‹ Le grand catéchisme de Canisius, ou, Précis de la doctrine chrétienne, trChapitre 41 sur 68 · IV. M · texte numérisé non relu

IV. M

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jeûne, disait-il encore, ne doit être prescrit à personne. Car cela sent les observances judaïques, et nous ne sommes plus sous le joug de la servitude. La loi d'ailleurs n'est pas pour les justes, mais pour les parricides et les autres criminels. Après tout, si je veux jeûner, je puis choisir de moi-même pour cela tel jour que je voudrai, et je jeûnerai à ma fantaisie. De là vient que ces sectaires affectent de jeûner les jours de fêles, et de ne jeûner au contraire ni le mercredi ni le vendredi. Souvent encore ils jeûnent le mercredi; mais ce n'est point en vertu d'une loi : c'est uniquement, disent-ils, par la libre détermination de leur volonté. Dans les jours qui précèdent la Pàque, tandis que nous couchons sur la dure , que nous faisons le sacrifice de toutes les voluptés de la chair, que nous jeûnons les jours entiers, ou que nous ne prenons que des fruits secs pour toute nourriture , que nous passons tout notre temps dans les veilles et les prières, sans rien négliger de ce qui, en mortifiant le corps, pourra contribuer au salut de l'âme ; eux, dès le point du jour, se livrent à la bonne chère, se gorgent de vin et de viandes, en couvrant de leurs risées, en poursuivant de leurs railleries ceux .qui se font un devoir de sanctifier celte grande semaine. Car, quoiqu'ils admettent une vie de renoncement, la pratique n'en existe pas parmi eux, mais ils préfèrent la remplacer par l'abondance du manger et du boire, à moins que quelques-uns ne l'adoptent par un choix toulà-fait libre : la plupart cependant aiment mieux ne rien se refuser en fait de plaisirs de la table , comme je l'ai déjà dit. Voilà quelles sont les énormilés qu'Aérius a vomies dans le monde. » Puis, venant à réfuter cette erreur, saint Epiphane ajoute un peu plus loin : « Qui ne consent à admettre, en . quelque partie que ce soit de l'univers, que le jeûne du mercredi et du vendredi est de règle dans toute l'Eglise? S'il faut en appeler aux Constitutions apostoliques , on y verra comment ils ont réglé le jeûne du mercredi et du vendredi pour toutes les semaines de l'année, excepté les cinquante jours qui se trouvent entre Pâques et la Pentecôte ; comment , pour les six jours qui précèdent la Pâque, ils ont interdit toute espèce de nourriture, excepté le pain , le sel et l'eau , et comment ils ont ordonné de passer la veille entière de ce dimanche solennel {ConsHt. apost., c. 24). Qui doit-être le mieux instruit de ces pratiques? Est-ce ce nouveau venu , jouet de ses propres illusions , qui n'a paru que de nos jours et est même encore vivant , et non pas plutôt ceux qui ont vécu avant nous et qui ont été témoins de l'an-

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cienne discipline , qu'ils ont reçue par tradition de leurs pères , comme ceux-ci des leurs, et comme TEglise entière a reçue de nos premiers pères dans la foi les traditions qu'elle conserve fidèlement jusqu'à nos jours? Quand même les apôtres n'auraient rien dit dans leurs Constitutions du jeûne du mercredi et du vendredi , nous pourrions encore justifier cet usage par la pratique universelle. I^^is leurs écrits sont là pour témoigner de cette institution dans les termes les plus précis. L'Eglise ensuite n'a pas tardé à s'y soumettre en tous lieux avec un accord unanime , longtemps avant qu'Àérius , et ceux qui de son nom sont appelés aériens, eussent paru dans le inonde. Peut-être aussi est-ce pour cette raison que le nom d'Aérius a été donné à cet homme , dont le cœur impur semble être le réceptacle des esprits répandus dans Vair, qui lui ont inspiré sa révolte contre l'Eglise. »

21. S. AUGUSTIN, Lib. de hœreribus ad Quodvultdeûfn, hœr. 53 : « Les aériens tirent leur nom d'Aérius , qui , comme il était prêtre, ne put digérer, dit-on, qu'on ne l'eût pas élevé à l'épiscopat , et pour cela se jeta dans la secte des aériens , en joignant aux erreurs de ces hérétiques d'autres erreurs qui lui sont propres, comme par exemple celles-ci, qu'il ne faut ni prier ni offrir le saint sacrifice pour les morts , ni observer les jeûnes solennels que l'Eglise , disait-il , n'a pas droit de prescrire ; mais que chacun ne doit jeûner qu'à sa volonté , pour faire voir que nous ne sommes plus sous la loi. »

fi. S. Jean Damascène, Lib, de hœresibus : « Les aériens 'sont appelés ainsi d'un certain Àérius, originaire du Pont. Cet homme exerça le ministère sacerdotal sous Eustache, son évêque, accusé de partager l'héiésie arienne, et dont il était même le fils. Voyant qu'on lui avait refusé l'épiscopat, il se mit à dogmatiser contre l'Eglise , avec une fureur qui ne le cédait à celle d'aucun arien. Aux erreurs de ces hérétiques, il en ajouta quelques autres qui lui sont propres. Car il nie, par exemple, qu'on doive faire des oblations pour les morts. Il défend d'observer le jeûne de la quatrième et de la sixième férié, ainsi que celui des quarante jours , et de célébrer la Pàque ; il condamne toutes ces institutions. Il mangeait sans scrupule et indifféremment de toute espèce de viandes comme d'aliments. Si quelqu'un veut jeûner, ^l y consent, pourvu qu'il le fasse sans observer de jours, et à sa pure fantaisie. Il nie toute autorité dans la loi. II ne veut pas non plus qu'il y ait de difiérence entre un prêtre et un évêque. »

