XCVIII NOTICE SUR CANISIUS
» Le pape approuva la pensée du nonce; la chose fut proposée par ses ordres au sénat de Fribourg, et Sa Sainteté , à l'insu même des jésuites , destina de son propre mouvement à la fondation du collège un bénéfice qui venait de vaquer dans cette même ville.
» Au premier bruit qui se répandit dans le pays que les jésuites allaient y être introduits , la haine des hérétiques se réveilla contre ces pères; on renouvela en même temps contre eux toutes les anciennes calomnies, et l'on y en ajouta de nouvelles. Les catholiques qui n'avaient jamais vu de jésuites , surpris extrêmement des étranges portraits qu'on leur faisait de ces religieux, eurent d'abord de la peine à se défendre de toutes les préventions qu'ils en concevaient naturellement : c'est à cette occasion que la Providence avait attaché l'arrivée de Canisius dans ce pays.
» Le nonce jugea que le moyen de dissiper ces préventions , était d'engager ce Père à venir lui-même travailler au salut de ces peuples , et que la seule présence de ce saint vieillard y ferait l'apologie de sa compagnie : il en écrivit à ses supérieurs. Canisius eut ordre d'aller immédiatement trouver le nonce; les incommodités de l'âge, de la saison, du voyage , ne sont point capables d'arrêter le zèle d'un homme véritablement obéissant. Il part aussitôt , il s'engage dans les Alpes au fort de l'hiver, il se rend auprès du nonce qui l'attendait à Lucerne , et qui voulait le conduire luimême à Fribourg. Dans le voyage, l'un et l'autre eurent l'honneur d'avoir part au calice du Seigneur. Comme ils entraient dans Berne , ils trouvèrent tout le peuple assemblé à l'occasion d'un criminel qu'on allait exécuter à mort. La vue de ces étrangers , que ces hérétiques reconnurent à leurs habits pour des prêtres de l'Eglise romaine, fut pour eux un sujet de divertissement. Ces sortes de gens, par l'effet d'une charité qui est sans doute particulière au nouvel évangile, croyant que tout leur était permis à l'égard de ce qu'on appelait prêtre et religieux , chargèrent ceux-ci d'injures , et firent mille insultes au nonce et à tous ceux de sa suite : on les poursuivit avec des huées et des moqueries
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sanglantes, on leur jeta de la neige et de la boue. Parmi cette troupe tumultueuse , il y eut un artisan , homme insolent et emporté , qui , s'étant approché du prélat , tâcha de le renverser de dessus sa mule , en lui disant , aussi bien qu'à Canisius, de la manière du monde la plus brutale 'et avec toutes sortes d'imprécations , qu'ils étaient l'un et l'autre bien plus dignes de l'infâme supplice de la potence , que ce misérable voleur qu'on y allait attacher. Il est vrai que le magistrat , qui fut informé dans la suite de la qualité des étrangers, désapprouva le procédé de cette insolente populace, et qu'il envoya des députés à Fribourg , pour en faire satisfaction au nonce , qui s'était plaint avec justice de ce qu'on avait violé le droit des gens en sa personne ; mais le Ciel , jaloux de l'honneur de ses ministres , ne fut pas longtemps sans faire éclater sa vengeance sur la tête de ce scélérat , qui avait osé insulter l'oint du Seigneur. Convaincu d'un crime infâme , il fut condamné à mort , et il souffrit, cette même année et dans ce même endroit, le honteux supplice qu'il avait si indignement souhaité à ces deux illustres personnages.
)> Autant le nonce avait reçu d'outrages à Berne , autant il reçut d'honneurs à Fribourg. Dès la première visite de cérémonie qu'on lui rendit : « Voici un homme , dit-il en )> montrant Canisius , qui doit vous être bien cher ; vous » ne sauriez le garder assez précieusement : c'est un saint , » dont vous devez vous faire honneur d'avoir les reliques » dans votre ville. » La suite a vérifié que l'évêque parlait en homme inspiré ; à peine eut-on vu Canisius l'espace de quelques jours , que les habitants de Fribourg disaient de ce saint religieux , que ce n'était point sur le témoignage du nonce qu'ils l'estimaient , mais sur ce qu'ils en voyaient eux-mêmes de leurs propres yeux. Ils le respectaient comme leur maître , ils l'aimaient comme leur père , ils le révéraient comme leur apôtre et leur patriarche : c'est l'éloge qu'ils gravèrent sur son tombeau après sa mort. Canisius avait réciproquement pour eux le zèle le plus ardent et le plus tendre; à la réserve de deux ou trois petits voyages,
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qui le tirèrent de Fribourg pour assister aux congrégations de son ordre, il n'en sortit plus durant les dix-sept dernières années de sa vie. Une fois même qu'il était disposé à partir, pour suivre les ordres de l'obéissance qui l'appelait alors , comme si le Ciel , de concert avec les habitants , eût formé un obstacle à sa sortie , il fut arrêté subitement par une maladie , qui ne dura qu'autant de temps qu'il en fallait pour faire comprendre à ses supérieurs , que cette nouvelle destination venant de plus haut , ils ne devaient point la contrarier. Aussi tous les habitants disaient hautement , que n'ayant point encore de corps de saints dans leur ville, ils ne permettraient jamais qu'on leur enlevât un homme, qui après sa mort la rendrait considérable par la protection qu'ils attendaient de ses reliques. Le Ciel ne tarda pas à vérifier cet oracle par les miracles qui s'opérèrent au tombeau du serviteur de Dieu. Encore aujourd'hui, on y accourt de tous les endroits , et les peuples le regardent comme un des monuments les plus saints que la piété des fidèles ait non-seulement en Suisse , mais encore dans toute l'Allemagne.
