NOTICE SUR CAMS1US. IX
estampes justifient, que, pour se fortifier dans ce sentiment, et se précautionner en même temps contre la vanité , qui se glisse imperceptiblement dans l'esprit des gens d'étude , quand ils ne sont pas solidement humbles, il avait toujours une tête de mort sur sa table lorsqu'il étudiait : c'était là le livre qui ne le flattait pas ; il le consultait à tout moment, et il en tirait ces grandes maximes de vertu qui mirent pendant le reste de ses jours son humilité hors des atteintes de la vaine gloire , au milieu des applaudissements dont Notre-Seigneur récompensa partout sa doctrine et sa vertu.
» Un homme occupé de l'étude et de la pensée de la mort a peu de commerce avec le monde : Canisius, content d'un petit nombre d'amis choisis, que la conformité d'inclinations lui rendait plus familiers , leur témoignait souvent le mépris qu'il faisait du monde, et le désir qu'il sentait en lui de le quitter. Voici de quelle manière Dieu lui en fit accomplir le dessein, et lui fit en même temps connaître sa vocation.
» Le Père Pierre Lefèvre , le premier que saint Ignace s'était associé à Paris pour l'établissement de la compagnie de Jésus, ayant été appelé de Spire à Mayence par le cardinal Albert de Brandebourg qui en était archevêque , y fut arrêté plus longtemps qu'il ne s'y attendait , à cause des guerres qui duraient toujours entre Charles - Quint et François Ier. En attendant que les chemins fussent devenus libres pour qu'il pût se rendre au concile de Trente où il avait été appelé, il fut prié par le cardinal-archevêque d'expliquer l'Ecriture sainte dans son université, et il s'acquitta de cet emploi avec un succès qui répondit à l'attente qu'on avait conçue de sa haute réputation. Mais son zèle ne put se contenir dans des bornes si étroites : il se répandit encore avec bien plus d'éclat dans la chaire et dans la conversation, dans les conférences particulières avec les hérétiques , mais surtout dans les retraites qu'il faisait faire, selon la méthode de saint Ignace, à toutes sortes de personnes, qui s'empressaient de se mettre sous sa conduite ; car c'était là le moyen le plus ordinaire que les jésuites employaient alors pour la
X NOTICE SUN CANISIUS.
réformation des mœurs, et pour porter les fidèles à une plus haute perfection.
» Le bruit des changements merveilleux que Lefèvre opérait dans les cœurs étant parvenu jusqu'à Cologne , Canisius en fut vivement frappé. Il conçut aussitôt , par un certain sentiment intérieur , que cet homme pourrait bien être celui que Dieu lui avait destiné pour lui marquer les voies qu'il devait tenir, et ce qu'il devait faire pour son service. Il part en même temps , emporté par je ne sais quelle impression que l'esprit de Dieu fait quelquefois dans les cœurs , et se rend à Mayence. Par bonheur , ou plutôt par un effet singulier de la Providence, il vint loger chez un ecclésiastique nommé Conrade , qui , plein de cet esprit de ferveur qu'il avait puisé dans la retraite , faisait autant d'honneur à son caractère par la vie nouvelle qu'il menait, qu'il l'avait déshonoré auparavant par une conduite tout-àfait déréglée. Ce que cet ecclésiastique lui dit de la capacité et du zèle de Lefèvre augmenta dans son cœur le désir de le voir et de lui parler. Il fut aisé de lui ménager une entrevue avec ce célèbre directeur. Un air de sainteté , qui dès son premier abord paraissait à toutes ses manières , ravit Canisius ; il se mit aussitôt entre ses mains avec une simplicité d'enfant; il lui découvrit avec une candeur admirable toutes ses peines , tous ses désirs , tous les mouvements de son cœur ; il fit les exercices spirituels sous sa conduite , et avec tant de ferveur, mais surtout de fruit, qu'avant même qu'il les eût achevés , il fut convaincu que Notre-Seigneur l'appelait à faire servir dans sa compagnie les talents qu'il avait reçus de sa main. Dès ce moment , il s'engagea par vœu à y entrer; il demanda cette grâce à Lefèvre, et l'obtint de lui , sous le bon plaisir de son supérieur ; il ajouta plusieurs autres vœux qui sont des preuves sensibles de son zèle, de son humilité, et de son parfait détachement de toutes les choses créées ; enfin il conclut cette première offrande qu'il faisait à Dieu de lui-même, par ces belles paroles, qui marquent la parfaite disposition où il était de ne jamais la révoquer : « Je conjure les supérieurs de vouloir bien avoir