autres passages semblables tant dans l'Ancien que dans le Nouveau-Testament, que je m'abstiens de rapporter pour ne pas fatiguer mes lecteurs. Mais comment serait-il rendu à chacun selon ses œuvres au jour du jugement, s'il n'y avait pas de libre arbitre dans l'homme? Et c'est pour cela qu'il n'y a pas d'acception de personnes en Dieu. Ainsi tous ceux qui ont péché sans être sous la loi, périront aussi sans être jugés par la loi; et tous ceux qui ont péché étant sous la loi, seront jugés par la loi (Rom., II, 6, 12). Donc dans toute œuvre sainte agit d'abord la volonté de Dieu , puis la libre volonté de l'homme, c'est-à-dire que c'est Dieu qui opère, et l'homme qui coopère. »

15. Origène, Philocaliœ, c. 21 : « Rejeter sa faute sur les objets qui nous entourent, et s'en tenir soi-même innocent, c'est s'assimiler aux pierres et aux troncs de bois qui ne reçoivent d'action que de moteurs étrangers, c'est parler contrairement à la vérité et à la raison; mais de plus, c'est vouloir altérer en soi la notion du libre arbitre. Car si nous demandons à ces hommes ce que c'est que le libre arbitre, ils répondront que le libre arbitre existe en nous, s'il ne se trouve point d'obstacle extérieur qui nous pousse à faire le contraire de ce que nous voudrions. Accuser la faiblesse de son organisation corporelle, c'est encore évidemment s'élever contre la raison. Car les caractères les plus portés à l'intempérance ou les plus indomptables se corrigent , s'ils écoutent les conseils de

Et DE SA JUSTIFICATION. 307

la sagesse, et tel est souvent l'heureux changement qui s'opère en eux, que devenus d'une chasteté exemplaire de très-incontinents qu'ils avaient d'abord été, ils ne semblent plus être les mêmes hommes qu'on connaissait auparavant. De même on en verra changer leur caractère brutal en de telles habitudes de douceur, que ceux mêmes dont les mœurs n'auront jamais rien eu de rude, paraîtront de mœurs grossières en comparaison de ces hommes en qui se sera opérée cette métamorphose. Nous en verrons au contraire de très-réglés dans leurs mœurs se laisser corrompre par de mauvaises sociétés, et sortant de cette modération de conduite dont ils avaient donné l'exemple dans leurs premières années, donner dans tous les excès, quoique parvenus déjà à un âge mûr, après s'être si bien soutenus dans leur jeunesse malgré l'instabilité propre à cet âge. Ilest donc évident que, si nous ne sommes pas les maîtres des choses qui existent en dehors de nous, notre raison est toujours maîtresse de juger de l'usage bon ou mauvais qu'elle en fera. Or, que ce soit en effet notre affaire, et non celte de Dieu, que nous vivions conformément aux lois de l'honnêteté; que ce soit là ce que Dieu demande de nous, et que les choses extérieures, ou le destin, comme le pensent quelques-uns, ne nous imposent à cet égard aucune nécessité, c'est ce que nous atteste le prophète Michée par ces paroles : 0 homme, je vous dirai ce qui vous est utile et ce que Dieu demande de vous : c'est que vous agissiez selon la justice, et que vous aimiez la miséricorde, et que vous marchiez en la présence du Seigneur avec une vigilance pleine d'une crainte respectueuse (Mich., VI, 8). Moïse dit de même à son peuple : Je vous ai proposé le chemin de la vie et celui de la mort, four que vous choisissiez te bien et que vous y persévériez (Deut., XXX, 19). Isaïe dit aussi (I, 19-20) : Si vous voulez m' écouter, vous serez rassasiés des biens de la terre. Que si vous ne le voulez pas, et que vous m'irritiez contre vous, l'èpèe vous dévorera : car c'est le Seigneur qui l'a prononcé de sa bouche. David, à son tour, fait dire à Dieu dans les Psaumes : Si mon peuple m'avait écoulé, si Israël avait marché dans mes voies, j'aurais pu humilier facilement ses ennemis, et j'aurais appesanti ma main sur ceux qui les affligeaient (Ps. LXXX, 14-15). Ces paroles font voir que ce peuple était laissé le maître d'écouter Dieu et de marcher dans la voie de ses commandements. Et le Sauveur lui-même, quand il dit : Mais moi, je vous dis de ne point résister au méchant; et : Quiconque se mettra en colère contre son frère, méritera d'être condamné par le jugement; et : Quiconque

