NOTICE SUR CANISIUS. XXXV
» le choix qu'il a fait de Canisius pour le faire évêque » de sa capitale , et je me sens porté d'inclination à le » seconder ; mais voyez là-dessus le père Ignace , ame- » nez-le ici , et tâchons l'un et l'autre de le faire entrer » dans ce sentiment. » — « Ah! si Votre Sainteté me » renvoie là, répartit l'ambassadeur, c'est la même chose » que si elle refusait absolument cette grâce au roi mon » maître : ce Père est là-dessus d'une fermeté à toute » épreuve. » En effet, la chose en demeura là; car quelques ressorts qu'on fit jouer de tous côtés pour l'ébranler, Ignace demeura ferme, et protesta toujours qu'il n'était ni du bien de sa compagnie, ni même de celui de l'Eglise, que Canisius fût attaché à un lieu particulier, et qu'un zèle aussi ardent que celui de cet homme apostolique devait être prêt à se rendre au moindre signe de son supérieur partout où l'intérêt de la gloire de Dieu l'appellerait.
» Ferdinand ne put dissimuler le chagrin qu'il eut de la fermeté du général , et parut ensuite demander d'un ton si absolu, que du moins on laissât à Canisius pendant quelque temps l'administration de l'évêché, qu'Ignace, craignant d'aigrir davantage l'esprit du prince , se rendit à ce qu'il voulut , mais à condition que Canisius , en prenant toutes les peines attachées à cette charge, ne toucherait nullement aux revenus qui la relevaient aux yeux du monde.
» Ce ne fut pas une petite peine de porter l'homme de Dieu à accepter cet emploi , soit qu'il redoutât jusqu'à l'ombre des dignités ecclésiastiques , soit qu'il prévît bien que tous les soins qu'il pourrait prendre n'auraient point tout le succès qu'on attendait de son zèle. Quelque, saintes que fussent les intentions du roi, par un malheur assez ordinaire à la cour, elles n'étaient pas suivies; les ministres de ce prince , dans l'exécution qui dépendait d'eux, par je ne sais quels motifs , trouvaient souvent des inconvénients qui arrêtaient les plus beaux projets.
» Dieu seul connaît ce qu'un cœur véritablement pénétré du désir de procurer sa gloire souffre en de pareilles circonstances ; mais on ne demande pas toujours d'un médecin
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spirituel qu'il guérisse les âmes : il suffit qu'il ne néglige rien pour le faire. Canisius n'eut rien à se reprocher làdessus : il était l'homme du monde le plus laborieux et le plus attaché à ce qu'il croyait être de son devoir. Aussi parut-il à Ferdinand plus digne que jamais de l'épiscopat, dont il remplissait si bien toutes les charges ; et ce prince poursuivit une troisième fois cette affaire à Rome avec tant de chaleur et de succès auprès du nouveau pape Paul IV, que le P. Ignace en fut alarmé; mais le cardinal de Car pi le rassura, en lui disant qu'elle dépendrait toujours de Canisius; que Sa Sainteté en jugerait uniquement sur ce que ce Père lui en écrirait, et qu'elle ne l'obligerait jamais à accepter cet évêché , s'il persistait constamment à le re* fuser. Ignace, qui connaissait à fond la vertu de Canisius, ne douta plus après cela que la chose ne fût rompue. Canisius écrivit en effet au pape, et parla en même temps au roi des Romains avec tant d'efficacité , que le pape se rendit à ses raisons , et que le roi , sensible à l'embarras où il le voyait , ordonna à son ambassadeur de se désister de ses poursuites. Cette affaire dura quatre ans, et si nous l'avons racontée de suite, malgré les incidents dont elle fut embarrassée et les autres événements de l'époque qui la retardèrent, c'est uniquement pour en présenter le tableau d'une manière plus nette aux yeux des lecteurs.
» Pendant que le roi Ferdinand travaillait avec tant de persistance à attacher Canisius au siège de la première église de ses Etats , plusieurs autres princes faisaient tous leurs efforts pour l'attirer dans les leurs. Le vayvode de Transylvanie, pour cette province; l'évèque de Strigonie ou de Gran , pour la Hongrie ; celui de Breslau , pour la Silésie , lui écrivirent pour le prier de venir à leur secours, ou de leur envoyer du moins des ouvriers formés de sa main pour s'opposer aux progrès de l'hérésie , qui devenait tous les jours plus menaçante. Crommer, à son tour, historien polonais , qui était pour lors à Vienne en qualité d'envoyé du roi Sigismond , fut si charmé du mérite de Canisius , qu'étant de retour en Pologne , il donna envie à tous les
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grands du royaume, par ce qu'il leur en dit, de le voir et de conférer avec lui des moyens d'y arrêter les progrès de l'hérésie. L'évêque de Warmie entre autres, ce célèbre Stanislas Osius, qui fut depuis cardinal et légat du pape au concile de Trente , où il eut l'honneur de présider au nom de Sa Sainteté , résolut dès lors de fonder un collège de Jésuites à Braunesberg , ville de son diocèse , où il faisait d'ordinaire sa résidence ; il lui écrivait souvent depuis ce temps-là , le consultait sur les matières de la religion et lui envoyait ses livres à corriger. Enfin , il lia avec lui le plus saint et le plus doux commerce , lui donnant en toutes sortes d'occasions des marques de l'amitié dont il Ta toujours honoré.
» Il n'y a que ceux qui sont pénétrés d'un véritable zèle
pour les intérêts de la religion qui peuvent comprendre ce
que le cœur de Canisius souffrait à la vue des ravages que
l'hérésie continuait à causer dans tous les pays du Nord. Il
redoublait ses prières et ses austérités pour obtenir du
secours de Celui qui seul peut le donner ; il eût souhaité
pouvoir se multiplier, en quelque façon, pour travailler à
réparer la gloire de Dieu dans tous les lieux où elle était
outragée. On voit un effet de ce zèle admirable dans les
lettres qu'il écrivit en ce temps-là de Vienne à saint Ignace
et aux Pères de sa compagnie qui étaient à Rome ; ce qu'il
faisait en Autriche ne lui paraissait rien auprès de ce qu'il
eût souhaité de faire par toute la terre. « Je me sens dis-
» posé , marquait-il dans ces lettres , à aller travailler au
» salut des peuples les plus abandonnés, et à passer en
» Pologne, en Lithuanie, en Moscovie, dans la Tartarie,
» jusqu'en Chine, etc. »
| » Mais, quelque édifié que fût Ignace de ces grands sentiments, il n'eut garde d'y déférer : convaincu des vues que la Providence avait sur Canisius pour le bien de l'Allemagne, il jugea devoir l'y attacher toujours davantage par le nouvel emploi qu'il lui donna. En effet , ayant résolu de former une province des collèges fondés depuis peu dans l'empire, il lui ordonna d'en prendre soin. On ne peut dire tous les