La journée du 22 janvier dernier. (Note du traducteur
en présence des sentiments d'indignation, de peur, de colère et de haine qu'il a provoqués dans la société, je crus de mon devoir d'exprimer avec plus de précision et de développement ce que j'avais exposé brièvement dans les limites de cent mots adressés au journal américain.
Ce que j'ai à dire pourra aider peutêtre quelques-uns au moins à s'affranchir de ces pénibles sentiments de blâme, de honte, d'irritation, de haine, d'humeur belliqueuse, de vengeance et de conscience de sa faiblesse qu'éprouvent aujourd'hui la majorité des Russes, et faire reporter leur énergie sur l'activité intérieure, morale, qui seule procure le vrai bonheur, tant aux individus qu'à la collectivité, et qui est d'autant plus nécessaire dans les conditions actuelles que les événements qui se déroulent sont plus complexes et plus pénibles.
Voici mon opinion réfléchie sur les événements actuels :
Je considère tout gouvernement, non seulement le russe, comme une institution compliquée, consacrée par la tradition et la coutume pour commettre impunément, grâce à la force brutale, les crimes les plus épouvantables : meurtre, pillage, abrutissement par l'alcoolisme, dépravation, exploitation du peuple par les riches et les gouvernants. Aussi j'estime que tous les efforts de ceux, qui désirent améliorer la vie sociale, doivent tendre à s'affranchir des gouvernements, dont la nocivité et, surtout, l'inutilité deviennent de nos jours de plus en plus évidentes.
Ce but, à mon sens, est atteint par un seul moyen : le perfectionnement intérieur religio-moral de chaque individu.
Plus élevé sera le degré de développement religio-moral des hommes, plus les
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formes sociales qui s'établiront seront meilleures et plus la violence gouvernementale et le mal produit diminueront.
Et plus bas sera le degré de développement religio-moral des hommes de certaines classes, plus puissant sera le gouvernement et plus grand le mal qu'il commettra.
De sorte que le mal causé aux hommes par les gouvernements est toujours en rapport proportionnel à l'état religiomoral de la société, quelle que soit la forme sociale adoptée par elle.
Cependant, certains hommes, en présence de tout le mal que commet actuellement le gouvernement russe, — gouvernement particulièrement brutal, cruel, stupideet faux, — croient que tout ce mal ne se produirait pas si le gouvernement russe était organisé comme il devrait être, c'est-à-dire sur le modèle des autres gouvernements existants (qui sont pour
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lant également organisés dans un but de violence sur leurs peuples). Pour y remédier, ces hommes emploient tous les moyens a leur portée en s'imaginant que le changement des formes extérieures pourrait modifier le fond.
Je considère une telle activité comme inefficace , déraisonnable , irrégulière (parce que les hommes s'attribuent des droits qu'ils n'ont pas) et nuisible.
J'estime cette activité inefficace, parce que la lutte par la force et, en général, à l'aide des moyens extérieurs (et non par la seule énergie spirituelle) d'un petit groupe d'hommes contre un gouvernement puissant, qui défend son existence et qui dispose à cet effet de million* d'hommes armés et disciplinés et de milliards de roubles; une telle activité est simplement ridicule au point de vin; de la possibilité du succès de Fentreprise et douloureuse au point de vue de la des-
tinée des malheureux qui sont entraînés et qui périssent dans cette lutte inégale.
J'estime cette activité déraisonnable parce que, même en admettant l'invraisemblable, — le triomphe de ceux qui luttent contre le gouvernement existant, — la situation des hommes ne saurait s'améliorer.
En effet, le gouvernement tyrannique est tel parce que la société qu'il domine est composée d'hommes moralement faibles : les uns, guidés par l'ambition, la cupidité et étant dépourvus de conscience, cherchent par tous les moyens à s'emparer et à conserver le pouvoir; les autres, par crainte, par lucre également, par vanité ou par abrutissement, appuient l'action des premiers et se soumettent à eux. Aussi, de quelque façon et sous quelque forme que se groupent ces hommes, ils formeront toujours un gouvernement violent.
J'estime cette activité irrégulière, parce que les Russes qui luttent aujourd'hui contre le gouvernement, — les membres libéraux des zemstvos, les médecins, les avocats, les écrivains, les étudiants, les révolutionnaires et quelques milliers d'ouvriers détachés du peuple et circonvenus par la propagande, — s'intitulent et se considèrent comme les représentants de la nation, bien qu'ils n'aient aucun droit à ce titre.
Au nom du peuple, ils exigent la liberté de la presse, de conscience, de réunion, la séparation de l'Église et de l'État, la journée de huit heures, la représentation nationale, etc. Or, interrogez ce même peuple, — les cent millions de paysans, — sur ce qu'il pense de ces revendications, et ce vrai peuple ne saura que répondre, car toutes ces revendications, y compris la journée de huit heures, ne présentent au-
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cun intérêt pour ia grande masse des paysans.