aura regardé une femme avec un mauvais désir pour elle, a déjà commis l'adultère dans son cœur (Matth., V, 59, 22, 28); et lorsqu'il énonce tant d'autres maximes, que fait-il autre chose que de nous marquer qu'il est en notre pouvoir d'observer ce qu'il nous prescrit? Et c'est pour cela que nous méritons d'être condamnés par le jugement, lorsque nous refusons de nous y soumettre. De là encore ces paroles : Celui qui entend les paroles que je dis et qui les pratique sera comparé à un homme sage qui bâtit sa maison sur la pierre, etc. Mais quiconque entend les paroles que je dis et ne les pratique pas, est semblable à un homme insensé qui bâtit sa maison sur le sable, etc. (Matth., VII, 24 et s.) Et ce qu'il dit à ceux qui sont à sa droite : Venez les bénis de mon père, etc. Car j'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire; montrent évidemment que s'il leur promet des récompenses, c'est qu'ils ont agi pour s'en rendre dignes ; comme les menaces qu'il fait aux autres de leur dire un jour : Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel, il les leur fait parce qu'ils auront mérité le blâme. Voyons aussi comment saint Paul fait voir par ce qu'il dit que nous avons la liberté, et que de nous dépend notre salut ou notre damnation : Est-ce que vous méprisez, dit-il, les richesses de la bonté, de la patience et de la longanimité de Dieu? Ignorez-vous que la bonté de Dieu vous invite à la pénitence? Et cependant, par votre dureté et par l' impénitence de votre cœur, vous vous amassez un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun ses œuvres, en donnant la vie éternelle à ceux qui par leur persévérance dans les bonnes œuvres, cherchent la gloire, l'honneur et l'immortalité; et répandant sa fureur et sa colère sur ceux qui ont l'esprit contentieux, et qui ne se rendent point à la vérité, mais qui embrassent l'iniquité. L'affliction et le désespoir accablera l'âme de tout homme qui fait le mal, du Juif premièrement, et puis du gentil (Rom., H, 4-10). Vous trouverez dans les Ecritures mille autres passages qui supposent également le libre arbitre dans l'homme. Mais puisque nos adversaires prétendent trouver, tant dans l'Ancien-Testament que dans le Nouveau, certains passages qui supposent que, même sans libre arbitre, on peut observer les commandements et par-là se sauver, ou les enfreindre et par-là se perdre, nous allons exposer leurs objections et y répondre de manière à ce que les choses que nous allons dire puissent servir à expliquer les autres passages où la liberté de l'homme scmlilc cU'c é^.ûomeol niée, a

Origène rapporte ici jusqu'à six passages de l'Ecriture, et résout les objections qu'on pourrait faire contre l'existence de notre libre arbitre.

1G. Le même, Hom. II ex diversis : « // a donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu à tous ceux qui l'ont reçu, c'est-à-dire à ceux qui croient en son nom (Jean, I, 12). Ici ce ne sont plus seulement les êtres doues de raison qu'on distingue des êtres inanimés, mais ceux qui reçoivent de bon cœur le Verbe incarné, de ceux qui refusent de le recevoir. Les fidèles croient la venue du Verbe, et reçoivent volontiers leur souverain Maître ; les impies au contraire le renient et le repoussent avec obstination, les Juifs par motif d'envie, et les païens par ignorance. A ceux qui le reçoivent il donne le pouvoir d'être faits enfants de Dieu; à ceux qui ne le reçoivent pas il accorde le temps de ebanger leur volonté et de se résoudre enfin à le recevoir. Car personne n'est dans l'impuissance de croire au Fils de Dieu, et de devenir soi-même enfant de Dieu. C'est là une chose qui dépend du choix de l'homme et de sa coopération à la grâce. A qui a-t-il donné le pouvoir d'être faits enfants de Dieu? A ceux qui le reçoivent et qui croient en son nom. »

47. Le même, sur le chapitre XIII de saint Matthieu : <c Le royaume des cieux est dit semblable à un filet jeté dans la mer, non pas dans le sens imaginé par quelques-uns qui enseignent que toutes les choses qui existent sont soumises au destin (1), et qui voudraient que ces différentes espèces de poissons que ramasse le filet indiquassent les différentes espèces tant de justes que de méchants. Un tel sens est contredit par les Ecritures, qui témoignent partout que l'homme est libre, et par les reproches qu'elles adressent aux pécheurs, et par les éloges qu'elles décernent aux justes, puisque ni les premiers ne seraient dignes de blâme, ni les seconds ne mériteraient des louanges, si leurs bonnes ou leurs mauvaises actions venaient de ce qu'ils seraient, les uns de l'espèce des bons, et les autres de l'espèce des méchants. En effet, que les poissons soient les uns bons et les autres mauvais, cela ne vient point des différentes qualités de leurs âmes,

(1) Il y a dans la version latine v'erbo, au lieu de fato que je suppose qu'il devrait y avoir. On en verra la raison dans la suite du contexte; à moins qu'on ne veuille entendre que, dans l'opinion de ces fatalistes, ce serait le Verbe qui aurait fait les uns de l'espèce des bons, les autres de l'espèce des méchants : ce qui revient au sens que je donne aussi à la phrase.

