‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, trChapitre 35 sur 68 · ARTICLE IL — DU JEUNE · texte numérisé non relu

ARTICLE IL — DU JEUNE

^ QneMiloii I.

Qu'est-ce que le jeune?

Ce mot présente plusieurs significations. Le grand jeûne, le jeune commandé à tous, c'est, dit saint Augustin, de s'abstenir de toute iniquité et des coupables voluptés du siècle. On distingue ensuite le jeûne appelé philosophique, qui est la tempérance et la sobriété dans le boire et le manger, vertu qui n'était pas inconnue des païens eux-mêmes, du moment où ils écoutaient la voix de la droite raison. Enfin il y a le jeûne ecclésiastique, qui consiste à se retrancher l'usage de la viande et ù se contenter d'un unique repas en certains jours, d'après l'usage et la loi de l'Eglise.

Rien de plus conforme à la piété et à l'esprit du christianisme, que le jeûne pris dans ce dernier sens, quand on s'y propose pour fin d'honorer Dieu, de dompter la chair et de la soumettre cà l'esprit, de produire de dignes fruits de pénitence, de pratiquer l'obéissance, ou enfin d'obtenir quelque grâce particulière de Dieu (IV).

Quid est jejunium ?

Non simplcx hiijus nominis est acccptio.

Magnum et générale jejunium Augustiuus

vocat ahstinere ab iniquitatibus et illicitis

volupialibus saeculi. Deindephilosophicum,

ut quidam vocant , jejunium , est parcimonia illa cibi ac potfts moralisque sobrietas , quâ temperalè etiam ab elhnicis sccundiim reclam rationem vivilsr. Terliô ecclesiasticum est jejunium , utpote chm juxla cerlum lilcclediac niorem atque prae-

TEMOIGNAGES DE LA TRADITION

1 . S. Augustin , Tract. XVIII in Joannem : a Le grand jeûne, le jeûne parfait et universel, consiste à s'abstenir de l'iniquité et des plaisirs criminels du siècle, en sorte que, renonçant à Timpiété et aux passions mondaines, nous vivions dans le siècle présent avec tempérance, justice et piété. A quoi l'Apôtre ajoute, pour marquer quelle doit être la récompense d'un jeûne de cette nature : Dans l'attente de la béatitude qiie nous espéronSj et de r avènement glorietix du Dieu auteur de toute félicité, de Jésus- Christ notre Sauveur ( Tit., II, 42). Nous observons donc en cette vie comme un carême d'abstinence lorsque nous vivons bien , et que nous nous abstenons du péché et des plaisirs déréglés (1). »

2. Le même, Lih, II quœstionum evangelicarum , c. 18 : « L'Ecriture nous prescrit à tous un jeûne général, qui ne consiste pas seulement à s'abstenir de certains mets, mais à réprimer toute volupté ou tout désir sensuel, w

3. S. JÉRÔME, liv. II contre Jovinien, c. 9 (al. 2) : <( Dicéarquc, dans ses livres d'antiquités et dans sa description de la Grèce, rapporte que, sous Saturne, c'est-à-dire au siècle d'or, quand la terre produisait tout d'elle-même, personne ne mangeait de viande, mais que tout le monde vivait des légumes et des fruits que la terre sans besoin de culture faisait sortir de son sein. Xénophon, dans ces huit volumes où il déroule la vie de Cyrus, roi des Perses, assure que ce peuple ne vivait que de farine d'orge, de cresson, de sel et de pain grossier. Le même Xénophon, Théophraste et presque tous les historiens de la Grèce nous vantent la modeste table et la frugalité des Lacédémoniens.

» Le stoïcien Chérémon, personnage très-éloquent, raconte des anciens prêtres de l'Egypte, que, laissant de côté toutes les affaires, et tous les soins du monde, ils vivaient toujours dans le temple, contemplaient la nature des choses, la marche des astres et les causes de leurs révolutions; n'avaient aucun commerce avec les personnes du sexe, ne voyaient jamais leurs parents et

scriptum, certîs diebns et carnium esurn nobis subtrahirans , et unicâ duntaxat refectione contenti sumus.

Cujuscemodi jejunium piè et christianè suscipitur ad cultum divinum religiosiîis

exhibendam, ad carnem edomandam spirituique subjiciendam, ad fructus pœnîtentix dignes praestandos , ad obedientiam exercendam, ac demum ad qiiamlibet Dei gratiam consequendam.