Elle n'a que faire de tout cela. ïl lui faut toute autre chose : ce à quoi elle aspire et qu'elle attend depuis longtemps, ce à quoi elle songe et dont elle parle sans cesse, et ce dont précisément il n'est pas dit un seul mot dans toutes les adresses et tous les discours libéraux, et est à peine mentionné dans le programme révolutionnaire et socialiste. Elle n'attend et ne désire qu'une chose : l'affranchissement de la terre du droit de propriété, la nationalisation du sol. Car le jour où le paysan ne sera plus privé de la terre, ses enfants n'iront pas travailler à la fabrique, et ceux qui iront, établiront euxmêmes le nombre d'heures de travail et le taux du salaire.
On nous dit : donnez la liberté, et le peuple pourra faire connaître ses revendications. C'est faux. En Angleterre, en
France, en Amérique, la liberté de Ja presse est absolue, et pourtant il n'est pas question clans les parlements de la suppression de la propriété foncière ; on agite à peine cette question dans la presse, et le droit de l'ensemble de la nation sur la terre demeure toujours relégué à l'arrière-plan.
Voilà pourquoi les hommes politiques libéraux ou révolutionnaires, qui dressent les programmes des revendications populaires, n'ont aucun droit de se considérer comme les représentants du peuple; ils ne représentent qu'eux seuls.
Cette activité est donc, à mon avis, inefficace, déraisonnable et irrégulière.
Elle est enfin nuisible parce qu'elle détourne les hommes de leur unique mission : le perfectionnement moral de chacun de nous; c'est uniquement par ce travail intérieur de l'individu que sera atteint le but que poursuivent ceux
qui luttent contre le gouvernement.
« L'un n'empêche pas l'autre », dirat-on. Si. Car il est impossible de faire deux choses à la fois. Il est impossible de s'améliorer moralement et de participer en même temps à l'action politique qui entraîne aux intrigues, aux ruses, à la lutte, qui provoque la haine allant jusqu'au meurtre. Loin de préserver les hommes des violences gouvernementales, l'activité politique les rend au contraire de plus en plus inaptes à la seule action qui peut réellement les affranchir.
Tant que les hommes seront incapables de résister aux séductions de la cupidité, de l'ambition, de la vanité, de l'intimidation, de l'abrutissement qui asservissent les uns et corrompent les autres, ils se grouperont toujours en une société de violateurs et de violés, d'imposteurs et de trompés. Pour que cela ne soit pas, chaque individu doit faire un effort moral sur lui-même. Au fond de leur âme,
les hommes le sentent; mais ils cherchent à atteindre sans effort ce à quoi on ne saurait parvenir que par l'effort.
Il faut un effort pour établir le rapport qu'on doit garder envers le monde et s'y tenir; il en faut encore pour établir son rapport envers les hommes en vertu de la loi immuable qui commande de faire aux autres ce qu'on veut qu'ils vous fassent; il en faut pour réprimer les mauvaises passions qui nous livrent à la domination des autres; n'être le maître ni l'esclave de personne; ne pas feindre ni mentir, ni par crainte ni par intérêt; il en faut pour ne pas s'écarter des exigences de la loi suprême de la conscience.
S'imaginer, au contraire, que l'établissement de certaines formes sociales, par une voie mystique quelconque, conduira tous les hommes et chacun de nous à l'équité et à la vertu; que pour y arriver,
sans aucun effort personnel de pensée, il suffit de répéter ce que disent les hommes d'un parti, s'agiter, discuter, mentir, feindre, insulter et se battre; s'imaginer et faire tout cela n'exige aucune énergie, puisque cela se fait tout seul.
Les hommes désirent tellement que les choses doivent se passer ainsi, qu'ils se persuadent que cela est. Et alors, une théorie se forme prouvant que les hommes peuvent atteindre le fruit de l' effort sans effort. Cette théorie est toute semblable à celle affirmant que la prière qui aide à son perfectionnement, la croyance en la Rédemption des péchés par le sang du Christ, ou la grâce transmise par le sacrement peuvent remplacer l'effort personnel. C'est sur la même illusion psychologique que repose l'étonnante théorie de l'amélioration de la vie sociale par le changement des formes extérieures, théorie qui a produit et produira
tant de maux horribles et qui, plus que tout, entrave le vrai progrès de l'humanité.
Les hommes se rendent compte qu'il y a dans leur vie des choses mauvaises et qu'il faut l'amender. Or, il n'est dans le pouvoir de l'homme que de s'améliorer soi-même ; il faut d'abord que nous convenions de notre infirmité : c'est ce que nous ne voulons pas. Dès lors, toute notre attention est portée non sur ce qui est en notre pouvoir : nous-mêmes, mais sur les conditions extérieures sur lesquelles nous ne pouvons rien et dont la modification peut aussi peu améliorer notre situation que le transvasement du vin ne peut modifier ses qualités. Dès lors, commence une vie oisive, nuisible, présomptueuse (nous prétendons corriger nos semblables), dépravante et mauvaise (on tue les hommes qui font obstacle au bien commun).