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23. S. JÉRÔME, in capuî IV ad Galatas : a Quelqu'un dira peut-être : S'il n'est pas permis d'observer les jours, les mois, les temps et les années, nous sommes donc nous-mêmes coupables de ce crime, nous qui observons le jeûne de la quatrième et de la sixième férié, la solennité du dimanche, le jeûne du carême, la fête de Pâques, celle de la Pentecôte, et bien d'autres fêtes ordonnées suivant la diversité des pays à l'honneur des 'martyrs. La réponse la plus simple à cette objection, c'est que les jours que nous observons ne sont pas ceux qu'observaient les Juifs. Car la pâque que nous célébrons, par exemple, n'est pas celle des azymes, mais celle de la résurrection et de la croix. Et pour la fêté de la Pentecôte, nous ne comptons pas sept semaines comme les Juifs, mais nous célébrons la descente du Saint-Esprit. Ensuite, si nous fixons des jours pour les réunions solennelles du peuple chrétien, c'est parce que des rassemblements irréguliers pourraient porter atteinte à la foi chrétienne. Ce n'est pas que le jour où nous nous rassemblons soit plus grand ou plus saint en lui-même ; mais c^est afin que le plaisir de nous voir rassemblés ea plus grand nombre, à quelque jour de la semaine ou de l'année que ce soit d'ailleurs, produise en nous une joie plus vive. Si l'on veut une autre réponse plus subtile à cette même objection, nous dirons en second lieu, que tous les jours sont indifférents, et que ce n'est pas seulement le vendredi que Jésus-Christ est crucifié, ni le dimanche seulement qu'il ressuscite, mais que tous les jours sont également des jours de résurrection, comme tous les jours nous pouvons également nous nourrir de la chair du Sauveur. Cependant, on a sagement établi des jours particuUèrement destinés soit au jeûne, soit aux offices publics, en faveur de ceux qui sont plus occupés des affaires du siècle que du service de Dieu, et qui ne peuvent ou ne veulent passer à l'église tout le temps de leur vie, ou offrir à Dieu le sacrifice de leurs prières avant de commencer leurs actions. Car, combien y en a-t-il qui observent avec une constante exactitude seulement ce petit nombre de jours marqués, soit pour le jeûne, soit pour la prière? Il nous est donc permis de toujours jeûner et de toujours, prier, et de faire de tous les jours de notre vie comme autant de dimanches par la participation journalière au corps sacré de Jésus-Christ, tandis qu'il ne l'est pas aux juifs d'immoler tous les jours l'agneau pascal, ou de célébrer tous les jours leur fête de la Pentecôte, ou celle des taberi^Acles, ou de pratiquer tous les jours leurs jeûnes solennels. »

24. s. LÉON, Serm. Z et h dejejunio sepUmi inensis, comme à la question précédente, témoignage 2ft, pages 348 et suiv.

25. Le même, Serm. k de Quadragesimâ, voir ibidem, témoignage 27, page 361.

26. S. Basile, Orat. II de jejunio, comme à la question précédente, témoignage 20, page 340.

27. S. JÉRÔME, Liv, II contre Jovinien, c. 5 (al. 1) : « Je suivrai donc le fil de la proposition énoncée ; puis, avant d'en venir aux Ecritures, et de démontrer par elles que les jeûnes sont agréables à Dieu, et que la continence lui plaît, je comparerai mes arguments avec les arguments des philosophes, et je prouverai que nous ne suivons pas la doctrine d'Empédocle et de Pythagore, qui, au nom de la métempsy chose, défendent de rien manger de ce qui vit et se meut, et regardent en conséquence comme coupables d'un même crime, et ceux qui tuent un bélier et ceux qui coupent un chêne, dont ils sont les parricides et les bourreaux ; mais que nous ne faisons qu'observer les lois de notre Créateur, qui a créé toutes choses pour l'usage des hommes, et que de même que le bœuf a été créé pour labourer, le cheval pour servir de monture, les chiens pour garder leurs maîtres, les chèvres pour donner du lait, les brebis pour fournir de la laine, de même les pourceaux, et les cerfe, et les chevreuils, et les lièvres, et les autres animaux Tont été, non pour être mangés tout aussitôt, mais pour d'autres usages de l'homme (1). »

28. Ibidem, c. 10 (al. 5) : « Voilà pour ce qui est des philosophes et de leurs exemples. Passant maintenant à l'origine du genre humain, c'e^t-à-dire à ce qui nous concerne, je montrerai d'abord que, dans le paradis, Adam regut l'ordre de jeûner d'un arbre, tout en mangeant des fruits des autres arbres. La félicité du paradis ne pouvait être inaugurée sans l'abstinence de nourriture. Tant qu'il jeûna, il fut dans le paradis; quand il mangea , il en fut chassé; et chassé, il prit aussitôt une épouse. Celui qui, à jeun dans le paradis, avait été vierge, rassasié ensuite contracta sur la terre un mariage; et cependant, quoique banni, il ne reçut pas tout de suite la permission d'user de viande, mais il n'avait encore pour nourriture que les fruits des arbres, les blés des moissons, les légumes et les herbages, en sorte que, exilé du paradis, il se nourrissait, non pas de ces viandes qui n'étaient

(l) Cf. OEuvres choisies de saint Jérôme, trad. par F.-H. Collombet, l. Vin, p. 78-79.

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point dans le paradis, mais de fruits semblables à ceux du paradis. Dieu ensuite voyant que, dès radolescence, le cœur de l'homme était exercé et comme dressé à la malice, et ne pouvant souffrir que son esprit continuât à demeurer dans ces misérables, parce qu'ils étaient chair, condamna par le déluge les œuvres de la chair; puis, usant de condescendance pour le tempérament vorace des hommes, il leur donna la permission de manger de la viande, afin que, comprenant que tout leur était permis, ils ne désirassent plus avec tant d'ardeur ce qu'ils voyaient leur être permis, et qu'ils ne fissent pas d'une défense qui leur eût été intimée une cause de prévarication. Même alors cependant le jeûne leur fut encore prescrit en partie. Car lorsque parmi les animaux les uns sont appelés purs et les autres impurs, et que Noé introduit dans l'arche un couple de chaque espèce de ces derniers, et un nombre impair dans chaque espèce des premiers; lorsque pour donner la raison de cette distinction, Dieu permet de manger de la chair de ceux-ci, en le défendant par rapport à ceux-là, appelés ainsi avec raison impurs,^ c'est bien là inaugurer, quoique encore imparfaitement, le jeûne, et en retranchant l'usage de certaines choses seulement, apprendre à s'abstenir de toutes.

)> Pourquoi Esaû a-t-il perdu son droit d'aînesse {Gen., XXV, 31-33)? N'est-ce pas pour un plat de lentilles, sans que ses larmes aient pu ensuite lui restituer ce que sa voracité lui avait fait perdre? Le peuple d'Israël sorti de l'Egypte el sur le point d'être introduit dans la terre promise où coulaient le lait et le miel, se met à regretter les viandes, les melons, et les oignons du pays qu'il venait de quitter. Plût à Dieu, s'écriait ce peuple, que nous fussions morts par la main du Seigneur dans la terre d'Egypte, pendant que nou^ étions assis près des marmites pleines de mandes {Exod., XXI, 3) ! Ils disaient encore : Qui iwm donnera de la chair à manger? Nous nous souvenons des poissons que nous mangions en Egypte, presque /Journew; les œnœmbres, les melons^ les poireaux, les oignons et Vail nous reviennent à V esprit. Notre vie est languissante, nous ne voyons qm manne sous nos yeux, (Num,, XI, 4-6). C'est ainsi que ce peuple soupirait après les viandes d'Egypte, et témoignait son mépris pour la nourriture des anges. Moïse jeûna quarante jours et quarante nuits sur le mont Sinaï, et s'entretint avec Dieu pendant tout ce temps, en faisant voir par-là même que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu; le peuple au contraire se rassasie de viandes,