(1) Cf. Les Traités de saint Augustin sur l* Evangile de saint Jean, tome !«', pag. 559.

leurs proches, ni même leurs propres enfants, et cela du jour où ils avaient commencé à se consacrer au culte divin ; qu'ils s'abstenaient constamment de viande et de vin, à cause de î'évaporation et du vertige que cela aurait pu leur occasionner, mais surtout à cause des appétits libidineux qui naissent de cette nourriture ^ et de celte boisson. Ils mangeaient rarement du pain, de crainte de se charger l'estomac; et si parfois ils en mangeaient, alors ils mêlaient à leur nourriture de l'hysope broyé, afin de corriger par Tarôme de cette plante ce que le froment leur présentait de trop substantiel. Ils n'assaisonnaient leurs légumes que d'huile, et encore en petite quantité, seulement pour éviter la nausée et adoucir Tacreté du goût. Que dire des volatiles, ajoute l'écrivain, puisqu'ils ne voulaient pas même goûter aux œufs ni au lait, par la raison, disaient-ils, que, sous une couleur différente, les œufs ne sont autre chose que des viandes à l'état liquide, et le lait rien autre chose que du sang? Leurs lits n'étaient que des tissus de feuilles de palmiers appelées baies; pour oreiller, ils mettaient par terre sous leurs têtes un escabeau incliné et oblique d'un côté, et ils restaient jusqu'à deux et même jusqu'à trois jours sans prendre aucune nourriture. Les humeurs que le corps contracte dans l'inaction ou par un séjour trop prolongé *dans un même lieu, ils les dissipaient en observant une diète extrêmement sévère.

)> Josèphe, au second livre de la Captivité ludaïque^, et au dixhuitièrae des Antiquités, et dans ses deux volumes contre Appion, fait le tableau de trois sectes répandues parmi les Juife , savoir celles des pharisiens, des sadducéens et des esséniens. Il exalte ces derniers par de magnifiques louanges , parce qu'ils s'abstenaient toute leur vie de femmes, de vin et de viandes, et se faisaient comme une seconde, nature d'un jeûne continuel. Phi- Ion , homme très-savant , a écrit aussi un volume sur leur genre de vie. Néanthès de Cyrique, et Asclépiade de Chypre, rapportent dans leurs écrits, qu'à l'époque où Pygmalion régnait en Orient, l'usage des viandes y était inconnu. Eubule, qui a écrit en plusieurs livres l'histoire de Mithra , raconte que , chez les Perses, il y a trois classes de mages, et que la première, qui se compose des plus doctes et des plus éloquents, ne fait sa nourriture que de farine et de légumes. A Eleusis , on ne mange habituellement ni volailles; ni poisson, ni certains fruits. Bardesanes, philosophe babylonien, partage en deux sectes les gymnosophistes de l'Inde , et appelle les uns bragmanes , et les autres

samanéens. Or, ces derniers sont d'une telle continence, qu'ils ne vivent que des fruits que portent les arbres du Gange, ou du riz et de la farine qu'ils reçoivent du gouvernement, et que, quand le roi se rend auprès d'eux, il se prosterne à leurs pieds, en attribuant à la vertu de leurs prières la prospérité dont peuvent jouir ses Etats. Euripide rapporte que, dans la >Grèle, les prophètes de Jupiter s'abstenaient non-seulement de viande, ' mais encore de toutes sortes d'aliments cuits. Le philosophe Xénocrates écrit que des lois de Triptolème il n'y a d'inscrit à Athènes dans le temple d'Eleusis que ces trois préceptes : Honorer ses parents, vénérer les dieux, ne pas manger de viande. Orphée dans son poème témoigne son horreur pour ce même aliment. A notre honte, je parlerais aussi de la frugaUté de Pythagore, de Socrate et d'Antisthènes, si cela ne devait m'entraîner trop loin et ne demandait un ouvrage spécial. »

4. S. Clément pape et martyr, ou l'auteur des Constitutions apostoliques, livre V, chapitre 12 : « Après l'Epiphanie, vous aurez à observer le jeune du carême, qui nous rappelle l'exemple et le précepte qu'en a doniiés Noire-Seigneur Jésus-Christ. Ce jeûne doit être célébré avant celui de Pâques, qui commencera au second jour de la semaine, et finira le vendredi. Après ces jours, vous entrerez dans la sainte semaine de Pâques, et vous jeûnerez tous dans cette semaine avec crainte et tremblement, en vous occupant pendant ces jours à pder pour ceux qui se perdent. »