» Canisius ne fut pas plus tôt arrivé à Fribourg , que s' étant fait un plan fidèle du pays , il régla ses soins sur les besoins que la religion y avait , et dans la ville , et dans les quatre-vingts paroisses qui dépendaient de la seigneurie. Sa douceur et son humilité lui ayant concilié tous les cœurs, il entreprit de réparer les désordres que le mélange des hérétiques y avait causés. Il commença dans ce but à prêcher régulièrement toutes les fêtes et tous les dimanches dans la grande église dédiée à saint Nicolas; il faisait souvent en d'autres jours des instructions familières au peuple et des catéchismes aux enfants. La vérité , soutenue de la sainteté du prédicateur, produisit bientôt un changement admirable dans la doctrine et dans les mœurs , qui s'étaient ressenties elles-mêmes du venin de l'erreur. Au bout de quelque temps, tous ne parlèrent plus qu'un même langage ; de sorte que le sénat, suivant le conseil de Canisius, s'engagea par un serment solennel , au nom de toute la seigneurie , à con-
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server toujours la religion catholique, et à ne donner jamais entrée à aucune doctrine étrangère , dans toutes les terres de leur obéissance. Delà capitale , l'homme de Dieu étendit son zèle sur les peuples de la campagne : on voyait ce bon vieillard , aux jours qu'il avait destinés pour ces petites courses apostoliques , sortir de Fribourg le bâton à la main , et parcourir, à l'exemple du Sauveur, toutes les bourgades, aussi content que s'il eût eu à traiter avec les princes de l'empire : il visitait ces pauvres gens dans leurs cabanes , et loin de se rebuter de la grossièreté de leurs manières , il les consolait , les instruisait , les affermissait dans la piété ; après les avoir disposés à faire la même profession de foi qu'on avait faite dans la ville, il la reçut, par ordre du jénat , et il eut la consolation , en moins de deux années , d'avoir banni l'erreur de ce pays-là, et d'y avoir confirmé les peuples dans la religion catholique et apostolique romaine. »
Indépendamment de ces œuvres de zèle , « Canisius fit sa principale occupation de l'établissement du collège que la seigneurie voulait fonder à sa compagnie. L'affaire fut bientôt résolue , l'intérêt spirituel et temporel concourant à la terminer : comme il n'y avait point d'écoles publiques à Fribourg , on était obligé d'envoyer étudier les enfants ailleurs , et la proximité des lieux déterminait leur envoi à Lausanne, à Baie ou à Genève. Canisius , effrayé du danger que courait celte pauvre jeunesse abandonnée à elle-même jusque dans le sein de l'hérésie , crut devoir apporter un prompt remède à un mal si pressant ; il obtint pour cela du sénat un arrêt , par lequel tous les parents étaient obligés de rappeler sans délai ceux de leurs enfants qui étudiaient dans ces villes. Leur retour rendit le collège florissant; le grand nombre d'écoliers y mit de l'émulation , et il s'y fit un progrès sensible dans la piété et dans les lettres. Enfin cette maison, sous la conduite de Canisius, était comme un séminaire où se formaient des ouvriers évangéliques , qui se répandaient à certaines fêtes de l'année dans toutes les montagnes voisines. Lorsqu'ils partaient pour ces petites mis-
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sions, l'homme apostolique les animait, à l'exemple de leur saint fondateur, à y embraser les cœurs du feu que Notre- Seigneur est venu apporter sur la terre; et par là, il entretenait l'innocence, la religion et la piété parmi ces peuples, et leur donnait d'excellents préservatifs contre l'air contagieux que l'hérésie répandait dans tous les pays d'alentour.
» Le cardinal Borromée n'eut pas plus tôt appris à Milan le bien que Canisius faisait dans la Suisse, qu'il lui témoigna par ses lettres la joie qu'il ressentait des grands succès que Notre-Seigneur donnait à son zèle ; il lui marqua aussi le désir qu'il avait de lier un petit commerce avec lui , qui le mît à même d'être informé de ce qu'il jugerait être le plus nécessaire pour le bien spirituel des peuples que le pape avait confiés à ses soins. L'humble religieux, sensible autant qu'on peut l'être à l'honneur que lui faisait ce saint cardinal, lui obéit avec la même simplicité qu'il avait fait autrefois aux souverains pontifes lorsqu'ils lavaient obligé de leur faire part de ses pensées sur l'état des affaires de la religion en Allemagne.
» Dès qu'il vit le collège parfaitement établi et en état de se passer de ses soins, il agit auprès du Père général pour en remettre le gouvernement à quelque autre qui fût plus capable de le soutenir. Son grand âge lui servit de prétexte pour satisfaire là-dessus son humilité et le désir qu'il avait d'obéir. Il obtint ce qu'il souhaitait ; déchargé de l'obligation de veiller à la conduite des autres, il s'occupa plus que jamais aux exercices de la vie intérieure , dans lesquels il avait coutume de dire qu'il puisait de nouvelles forces pour agir avec le prochain : car, quelque affaibli que fût son corps par l'âge et le travail , il ne perdait jamais de vue le salut des autres, non plus que le soin de sa propre perfection.
» Son courage le soutint jusqu'à la soixante-huitième année de son âge dans les plus pénibles fonctions du ministère évangélique, avec autant de ferveur qu'il en avait montré dans la plus vigoureuse jeunesse; mais la nature épuisée ne fut plus à l'épreuve d'une si forte et si constante