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et bientôt après il se fait des idoles. Moïse à jeun reçoit la loi écrite du doigt de Dieu ; le peuple saturé de vin et de viandes se lève pour folâtrer, se fait un veau d'or en fonte, et préfère adorer le bœuf égyptien plutôt que son Seigneur et son Dieu. Ainsi le fruit de tant de journées de travaux fut-il perdu dans une heure seulement de débauches. Moïse brise sans hésiter les tables de la loi ; car il savait que des gens ivres n^étaient pas aptes & entendre les instructions du Seigneur. Ce peuple si aimé de Dieu, s' étant plongé dans la bonne clière, s'est révolté contre lui; étant devenu tout chargé de graisse et d'embonpoint, il a dans son abondance abandonné Dieu son créateur, et s'est éloigné de Dieu qui l'avait sauvé (Deut., XXXII, 15). De là encore cet avertissement donné à ce peuple dans le Deutéronome : Craignez qu'après que vous aurez mangé et que vous vou>s serez rassasiés, que vous aurez bdti de belles maisons et que vous vous y serez établis, que vom aurez eu des troupeaux de bœufs et des troupeaux de brebis, et une abondance d'or et d'argent et de toutes choses, votre cœur ne s'élève, et que vous ne vous souveniez plus du Seigneur votre Dieu qui vous a tirés du pays d'Egypte, de ce séjour de servitude {Deut., VIII, 12-14). En un mot, parce que ce peuple avait mangé, son cœur s'appesantit; leurs oreilles devinrent sourdes, et ils fermèrent leurs yeux, de peur que leurs yeux ne vissent, que leurs oreilles n'enten-' dissent et que leur cœur ne comprît (Matt., XIII, 15) ; et ce peuple repu et engraissé ne put soutenir le regard de Moïse, qui était à jeun, et que son entretien avec Dieu faisait paraître comme ayant sur le front deux rayons de gloire, ou deux cornes do lumière, comme le fait entendra le texte hébreu. C'est pourquoi notre divin Sauveur, lorsqu'il se transfigura sur la montagne, fil voir à ses côtés Moïse et Elie associés Tun et l'autre à sa gloire, non pour symboliser, comme se l'imaginent quelques-uns, d'un côté la virginité et de l'autre le mariage, mais parce qu'ils avaient jeûné ainsi que lui-même. Quoiqu'on dorve dire aussi que Moïse et Elie représentaient la loi et les prophètes, et c'est ce que l'Evangile nous fait entendre ouvertement par ces paroles : Ils fui parlaient de sa sortie du monde, qu'il devait accomplir dans Jérusalem (Luc, IX, 31); car ce n'est ni la virginité ni le mariage, iMis bien la loi et les prophètes qui ont annoncé ou prédit la passion de Notre-Seigneur. Si l'on veut absolument voir dans Moïse la personnification du mariage et dans Elie celle de la virginité, qu'on fasse donc attention, pour tout dire en deux mots, 4UC Moïse est mort et a été enseveli, et qu'Elie a été enlevé tout

vivant dans un char de feu, en commençant ainsi d*étre immortel avant d'éprouver la mort.

)) Ce ne fut également que par le jeûne que Moïse put obtenir de nouvelles tables de la loi, et la diète seule put lui faire recouvrer ce que J'intempérance de son peuple lui avait fait perdre. Ce qui doit nous montrer que le jeûne peut nous faire rentrer dans le paradis, comme c'est la gourmandise qui nous en a expulsés. Nous voyons dans l'Exode que la prière de Moïse, jointe au jeûne de tout le peuple prolongé jusqu'au soir, fiit ce qui assura la victoire remportée sur les Amalécites {Exod., XVII, 41-12). Jésus fils de Navé commanda au soleil et à la lune de s'arrêter, et fit durer ainsi plus d'un jour le jeûne observé par l'armée victorieuse. Saûl, comme nous le lisons au premier livre des Rois, fit; publier l'ordre suivant dans son armée : Maudit soit celui qui mangera avant le soir^ jusqu'à ce que je me sois vengé de mes ennemis (/ Reg.^ XIV, 24). Et tout son peuple se priva de manger, pendant que partout ailleurs les hommes prenaient leur repas. Et telle fut la force de cet édit pour lequel Dieu avait été appelé en témoignage, que Jonathas, à qui on était redevable de la victoire, désigné par le sort comme coupable, quoique involontairement, de l'avoir enfreint, put à peine être sauvé par les supplications du peuple de la vindicte qu'allait exercer sur lui la main de son père. Elie, pour s'être préparé par un jeûne de quarante jours, obtint la faveur de voir Dieu sur le mont Horeb, et de l'entendre lui adresser ces paroles : Que faites-vous là, Elie {III Reg,, XIX, 9)? Paroles bien différentes de celte autre question qu'on lit dans la Genèse : Adam, où êtes-vous (Gen,, III, 9)? Celle-ci était un reproche adressé à celui que la gourmandise avait perdu; celle-là au contraire n'était qu'un encouragement donné au jeûne. Samuel, après avoir réuni le peuple à Masphat, lui ordonna de jeûner, et par ce jeûne même le rendit plus fort contre ses ennemis (/ Reg., VII, 5). L'ardeur des Assyriens et toute la puissance de Sennachérib furent arrêtées, surmontées et vaincues par les larmes, le cilice et les jeûnes du roi Ezéchias (Is., XXXVII, 6 et suiv.). Au contraire, la ville de Ninive détourna de dessus elle par ses jeûnes la colère de Dieu qui allait la frapper (Jon., III, 8) ; et Sodome et Gomorrhe l'eussent également apaisée, si ces deux villes avaient voulu faire pénitence, en joignant le jeûne aux larmes du repentir. Achab, ce roi si impie, obtint néanmoins par ses jeûnes et par le cilice dont il se couvrit, que Dieu révoquât sa sentence déjà