5. Ibidem, c. 14 : « Il nous a donc ordonné de jeûner ces six jours (qui précèdent la fête de Pâques) à cause de l'impiété et de l'endurcissement dos Juifs, et il nous a recommandé de pleurer le malheur qu'ils ont eu de se perdre. Car lui aussi a pleuré sur eux , de ce qu'ils avaient ignoré le temps de sa visite. Il nous a prescrit le jeûne du mercredi et celui du vendredi : le premier, à cause du jour où il a été trahi; le second, à cause de celui de sa mort; il a voulu de plus que le jeûne finît le septième jour au chant du coq. Il nous a ordonné de jeûner le samedi même. »

6. Ibidem, c. 17 : a Vous jeûnerez dans les jours de la Pâque, depuis le deuxième jour de la semaine jusqu'au vendredi et au samedi, en vous contentant de pain , de sel et de légumes, et d'eau pour boisson. Vous vous- abstiendrez de vin et de viande pendant ces jours; car ce sont des jours de deuil, et non de fête. Le vendredi et le samedi devront être tout entiers

des jours déjeune pour ceux qui en auront la force, et ils ne rompront le jeûne que dans la nuit suivante, au chant du coq. S'il y en a qui ne puissent passer deux jours de suite sans rien prendre, ils observeront au moins le jeûne du samedi; car Notre-Seigneur a dit quelque part en parlant de lui-même : Un jour viendra que l'époux leur sera enlevé^ et ils jetineront dans ces jours-là; or, les jours dont nous parlons sont ceux où il a été enlevé par les juifs perfides, où il a été crucifié et mis au nombre des scélérats. »

7. Ibidem, c. 18 : a C'est pourquoi nous vous avertissons de jeûner pendant ces jours , comme nous aussi nous avons jeûné jusqu'au soir, lorsqu'il nous a été enlevé. Les autres jours avant le vendredi, vous jeûnerez jusqu'à la neuvième heure, ou jusqu'au soir, où vous pourrez prendre de la nourriture, et chacun fera là-dessus comme il pourra. »

8. Ibidem, c. 19 : <i Après la Pentecôte, vous passerez dans la joie la première semaine; mais vous jeûnerez la semaine suivante; car il est juste de se réjouir du don de Dieu, et de jeûner après ces jours de joie. Moïse et Elle, en effet, ont jeûné quarante jours, et Daniel pendant trois semaines entières s'est abstenu de mets délicats, et de viande comme de vin. Et Anne, demandant Samuel , disait : Je n'ai bu ni vin ni rien qui puisse enivrer, et je répandrai mon âme devant le Seigneur {I Reg,, /, 15). Les Ninivites , en jeûnant trois jours et trois nuits , détournèrent de dessus eux la colère de Dieu. Esther aussi, Mardochée, Judith, triomphèrent par le jeûne des insultes que leur faisaient les impies, c'est-à-dire Aman et Holopherne. David disait de son côté : Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne, et faute d'huile ma chair a été touk changée {Ps. CVlIh 24). Vous aussi, donnez le jeune pour appui à vos prières auprès de Dieu. Après la semaine consacrée tout entière au jeûne, vous devrez jeûner encore tous les mercredis et tous les vendredis , et ce que vous vous retrancherez par le jeûne à vous-mêmes, vous le donnerez aux pauvres. »

9. S. IsfDORE de Séville, Lib, I de ecclesiasticis officiis, c. 56 : « Les* Ecritures sacrées nous marquent quatre temps pour les jeûnes, jours où l'on accompagnera d'abstinence et de larmes de componction les prières qu'on offrira au Seigneur; et quoiqu'il convienne de prier fbus les jours et de faire tous les jours pénitence, on devra cependant vaquer davantage au jeûne et à la pénitence dans les temps que nous venons de dire. Le premier