« Reconstituons les formes sociales et la société prospérera », affirme-t-on. Ce serait beau si le bonheur de l'humanité pouvait être atteint aussi facilement!
Malheureusement, — ou plutôt heureusement (parce que si les uns pouvaient organiser la vie des autres, ceux-ci seraient les plus malheureux des hommes), — il n'en est pas ainsi : la vie humaine se transforme, non grâce au changement des formes extérieures, mais seulement par le travail intérieur de chaque individu sur lui-même. D'autre part, tout effort pour modifier les formes extérieures ou amender autrui n'améliore pas la situation des hommes, mais, au contraire, est funeste à la vie de ceux qui — rois, présidents, ministres, membres de parlement, hommes politiques, révolutionnaires ou libéraux — cèdent à cette erreur pernicieuse.
Les hommes irréfléchis, qui jugent superficiellement, émus par la boucherie fratricide qui eut lieu récemment à Saint- Pétersbourg et par tous les événements qui ont accompagné ce forfait, pensent que leur cause principale est dans le despotisme du gouvernement russe. Ils se figurent donc que de pareils événements ne pourraient se répéter si l'on substituait à la forme autocratique de ce gouverne-
ment le régime de monarchie constitutionnelle ou de république.
Or, si l'on médile sur la réelle signification du mal dont souffre aujourd'hui le peuple russe, ce mal apparaît non point dans les événements de Saint-Péf ersbourg, mais dans la guerre cruelle et honteuse, si inconsidérément entreprise par une dizaine d'hommes immoraux.
Cette guerre a déjà tué et mulilé des centaines de victimes et menace d'immoler autant de vies encore. Elle a non seulement ruiné la génération présente, mais elle grève encore les générations futures sous forme de dette publique. Enfin elle déprave les hommes.
Ce qui s'élait passé à Saint-Pétersbourg le 22 janvier dernier n'est rien en comparaison de ce q ni se passe là bas, sur les champs de bataille. Là est supprimé et mutilé un nombre d'hommes cent fois plus grand que celui qui a péri
pendant la mémorable journée de Saint- Pétersbourg. Et la perte de ces hommes est loin d'indigner notre société, comme elle fut indignée devant le massacré de Saint-Pétersbourg; sa plus grande partie envisage avec indifférence, même avec sympathie, le fait que des milliers et des milliers de nouvelles victimes sont envoyées là-bas afin d'y être sacrifiées aussi stupidement, aussi inutilement.
Cette calamité est terrible! Aussi, quand on veut parler des maux dont souffre le peuple russe, il faut bien se dire que son principal fléau est la guerre, tandis que l'événement de Saint-Pétersbourg n'est que le corollaire inévitable du grand mal. Et si l'on veut chercher les moyens de se préserver contre les deux maux, il faut en trouver qui puissent être efficaces contre l'un et l'autre.
Or, la substitution au régime despotique de la monarchie constitution-
nelle ou de la république ne délivrera pas la Russie ni de l'un ni de l'autre de ces maux. Tous les États constitutionnels, autant que la Russie ne cessent de s'armer aussi stupidement et, comme elle, envoient leurs peuples se faire tuer, quand l'idée en vient aux quelques hommes qui sont au pouvoir. Les guerres d'Abyssinie, des Roers, d'Espagne, de Cuba, des Philippines, du Tibet, les expéditions contre les peuplades africaines ont été conduites par les gouvernements les plus constitutionnels et les plus républicains. De même ils répriment, le cas échéant, par la force armée les révoltes et les manifestations populaires qu'ils estiment contraires à la loi, c'està-dire, à ce qui est aujourd'hui leur loi. Lorsque, dans un État, quelle que soit sa constitution, le pouvoir s'appuie sur la violence et que ce pouvoir peut être accaparé par quelques hommes, il se produit
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et se produira toujours, sous telle ou telle forme, des événements comme ceux qui ont lieu en Russie actuellement : la guerre et la répression des révoltes.
On le voit, la signification des événements de Saint-Pétersbourg n'est nullement de nous avoir montré le vice du gouvernement despotique, comme le croient les gens irréfléchis et qui conseillent par suite de le remplacer par un régime parlementaire ; cette signification est bien plus importante : elle nous révèle, grâce à Faction du gouvernement russe particulièrement stupide et brutal, avec plus de netteté que ne le laisse voir l'attitude plus décente des autres gouvernements, la nocivité et l'inutilité de tout gouvernement, autrement dit, de toute réunion d'hommes disposant des moyens de soumettre à leur volonté la masse populaire.