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portée contre lui, en remettant après la mort de ce roi Panéantissement de sa famille (/// Reg.^ XXI , 27). Anne, épouse d'Helcana, fut récompensée de ses jeûnes par la fécondité qui lui fut accordée {1 Reg., I, It^)* Les mages de Babylone sont menacés de leur entière destruction; déjà on met à mort les devins, les enchanteurs, les aruspices. Daniel et les trois jeunes hommes méritent par leurs jeûnes d'être éclairés d'en haut, et en se contentant pour leur nourriture d'herbes et de légumes, ils deviennent plus beaux de visage et plus avancés en intelligence que ceux qui se nourrissaient des viandes apprêtées pour la table du roi (Dan., I et II). Nous lisons encore de Daniel qu'il jeûna trois semaines, que pendant tout ce temps il ne mangea d'aucun pain agréable au goût, que ni chair ni vin n'entra dans sa bouche, qu'il ne se servit d'aucune huile pour en oindre ses membres, et qu'alors l'ange de Dieu lui apparut et lui dit : Daniel, vom me touchez de compassion (Dan., X, 2 et suiv.). Ainsi ses jeûnes lui attirèrent la compassion de Dieu, et bientôt ils le rendirent terrible aux lions. Quoi donc de plus avantageux, que ce qui nous rend Dieu propice, apprivoise les lions et frappe les démons d'épouvante? Habacuc est envoyé à Daniel (ce récit, il est vrai, ne se trouve pas dans l'hébreu), et ce prophète porte à cet autre prophète le dîner des moissonneurs : c'est qu'ute semaine passée dans le jeûne avait mérité à ce dernier une telle visite. David, voyant en danger de mort le fils qu'il avait eu de son adultère, fit pénitence dans le jeûne et dans la cendre, et dit à cette occasion : Je mangeais la cendre comme le pain, et je mêlais mes larmes à ce que je buvais {Ps, CI, 10). Et encore : Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne {Ps. CVIII, 24). El pourtant il itvait déjà entendu Nathan lui dire : Le Seigneur vous a remis votre péché. Samson et Samuel ne boivent ni vin ni toute autre boisson qui puisse enivrer : aussi étaient-ils des enfants de promesse, et ils devaient leur naissance à l'abstinence et au jeûne {Jud., XIII., 7; / Reg., /^ 15). Aaron et les autres prêtres, lorsqu'ils devaient entrer dans le temple, ne buvaient rien de ce qui peut enivrer, sinon ils étaient frappés de mort : et nous pouvons conclure de là, qu'un ministre de l'Eglise qui remplirait ses fonctions dans un état d'ivresse, se donnerait la mort à luimême. C'est pourquoi Dieu faisait le reproche suivant au peuple d'Israël : Vous donnez à vos nazaréens du vin à boire (Amos, II, 12). Jonadab, fils de Réchab, avait fait une loi à ses fils de ne jamais boire de vin. Jérémie ayant donc oflert du vin aux

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Réchabites, et ceux-ci lui ayant refusé d'eu b(Hre, le Seigneur leur dit par la bouche de ce prophète : P&rce que vous twez obéi au précepte de Jomdab votre père, que vous avez gardé tout ce quHl vous a ordonné, et que vous avez fait tout ce qu'il vous a commandé, ...la race de Jonadab fils de Récha^ ne cessera point de produire des hommes qui se tiendront toigours en ma présence (Jerem., XXXV, 18). L'Evangile nous présente à son frontispice, pour ainsi dire, une sainte veuve, mariée seulement une fois, Anne fille de Phanuel, qui passait dans les jeûnes sa vie entière. La vie de Jésus-Christ sur la terre n'a été de même qu'un long exercice du jeune comme de la chasteté. Jean, son précurseur et tout à la fois le prédicateur de sa venue, ne vit que de sauterelles et de miel sauvage; la viande lui est inconnue; voilà comment dans son désert, véritable berceau des moines, il inaugurait la vie monastique. Notre-Seigneur luimême a célébré son baptême par un jeûne de quarante jours, et il nous a enseigné que les démons les plus à redouter pour notre salut ne peuvent être vaincus que par la prière et par le jeune (Matth., XVII, 20). Ce fut par ses jeûnes fréquents, accompagnés d'aumdnes, que le centenier Corneille mérita de recevoir le Saint-Esprit avant même qu'on lui eût conféré le baptême {Act., X, 2-30). L'apôtre saint Paul n'oublie pas ses jeûnes dans rénumération qu'il fait de tout ce qu'il a souffert, comme de la faim et de la soif, des dangers que lui avaient fait courir les voleurs, de ses naufrages essuyés sur mer, de ses peines de toutes sortes. Son disciple Timothée ayant à se plaindre de la faiblesse de son estomac et de ses fréquentes maladies, il lui conseille alors de boire un peu de vin. Ne vous contentez pbtë de ne boire que de l'eau, lui dit-il (I Tim., V, 23). Jusque-là Timothée no buvait donc que de l'eau, et l'apôtre ne lui eût pas encore accordé l'usage du vin, sans ses fréquentes maladies et la faiblesse de son estomac. Il est vrai que le même apôtre réprouve la doctrine de ceux qui défendaient de se marier, et prescrivaient de s'abstenir des viandes que Dieu a créées pour être reçues avec action de grâces; mais il désigne par-là Marcion et Tatien, ainsi que tout autre hérétique qui prescrirait cette abstinence absolue en haine ou en mépris des ouvrages du Créateur. Nous, au contraire, nous louons sans distinction tous les ouvrages des mains de Dieu, tout en préférant la maigreur à la graisse, l'abstinence à la crapule, et le jeûne au rassasiement. Car ces pénibles épreuves sont à l'avantage de celui qui les endure, et

comme une violence qui le rend vielorieux de la mort (1). Et àepvkis le temps de Jean-Baptiste^ ce jeûneur et ce célibataire de profession, le royaume des cieux se prend par violence j et ce sont fes violents qui l'emportent (Matth., XI, 12). Car nous ne craignons rien tant que d'être surpris par Tavèneinent du juge éternel au moment où nous serions tout occupés de manger et de boire, de contracter et de célébrer des mariages, comme le furent les hommes au temps du déluge, ou à Tépoque de la ruine de Sodome et de Gomorrhe : les eaux du déluge et le feu du ciel n'épargnèrent pas plus alors ceux qui mangeaient, que ceux qui prenaient des épouses. Et il n*y a point à s'étonner si T Apôtre recommande d'acheter et de manger indififéremment de tout ce qui se vend à la boucherie, puisque pour des idolâtres de la veille que l'habitude entraînait encore dans les temples pour y manger des viandes offertes aux idoles, toute Tabstinence qu'ils étaient capables d'observer, c'était de prendre leurs repas séparément des gentils. Que si l'Apôtre dit aux Romains : Que celui qui mange de tout, ne méprise pas celui qui ne mange pas de tout, et que celui qui ne mange pas de tout, ne condamne pas celui qui agit autrement ( Jlow., XIV, 4), ce n'est pas qu'il veuille établir une sorte d'égalité entre celui qui mange et celui qui jeûne; mais c'est qu'il avait à écrire en ce moment contre ceux qui, quoique devenus chrétiens, tenaient encore à judaïser, en même temps qu'il lui fallait avertir d'un autre cAté les gentils convertis de ne pas scandaliser par leur manière de vivre leurs frères encore faibles dans la foi. Les paroles qui suivent immédiatement font bien voir que c'est là ce que voulait dire cet apôtre : Je sais et je suis persuadé, poursuit-il, qu,e, selon la doctrine du Seigneur Jésus ^ rien n'est impur en soi-même, ou ne fest qu'à celui qui le croit impur. Mais si en mangeant de quelque chose vous attristez votre frère j dès-là vous n'êtes point conduit par la charité. Ne faites pas périr par votre manger celui pour qui Jésus-Christ est mort. Prenez donc garde d'exposer aux médisances des hommes le bien dont nous jouissons. Car le royaume de Dieu ne consiste pas dans le boire et dans le manger {ibid,, 14-17). Et de peur que quelqu'un n'entende du jeûne ce qu'il dit, au lieu de l'entendre de la superstition judaïque, l'apôtre a commencé par dire : L'un