de ces jeûnes est celui de la Quadragésime , qui a eu ses premiers modèles , comme nous l'apprennent les livres de T Ancien- Testament, dans Moïse, dans Elie, et comme nous rapprend TEvangile, dans Notre-Seigneur, qui a jeûné le même nombre de jours, nous montrant par-là que l'Evangile n'est point en désaccord avec la loi et les prophètes. Car la loi a son représentant dans Moïse , et les prophètes ont le leur dans Elie, et Notre- Seigneur a voulu se montrer placé entre les deux, sur la montagne où eut lieu sa glorieuse transfiguration , pour nous rendre plus sensible cette vérité exprimée par l'Apôtre, que la loi et les prophètes lui ont reiWu témoignage {Rom^, III^ 21). Mais à quel temps de Tannée conviendrait-il mieux de fixer rQj)servance quadragésimale, qu'à celui qui approche le plus de celui de la passion de Notre-Seigneur, puisqu'elle a pour objet de signifier l'état laborieux de cette vie , qui demande de notre part aussi la continence , ou le jeûne que nous devons observer par rapport aux plaisirs séduisants du monde, en nous contentant de la manne pour toute nourriture, c'est-à-dire des instructions spirituelles et célestes? D'un autre côté, ce nombre de quarante figure la vie à venir, en ce que le nombre dix , symbole de la perfection , indique par-là même notre parfaite félicité ; le nombre sept à son tour représente la créature qui s'attache à son Créateur; et le nombre trois (complément de sept) indique la Trinité dans l'unité, préchée aujourd'hui dans tout l'univers. Et comme le monde a ses quatre points cardinaux, qu'il résulte du mélange des quatre éléments (1), et que chaque année se partage en quatre saisons, le nombre dix^e prend quatre fois et forme ainsi le nombre quarante , dont la signification symbolique est qu'il faut s'abstenir, par une sorte déjeune spirituel, des séductions qu'offrent pour les sens les quatre saisons de l'année , en vivant dans la .continence et la chasteté. L'observance du jeûne des quarante jours fait encore allusion à un autre mystère. La loi de Moïse en effet prescrivait à tout le peuple d'oflrir au Seigneur son Dieu la dîme et les prémices de tous les biens. Or, l'esprit de cette loi étant que nous rapportions à Dieu le commencement et la fin de toutes nos actions , le nombre quarante désigne admirablemeint l'acquittement complet de cette dîme spirituelle. Car une année* entière se compose de trente-six jours répétés dix fois : retranchant donc des quarante jours les jours de dimanche

(1) La chimie moderne a réformé ces idées.

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OÙ Ton ne jeûne pas, il nous reste trente-six jours (1) où nous allons dans les églises offrir à Dieu la dlme de tpute l'année, par l'olTrande que nous lui faisons avec joie des prémices de nos actions. Sans doute, comme Tobserve Cassien {Collât., XXI, c. 29 ) , les parfaits ne se contentent pas d'observer cette loi de quarante jours de jeûne, qui d'ailleurs n'est pas faite pour eux, et vont bien au-delà d'un nombre aussi restreint dans les jeûnes qu'ils s'imposent. Mais ce nombre a été déterminé par les chefs des Eglises particulièrement pour ceux qui sont engagés tout le temps de l'année dans le tourbillon des plaisirs et des affaires du siècle , afin que cette nécessité légale en quelque sorte les oblige à penser à Dieu au moins pendant ces jours, et à lui consacrer la dime de toute l'année , que sans cela ils seraient exposés à dissiper tout entière à leur propre usage. )>

Ibidem, c. 37 : u Le second jeûne est celui qui commence après, la Pentecôte, conformément à ce qu'a prescrit Moïse par ces paroles : Vous compterez sept semaines depuis le jour que vous aurez mis la faucille dans la moisson, etc. {Deut., XVI, 9 et suiv.).

Ibidem, c. 38, le saint docteur traite ici du jeûne du septième mois.

Ibidem, c. 39 et 40. Ces deux chapitres ont pour objet le jeune des calendes de novembre et de février.

Ibidem, c. 41 : <( Le jeûne de trois jours (comme apparemment celui des Quatre-Temps) a pour type celui des Ninivites, qui con^iGimnant leurs propres désordres, s'adonnèrent tout entiers pendant trois jours à la pratique du jeûne et de la pénitence, et se couvrant de sacs comme des criminels, forcèrent Dieu en quelque sorte à leur faire miséricorde. »

Ibidem, c. 42 : (c Outre ces temps marqués pour les jeûnes solennels, le sixième jour de chaque semaine est encore consacré au jeûne par quelques-uns en mémoire de la passion de Notre- Seigneur; plusieurs même y ajoutent le samedi, parce que c'est le jour où il a été enseveli, de peur qu'en se livrant ce jour-là à la joie , on ne paraisse accorder aux Juifs ce que Jésus-Christ leur a retiré par sa mort. On ne doit au contraire jamais jeûner le dimanche , pour montrer à tout le monde la joie que doit causer la résurrection de Notre-Seigneur, et surtout pour agir

(1) Il parait par ce passage que Pusage de jeûner avant le premier dimanche de carême n'était pas encore établi en Espagne au septième siècle.

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