mais de ce que le Verbe, qui connaît tout, a dit : Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l'eau (G en., I, 20), et qu'alors Dieu créa les grands poissons, et tous les animaux à nageoires que les eaux produisirent selon leur espèce. En ce moment-là donc les eaux produisirent tous les animaux à nageoire dans leurs diverses espèces, la raison de leurs différences n'étant point en eux-mêmes. Au lieu que c'est nous-mêmes qui sommes cause que nous soyons, les uns bons et les autres mauvais, et que nous méritions les uns d'être élus et les autres d'être réprouvés. Car la cause de notre malice n'est pas dans notre nature, mais dans notre volonté, qui, étant libre, se porte d'elle-même à mal faire. De même, la cause de notre justice n'est point dans notre nature, qui, s'il en était autrement, ne serait plus susceptible d'injustice, mais dans le verbe (1) que nous avons reçu, et qui nous rend justes. D'ailleurs, parmi tous ces poissons qui remplissent les eaux, vous ne les verrez pas passer, les uns d'une mauvaise espèce à une meilleure, les autres d'une bonne espèce à une mauvaise ; au lieu que parmi les hommes vous en verrez toujours passer du mal au bien, comme d'autres abandonner la vertu pour tomber dans le dérèglement. Et dans ces paroles du Prophète : Si le juste se détowne de la voie de la justice qu'il suivait, et qu'il commette V injustice, etc. (Ezech., XVIII, 24), que nos adversaires nous disent si l'homme injuste qui se détourne de son iniquité pour observer les préceptes du Seigneur, pour pratiquer la justice et la miséricorde, était de la nature des justes lorsqu'il commettait l'injustice? n'aurait-il pas été plutôt alors de la nature des méchants? Et de quelle nature devra-t-on dire qu'il sera, lorsqu'il se sera détourné de son iniquité? Et s'il était d'une nature mauvaise lorsqu'il commettait l'iniquité, comment pourrait-il être ensuite d'une nature bonne? Vous ne saurez pareillement que dire du juste qui se détourne des voies de la justice pour se livrer à l'iniquité : car assurément il n'était pas d'une nature mauvaise, lorsqu'il était juste et qu'il pratiquait la justice; et une mauvaise nature ne peut pas plus se porter à ce qui est juste

(i) Au lieu de traduire par verbe le mot latin verbum qui se trouve ici, ne serait-il pas plus conforme au sens d'Origène de traduire ce mot, ou plutôt le mot grec, par raison ? Et ce mot grec, qu'il ne m'est pas possible de vérifier, ne serait-il pas loyo$ qui signifie indifféremment verbe ou raison ? Il en est de même du mot verbum rapporté plus haut, et auquel correspondait peut-être dans le grec un mot signifiant indifféremment destin ou parole.

qu'un mauvais arbre ne peut produire de bons fruits. De même, celui qui serait bon de sa nature, comme les natures sont immuables, ne pourrait pas se détourner de la pratique du bien pour passer à celle du mal, ou pour faire toutes les iniquités dont rénumération est donnée par le Prophète. En conséquence, nous devons penser que cette comparaison du royaume des cieux avec un filet jeté en mer a pour objet de marquer les différentes dispositions qui se trouvent dans les hommes par l'effet de leurs propres volontés, et qui les rendent dignes de blâme ou de louange, selon qu'ils se portent volontairement soit au vice, soit à la vertu. »

18. S. Chrysostôme, Hom. XXX (al. 29) in Matthœum: a II faut traiter avec une grande douceur les maladies de nos frères, parce que celui qui ne se retire du vice que par une crainte purement humaine, y retombera bientôt. Ce fut pour cette raison que Jésus-Christ défendit d'arracher l'ivraie de son champ, voulant que, par la patience, on invite les pécheurs à faire pénitence. On a vu quelquefois des pécheurs touchés par ce moyen d'un profond regret, et devenir très-vertueux de corrompus qu'ils étaient. Saint Paul, le publicain, le bon larron, en sont des exemples. Ce n'était d'abord que de l'ivraie ; ils furent changés ensuite en grain excellent. Les semences de la terre ne sont point susceptibles de ce changement ; mais les affections des hommes peuvent être ainsi changées : car la volonté n'est point liée ni assujettie aux lois inviolables de la nature, et Dieu l'a gratifiée du don de liberté.

w Ainsi , lorsque vous voyez quelque ennemi de la vérité , faites tous vos efforts pour le guérir ; ménagez-le, tacbez de l'attirer au bien, exhortez-le à la vertu, montrez-lui l'exemple d'une vie pure, parlez-lui d'une manière édifiante, témoignez-lui dans tous ses besoins une charité parfaite ; tentez toutes sortes de voies pour le retirer de son égarement (I). »

19. Le même, Hom. IX in Joannem, expliquant ces paroles du chapitre I : Dédit eis potestatem filios Dei fieri : « Partout l'Evangile nous fait voir, comme ici , que nous ne sommes point forcés ou contraints, soit au mal, soit au bien, mais que nous sommes là-dessus tout-à-fait libres, »

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