{{) C'est le sens que nous avons cru pouvoir donner à ce passage difficile, dont voici le texte : Fir quippe in lahoribus laborat sibi, et vim facit in interitum sunni.

croit qu'il lui est permis de manger de itml^ ei un autre au contraire qui est faible dans la foi ne mange que des légumes (ibid., i). Et encore : Ùun met de la différence entre les jours; l'autre amsidère t&us les jours comme égaux. Que chacun agisse selon qu'il est pleinement persuadé dans son esprit. Celui qui distingue les jours, les distingue pour plaire au Seigneur, et celui qui mange de tout, le fait pour plaire au Seigneur, et il rend grâces à Dieu; et celui qui ne mange pas de tout, le fait également pour plaire au Seigneur, et il en rend de même grâces à Dieu {ibid., S-6). C'est que ceux qui étaient encore faibles dans la foi, et qui croyaient certaines viandes pures et certaines autres impures, qui mettaient de la différence entre les jours, en regardant, par exemple, le sabbat, les néoménies et la fête des tabernacles comme des jours plus saints que les autres, sont avertis en conséquence de se contenter de légumes, puisqu'il n'y a personne qui se fasse scrupule d'en manger. D'autres, au contraire, d'une foi plus forte (ou plus éclairée), regardaient comme chose indifférente telle ou telle viande et tel ou tel jour.

)) Quant à ce que notre adversaire n'a pas craint de mettre en avant, savoir, que Notre-Seigneur était qualifié de mangeur et de buveur par les pharisiens, qu'il allait aux noces et prenait part aux repas des pécheurs, tout cela, je pense , est en faveur de ma propre thèse. Jésus -Christ, pensez- vous, est donc un mangeur, lui qui a sanctifié le jeûne chrétien par le jeûne de quarante jours qu'il a observé lui-même; qui appelle heureux ceux qui ont faim et soif ; qui dit avoir une viande à manger autre que celle que connaissent ses disciples, et qui n'est point sujette à la corruption ; qui nous défend de nous mettre en peine du lendemain ; qui , bien qu'on dise de lui qu'il a eu faim et soif, et qu'il fréquentait les grands repas, ne parait nulle part dans l'Evangile avoir rien fait pour l'intempérance ou pour la luxure, si ce n'est peut-être le mystère qu'il a institué en mémoire de sa mort, et le peu qu'il a accepté après sa résurrection pour prouver qu'il était vraiment ressuscité ; lui qui nous représente le riche vêtu de pourpre enseveli dans l'enfer en punition de ses repas somptueux, et le pauvre Lazare reçu au contraire dans le sein d'Abraham en récompense des privation^ qu'il avait endurées; lui qui nous recommande de nous parfumer la tête et de nous laver le visage lorsque nous jeûnons, afin que nos jeûnes soient rapportés à Dieu, et non à la vaine gloire; lui qui, après sa résurrection, a mangé, il est vrai, quelque peu d'un poisson

frit et d'un rayon de miel, mais non pour apaiser sa faim ou flatter son palais, et uniquement pour prouver la réalité de son corps; et c'est ainsi qu'il en usait toutes les fois qu'il opérait une résurrection : il faisait donner à manger au mort ressuscité (Marc, V, 43), afin que personne ne pût le prendre pour un fentôme. C'est aussi pour cela que TEvangile rapporte de Lazare ressuscité, qu'il prit part à un repas où se trouvait aussi le Sauveur (Joan., XII, 2). Si nous parlons ainsi, ce n'est pas pour interdire le poisson et les autres aliments à qui veut s'en nourrir; mais c'est que nous préférons aux viandes et au gorgement des intestins le jeûne du corps et la vie de l'esprit, comme au mariage nous préférons la virginité. Si nous lisons aussi que saint Pierre monta au cénacle à la sixième heure pour prendre son dîner, un besoin accidentel ne prouve rien contre le jeûne, puisqu'autrement il faudrait dire que, parce que Jésus-Christ, à la sixième heure du jour, s'est assis fatigué sur le bord du puits de Jacob, et a demandé à boire à la Samaritaine, tout le monde devrait pour cette raison boire, bon gré mal gré , à cette même même heure. Il peut d'ailleurs se faire que ce jour-là fût un sabbat, ou un dimanche, ou que l'apôtre eût faim à cette heure pour avoir jeûné les jours précédents : car je ne croirai jamais que, si cet apôtre avait bien soupe la veille, et de manière à se charger l'estomac, il eût eu faim le lendemain dès midi; ou, s'il avait soupe la veille, et que néanmoins il ait eu faim à midi, c'est apparemment que la veille il n'avait pas trop mangé, puisque la faim lui était revenue de si bonne heure.

(( Maintenant, si nous lisons dans Isaïe que le Seigneur a réprouvé certains jeûnes, en disant : Votre wlonté ie trouve au jour de votre jeûne.,. ^ et vous maltraitez ceux qui dépendent de vous, et vous jeûnez pour faire des procès et des querelles, et vous frappez vos frères avec une violence impitoyable...; tel n'est pas le jeûne que je demande de vous, dit le Seigneur; il marque aussitôt après quel est le jeûne qu'il demande : faites part de votre pain, ajoute-t-il, à celui qui a faim; faites entrer en votre maison les pauvres qui ne savent où se retirer; lorsque vous verrez un homme nu, revêtez-le, et ne méprisez point votre propre chair (Is., LXIII, 2-7). Sans réprouver le jeûne, il marque les conditions que le jeûne doit avoir. Car comment pourrait être agréable à Dieu une abstinence dont les procès, les rapines et les excès de tout genre détruiraient le mérite? Si Dieu nous défend le jeûne, d'où vient donc que, dans le Lévitique, il prescrit à tout le peuple de jeûner

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jusqu'au soie le dixième jour du septième mois {LMl.^ XYI, S9-31), en sorte que celui qui n'aurait pas afiOigé son âme aurait été condamné à mourir, et à être exterminé du milieu de son peuple? Pourquoi ces sépulcres de la concupiscence qui se voient encore dans le désert, et où fut enseveli tout ce peuple coupable de s'être rassasié de viandes {Num., IX, SA), jusqu'à en éprouver le besoin de vomir? Pourquoi l'homme de Dieu, dont un mot avait suffi pour dessécher la main du roi Jéroboam, fut-il dévoré par un lion pour avoir mangé contre la défense que Dieu lui en avait faite (/// Reg,, XIII, 28)? Pourquoi ce lion ne l'épargnat-il pas à son sortir de dîner, tout en épargnant son ànesse? Tant qu'il fut à jeun, ce prophète faisait des miracles; il cède à la gourmandise, et le châtiment qu'il a mérité ne se fait pas attendre. Joël nous crie à son tour : Ordonnez un jeûne saint, aî>erti8sez le peuple qu'il se purifie (Joël, II, 4S-16), pour nous faire voir que le jeune est sanctifié par les bonnes œuvres, et qu'étant ainsi sanctifié, il nous aide à nous purifier de nos péchés. Et de même que le mérite de la vraie virginité n'est point anéanti par la fausse imitation que peuvent en faire les prétendues vierges du paganisme (1), ainsi le jeûne chrétien ne reçoit aucun préjudice de l'abstinence perpétuelle observée par les prêtres d'Isis ou de Gybèle par rapport à certains mets, d'autant plus que, chez ces infidèles, ce qu'ils se refusent quant à l'usage du pain, ils se le rendent surabondafnment en s'accordant l'usage de la viande. Et de même que les miracles de Moïse étaient faussement imités par ceux des Egyptiens, ainsi tout ce que fait le démon en contrefaçon des œuvres de Dieu ne prouve nullement que notre religion soit une superstition, mais prouve uniquement notre lâcheté, qui se refuse à faire des choses dont l'excellence est reconnue par les hommes meules du siècle. »

29. S. Augustin, Lib, de hœresibus ad Quodvultdeum, hœr, 82: L'hérésie des jovinianistes, qui s'est élevée de mon temps, et lorsque j'étais encore jeune, a pour auteur un moine nommé Jovinien. Cet hérésiarque, à l'exemple des philosophes stoïciens, disait que tous les péchés sont égaux. Il soutenait de plus que l'homme ne peut plus pécher du moment où il se trouve régénéré dans l'eau du baptême, et que l'abstinence et le jeune ne servent de rien.

(i) 11 y a dans le texte, virginum diabidi.

DU IBUNE. 39d

30. S. ÂMBROiSE, Epist, 82 ad VereeUenses; c'estlepasss^gecité à la question précédente, témoignage 23, page 3&S.

31. S. Augustin, Epist. CXVIl (al 54) ad Janmrium c. 2 : « Quant aux pratiques qui s*observent différemment selon les lieux, comme par exemple, que dans une église on jeûne le samedi, dans une autre non; que dans une on communie tous les jours au corps et au sang du Seigneur, dans d'autres seulement à certains jours; que dans Tune on l'offre tous les jours, dans une autre le samedi seulement et le dimanche, et dans une autre le dimanche seulement, ces choses-là, et d'autres semblables, sont de ces points sur lesquels chacun est libre; ou plutôt , il n'y a point de meilleure règle pour un chrétien sage et prudent à suivre làdessus, que de faire'ce qu'il voit se pratiquer dans l'Eglise où il se trouve. Car tout ce qu'on voit clairement n'être ni contre la foi, ni contre les mœurs, peut être indifféremment adopté, et le bien de la société demande qu'on s'en rapporte sur ces sortes de matières à ce qui est établi parmi ceux avec qui l'on vit.

Je vous dirai à ce sujet ce qui m'est arrivé à Milan. Ma mère, qui m'avait suivi dans cette ville, voyant que l'Eglise de Milan ne jeûnait pas le samedi, était inquiète sur ce qu'jl lui fallait faire. Je ne me mettais guère en peine alors pour des choses de cette nature. Cependant, par égard pour ma mère, je consultai lëvêque Ambroisj^ d'heureuse mémoire, qui me dit qu'il ne voyait rien à faire là-dessus de mieux que ce qu'il faisait luimême, puisque, s'il pouvait trouver quelque chose de meilleur à faire, il se ferait un devoir de s'y conformer. Jet^rus, d'après ces paroles, qu'il voulait que nous ne jeûnassions point le samedi, uniquement par déférence pour son autorité; mais il ajouta : « Quand je suis à Rome, je jeûne le samedi, mais ici je ne jeûne » pas. C'est ce qu'il vous faut faire aussi; suivez ce qui se pra- » tique dans l'Eglise* où vous êtes, si vous voulez ne scandaliser » personne, et que personne ne vous scandalise. » Je rapportai cette décision à ma mère , qui s'y rendit sans aucune peine , et après avoir réfléchi bien des fois sur cette règle, j'ai trouvé qu'en effet c'fesl une règle sûre et infaillible. »

33. Le même, Epist. LXXXVI (al 36) ad Casulanum episcopum ; <( Sup la question que vous me faites s'il est permis de jeûner le samedi, je vous réponds en un mot que, si cela n'était jamais permis, ni Moïse, ni Elie, ni Jésus-Christ n'auraient jeûné quarante jours de suite. Par ce même raisonnement on pourrait aussi conclure qu'il n'est pas défendu de jeûner le dimanche.

iOO DU IBCNB.

Cependant, si Ton voulait jeûner ce joor-là, comme quelques-uns le font le samedi, l'Eglise s'en trouverait scandalisée, et avec raison. Car dans les choses où l'Ecriture ne détermine rien de certain, les coutumes reçues parmi les chrétiens ou établies par nos pères, doivent tenir lieu de lois, et si chacun voulait disputer contre, ou que, sous prétexte de lacoutume établie dan»4in endroit, on condamnât ce qui se pratique ailleurs, ce seraient des contestations sans fin, et la vérité ne nous fournissant rien de certain pour les décider, il serait fort à craindre que les disputes s'écbauffant n'allassent jusqu'à altérer la charité...

» Si vous me demandez quelle est ma pensée..., je dirai que le jeûne nous est prescrit par l'Evangile et par les écrits des apôtres, c'est-à-dire par tout le Nouveau-Testament; mais je ne trouve point que Jésus-Christ, ni les apôtres, aient déterminé les jours où l'on doit jeûner, ni ceux où on ne le doit pas.

» Quant au jeûne du samedi, il n'y a pas grand inconvénient à l'observer, puisque l'Eglise de Rome l'observe aussi bien que quelques Eglises voisines, et même quelques autres assez éloignées, quoique en petit nombre. Mais de jeûner le dimanche, ce serait un très-grand scandale, surtout depuis la découverte de cette hérésie si détestable et si contraire à la foi catholique et à l'autorité de l'Ecriture, je veux dire l'hérésie des manichéens, qui affectent d'ordonner à ceux qu'ils appellent leurs auditeurs, de jeûner le dimanche, et qui regardent ce*jour-là comme un jour particulièrement consacré au jeûne. C'est ce qui fait qu'on a encore plus d'éloignement parmi les fidèles pour le jeûne du dimanche. Il serait toutefois pardonnable de jeûner ce jour-là à ceux qui pourraient pousser le jeûne au-delà de toute une semaine, pour approcher davantage du jeûne de quarante jours, comme nous savons qu'il y en a qui l'ont fait. Nous avons même appris de quelques-uns de nos frères très-dignes de fof, qu'il s'en est trouvé un qui a poussé son jeûne jusqu'à quarante jours de suite. Car, comme il n'y a aucune conséquence à tirer contre la coutume de ne pas jeûner le samedi, de ce qu'au temps de nos pères Moïse et Elie ont jeûné quarante jours de suite, on n'en saurait tifer non plus contre la coutuij^e de ne paa jeûner le dimanche, de l'exemple de ceux qui pourraient passer sept jours entiers sans manger, puisque ce ne serait pas à dessein ou par affectation qu'ils jeûneraient ce jour-là, mais parce qu'il se rencontrerait dans le nombre des jours pendant toute la durée desquels ils auraient fait vœu de jeûner. Mais quand on interrompt le jeûne dans

le courant de la semaine, le dimanche est le jour où il convient le mieux de l'interrompre. Si au contraire on ne prend de la nourriture qu'après sept jours écoulés , alors on ne jeûne pas le dimanche pour jeûner le dimanche , mais parce que le dimanche se trouve dans le nombre de jours fixé pour le jeûne...

)) Ce qu^^ait que c'est principalement le mercredi et le vendredi que l'Eglise est dans l'usage de jeûner, c'est qu'il paraît par l'Evangile que ce fut le mercredi que les Juifs tinrent conseil pour faire mourir Notre-Seigneur, et que le vendredi fut le jour de sa passion, comme personne ne l'ignore. Entre ces deux jours se trouve celui sur le soir duquel Notre-Seigneur mangea la pàque avec ses disciples, et c'est ce même soir qui termine le jour que nous appelons le jeudi, de sorte que la nuit suivante où Jésus- Christ fut livré appartenait au vendredi. Et de là vient que, bien que le vendredi fût le premier jour des pains sans levain, saint Matthieu dit que c'était alors le jeudi, parce que le vendredi commençait au soir du jour précédent, et que c'était dès le soir du jeudi qu'on devait faire la cène pascale, où commençait l'usage du pain sans levain, et où l'on mangeait l'agneau pascal. Il suit de là que ce fut le mercredi que Notre-Seigneur dit à ses disciples : Vous savez que ce sera dans deux jours q'^'on célébrera la pdque, et que le Fils de rhomme sera livré pour être crucifié (Matth., XXVI, ï). Ce qui fait donc que ce jour-là est consacré au jeûne, c'est ce qu'ajoute l'Evangéliste, qn'alors les princes des prêtres et les amiens du peuple s'assemblèrent dans la salle du grandrprêtre appelé Caïphe, et tinrent conseil ensemble pour trouver moyen de se saisir de Jésus et de le faire mourir (ibid., 3-4). Après ce jour-là vient celui que l'Evangile appelle le premier jour des pains sans levain, et c'est celui où les disciples s'étant approchés de Jésus, lui dirent : Où voulez-vous que nous vous préparions ce qui est nécessaire pour manger la pdque (tfcid., 17)? Ce fut le lendemain de ce jour-là, c'est-à-dire le vendredi, que Notre-Seigneur fut crucifié, comme tout le monde en convient, et c'est pour cela que ce jour est pareillement consacré au jeûne : car le jeûne marque T humiliation , témoin cette parole du Prophète : T humiliais mon âme par le jeûne {Ps, XXXIV, 13).

)> Après ce jour-là vient le samedi, où le^orpsde Jésus-Christ reposa dans le sépulcre, comme lors de la création du monde Dieu se reposa de toutes ses œuvres le septièmeujour : et c'est au sujet de ce même jour qu'on a vu se former dans la robe de notre reine cette variété qui fait que quelques-uns, et entre autres IV. â6

tous les peuples d'Orient, ont jugé plus à propos de rompre le jeûne ce jour-là, pour marquer le repos auquel il est consacré, et que d'autres au contraire, comme TEglise de Rome et quelques autres églises d'Occident, observent le jeûne* en mémoire de l'humiliation et de la mort de Notre-Seigneur. Les uns et les autres cependant jeûnent également le jour du samedi ||ui précède la fête de Pâques ; et ceux-là même qui font leurs repas accoutumés les autres samedis de l'année, jeûnent très-exactement celui-là : ce qu'ils font une fois tous les ans en mémoire de la douleur où furent plongés à pareil jour tous les disciples à cause de la mort de leur maître. S'ils ne jeûnent pas au contraire les autres samedis, c'est en mémoire du repos signifié par ce même jour. Car il y a deux choses qui nous font espérer la félicité des justes et la fin pour eux de toutes les misères : la mort et la résurrection. Dans la mort se trouve le repos dont il est dit par le Prophète : Entrez^ mon peuple, dans les lietuc souterrains; tenez-vous caché pour quelque temps, jusqu'à ce que la colère du Seigneur soit passée (Is., XXVI, 20). Et dans la résurrection se trouve ce qui fait la parfaite félicité de l'homme, à laquelle son corps a part aussi bien que son âme. . . .

» Mais parce que nous ne trouvons point, ainsi que je l'ai déjà fait observer, que ni l'Evangile, ni les apôtres nous aient marqué aucun jour spécial pour jeûner, et que c'est là, avec beaucoup d'autres choses, ce qui a produit quelque variété dans la robe de cette fille du Roi qui est l'Eglise, je vous dirai ce que le vénérable Ambroise, évêque de Milan, de la main de qui j'ai été baptisé, me répondit un jour que je le consultai sur ce sujet. Ma mère, qui se trouvait avec moi à Milan, était en peine de savoir s'il fallait jeûner le samedi selon la coutume.de la ville d'où nous étions, ou ne pas jeûner ce même jour, selon celle' de Milan. Pour la tirer de cette peine, je fus donc trouver l'homme de Dieu : car pour moi, qui n'étais encore que catéchumène, je ne prenais pas grand intérêt à ces sortes de questions; et voici la réponse que j'en obtins : « Je ne puis, me dit-il, vous prescrire sur cela que ce que je fais moi-même; » et par-là je crus d'abord qu'il voulait me faire entendre qu'il ne fallait pas jeûner le samedi, attendu que je savais que c'^ait là ce qu'il pratiquait lui-même. Mais il ajouta : u Quand je suis ici, je ne jeûne point le samedi ; mais je jeûne ce même jour, quand je suis à Rome. Ainsi, dans quelque Eglise que vous vous trouviez, suivez-en les coutumes, si vous voulez ne causer de scandale à personne, et que personne ne

DU JBUNE. 403

VOUS en cause. » Je rapportai cette réponse à ma mère, et cela lui suffît : elle obéit sans hésiter, et nous crûmes aussi que c'était la règle qu'il fallait suivre. Mais comme il arrive en quelques endroits, et particulièrement en Afrique, qu'entre les Eglises d'une même contrée, ou quelquefois entre ceux d'une même Eglise , il ^ en ait qui jeûnent le samedi, et d'autres qui ne jeûnent pas, il me semble qu'il faut se conformer là-dessus à ceux qui sont chargés de la cçnduite de ces peuples. )>

34. S. Epiphane, in compmdiarid verd doctrind de fide catho- Hcœ et apostolicœ Ecclesiœ : « Les apôtres ont ordonné que les communions ou synaxes se fissent le mercredi , le vendredi et le dimanche. Le mercredi et le vendredi, on doit jeûner jusqu'à la neuvième heure du jour, parcç que c'est dans la matinée du mercredi que Notre-Seigneur a été trahi, et le vendredi qu'il a été crucifié. Et ce sont les apôtres qui ont voulu que l'on jeûnât chacun de ces deux jours, afin que soit accomplie cette parole : Lorsque Vép<mx leur aura été enlevé, if est en ces jours-là qu'ils jeûneront (Luc, V, 38). Ce n'est pas pour rendre bienfait pour bienfait à celui qui a souffert pour nous que nous jeûnons alors ; mais c'est pour nous rendre salutaire à nous-mêmes la passion qu'il a endurée, et pour faire satisfaction à Dieu pour nos péchés. Or, ce double jeûne, je veux dire celui du mercredi et celui du vendredi , s'observe dans toute l'Eglise catholique* et dans tout le courant de l'année, et cha'cun de ces jours jusqu'à la neuvième heure, excepté pendant quarante jours entiers à partir de Pâques jusqu'aux approches de la Pentecôte, qu'on est dans l'usage de ne point fléchir les genoux, et de ne faire aucun jeûne qui soit d'obligation. Quant aux communions, elle se font à la neuvième heure du jour le mercredi et la vendredi, et dans la matinée le dimanche seulement. De plus, on ne jeûne pas pendant les cinquante jours de la Pentecôte dont j'ai déjà parlé, ni le jour de l'Epiphanie^ c'est-à-dire de la manifestation et de la venue ou de la naissance temporelle du Sauveur (1), quand même ce jour-là se trouverait être un mercredi ou un vendredi. Néanmoins ceux qui font profession de piété continuent de jeûner même ces jourslà, excepté le dimanche et les cinquante jours après Pâques , et

(i) A l'époque où saint Epiphane écrivait, la fête de Noël n'était pas encore séparée de celle de l'Epiphanie , du moins généralement. De là peut-être l'usage observé de nos jours dans la liturgie romaine de réciter l'évangile de l'Epiphanie pour dernier évangile à la messe du jour ûeMl.

40& DU lEUNE.

observent les vigiles en tous les temps de l'année. Mais l'Eglise catholique fait de tous les dimanches des jours de fête : ces jours-là, la communion se fait au malin, et il n'y a pas de jeûne. Car il y aurait une sorte de contradiction à jeûner le dimanche. Quant aux quarante j«urs {)ui précèdent la semaine des grands mystères, l'Eglise les passe dans le jeûne, à l'exception du dimanche, qu'elle ne jeûne jamais, pas même dans ce temps de pénitence. Les six jours qui précèdent immédiatement celui de Pâques, tous les peuples ne se nourrissent que de fruits secs, ou de pain, de sel et d'eau; encore ne se permet-on de prendre cette nourriture que lorsque le soir est arrivé. Les plus fervents passent même deux, ou trois, ou quatre jours entiers sans rien prendre, quelques-uns la semaine entière, et ne ïompent leur jeûne de toute la semaine que le dimanche matin au chant du coq. »

38. Calixte I, pape et martyr, Epist, ad Benedictnm episcopum, c. 1 (1) : tt Nous ordonnons, comme plus convenable, de faire à l'entrée de chacune des quatre saisons le jeûne que vous savez qui s'observe chez nous trois fois dans l'année, afin que, comme l'année est partagée en quatre saisons, chacune de ces saisons soit consacrée par le jeûne. Et de même que le pain, le vin et rhuile servent au soutien du corps, ainsi le jeûne contribue au soutien de l'âme, conformément à cette parole du prophète Zacharie : Voici ce que dit le Seigneur [des armées : Comme fé résolu de vom affliger lotsque vos pèff!s ont irrité ma colère, dil le Seigneur, et que je n'ai point été touché de compassion; ainsi fui r^soluy au contraire, en ce temps de combler de bienfaits la maim de Juda et la maison de Jérusalem. Ne craignez point. Voici donc ce que je vous ordonne de faire : Que chacun parle à son prochain dans la vérité, et rendez dans vos tribunaux des. jugemetits d'éqniti et de paix. Que nul ne forme dans son cœur de mauvais dessein contre son ami, et n'aimez point à faire de faux serments. Car a sont là toutes choses qv^ j'ai en haine, dit le Seigneur. Le Seigneur des armées m'adressa encore sa parole, et me dit : Voici ce que dit le Seigmur des armées : Les jeûnes du qmtrième, du cinquième, du septième et du dixième mois, seront changés pour la maison de Juda en des jours de joie et d'allégresse et en des fêtes éclatantes et solennelles. Aimez seulement la vérité et la paix, dit le Seignei^r des armées (Zach., VIU, 44-20). *I1 faut que nous soyons tous unanimes sur ce point, afin que, comme l'enseigne l'Apôtre, nous

(l) Cette pièce n'a rien d'authentique.

ayons tous un même langage, et qu*il n'y ait point de schismes parmi nous, mais que nous soyons tous unis ensemble dans un même esprit et dans un même sentiment (/ Cor., 1, 10). Nous nous félicitons de vous voir nous seconder dans rétablissement de cette discipline. Car il ne convient pas que les membres soient désunis d'avec leur chef; mais ils doivent plutôt le suivre, comme le disent les écrivains sacrés (/ Cor., XII, 12 etsuiv.). Or, personne ne révoque en doute que TEglise apostohque est la mère de toutes les Eglises, et que vous ne devez vous écarter en rien des règles qu'elle prescrit. Et comme le Fils de Dieu est venu faire la volonté de son Père, ainsi devez- vous accomplir la volonté de votre mère, qui est l'Eglise, à la tête de laquelle est, comme il a déjà clé dit, l'Eglise romaine. Donc tout ce qui se fait arbitrairement et contrairement à la discipline de cette Eglise, est nécessairement frappé de nullité. »

36. S. Léon-le-Grand, Serm. I de Penteœste : « L'Esprit de vérité remplit l'Eglise de ses lumières, et il ne peut souffrir dans son temple rien de ténébreux ou de tiède. C'est de ce principe que la pratique des jeûnes et de l'aumône nous est venue : tous les saints ont reconnu l'utilité de cette pratique , qui va suivre prochainement ce grand jour de fête, et je vous la recommande de tout mon pouvoir. Si vous êtes tombés dans quelques fautes par votre négligence, il faut les expier par les jeûnes et par l'ardeur de votre piété. Nous jeûnerons donc la quatrième férié, ainsi que la sixième, et nous passerons le samedi en prières, selon la coutume, par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ (1).^»

37. Le même, Serm. Il de Pentecoste : a 11 faut ajouter à nos œuvres de piété la pratique du jeûne, qui a été institué par les apôtres. Cette observance doit être comptée parmi les dons du Saint-Esprit; elle est d'un grand secours pour nous faire résister aux attraits de la chair et aux embûches du démon ; c'est un moyen infaillible pour vaincre toutes les tentations avec la grâce de Dieu. 11 faut donc que nous jeûnions, mes frères, la quatrième férié, ainsi que la sixième; et nous passerons le samedi en prières dans L'église du bienheureux apôtre saint Pierre, qui nous aidera par son intercession à mériter la miséricorde de Dieu et la grâce de Jésus-Christ, etc.- (2). »

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