En Angleterre, en Amérique, en
France, en Allemagne, le vice inhérent à tout gouvernement est si bien masqué que les peuples de ces pays s'imaginent candidement que ce qui se passe en Russie ne peut se produire qu'en Russie, tandis qu'ils jouissent chez eux d'une pleine liberté et n'ont besoin d'aucun changement dans leur situation. Gela ne signifie rien d'autre, sinon qu'ils se trouvent dans un état désespéré d'esclavage, un esclavage d'esclaves qui ne se doutent pas de leur esclavage et qui sont fiers de leur situation d'esclaves.
Notre situation à nous, Russes, est à ce point de vue plus pénible, parce que les violences que nous subissons sont plus brutales, mais elle est aussi meilleure, parce qu'il nous est plus facile de nous en rendre compte.
L'attitude, la situation et les tendances d'esprit des Russes, d'une part, et celles des Européens et surtout des Américains
de l'autre, sont identiques à celles des deux hommes, le pharisien et le péager, qui entrèrent dans le temple et dont il est parlé dans l'Evangile de Luc, chapitre XVIII, versets 10, H, 13.
En somme, tout gouvernement employant la violence est, dans son essence même, inutile et il est le plus grand des maux. C'est pourquoi notre œuvre à nous, Russes, aussi bien que de tous les peuples asservis par les gouvernements, n'est pas dans la substitution d'un régime gouvernemental à un autre, mais dans la suppression de tout gouvernement.
Mon opinion sur les événements qui se produisent actuellement en Russie est donc la suivante : Le gouvernement russe, comme tout gouvernement, est un malfaiteur effroyable, inhumain et toutpuissant, dont l'implacable activité n'a cessé et ne cesse de se manifester, absolument identique à celle de tous les gou-
vernements : américain, français, japonais, anglais. Il faut donc que tous les hommes sensés appliquent tous leurs efforts pour se débarrasser des gouvernements, et les Russes en particulier du leur.
Et pour se débarrasser du gouvernement, il ne faut pas lutter contre lui avec des moyens extérieurs, car ils sont tout simplement ridicules en comparaison de ceux dont il dispose; mais il faut seulement ne pas participer aux institutions gouvernementales et ne pas les soutenir. Alors elles tomberont d'elles-mêmes.
Et pour ne pas les soutenir ni y participer, il faut s'affranchir des faiblesses qui font tomber les hommes dans les arcanes du gouvernement et qui rendent ceux-là les esclaves de celui-ci.
Or, seul peut être libre de ces faiblesses celui qui établit son attitude envers le Grand Tout, envers Dieu, et qui règle sa
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conduite d'après Tunique loi suprême qui découle de cette attitude : c'est celui que j'appelle l'homme religio-moral.
Parce que nous, Russes, sentons avec une netteté et une douleur particulière le mal que nous cause notre Gouvernement stupidement cruel et mensonger; parce que nous voyons qu'il est la cause de la perte de centaines de mille d'hommes, qu'il est la ruine et la corruption de millions d'autres hommes et provoque déjà la lutte fratricide à l'intérieur, nous devons avec plus d'intensité nous former une conscience nette et ferme et avec plus de persévérance observer la loi divine qui en découle; cette loi ne nous demande pas d'amender le gouvernement existant ou d'organiser un régime politique et social qui, d'après nos vues bornées, assure le bien commun, elle nous demande uniquement : le perfectionnement moral, en d'autres termes,
l'affranchissement de tous nos vices et faiblesses qui l'ont de nous les esclaves du gouvernement et les complices de ses crimes.
J'avais terminé ces pages et j'hésitais à les publier lorsque je reçus cette remarquable lettre non signée :
« Voici plusieurs jours que je ne puis me ressaisir.
« Lorsque quelqu'un commence à me parler des ouvriers massacrés, je ressens pour lui de la haine et j'éprouve une sorte de mal physique.
« Il y avait des monceaux de cadavres et aussi des femmes, des enfants emmenés tout ensanglantés sur dns voitures.
Mais est-ce cela qui est horrible? Non : horribles sont les soldats, avec leurs visages ordinaires, bonasses, sans pensées, et qui battent la semelle à cause du froid et attendent le commandement de tirer.
Horrible également est le public aux visages où se lit seulement la curiosité. Même les hommes au cœur bon arrivent pour voir par eux-mêmes ou apprendre des autres quelque chose de « terrible » : cadavres déchiquetés, mares de sang...
Comme si l'on pouvait voir quelque chose de plus terrible que ces soldats qui sont comme toujours et ces braves gens qui cherchent seulement une chose : des frissons d'horreur.
« Je ne puis définir ce qui est le plus effroyable dans ce fait. C'est celui, me semble-t-il, qu'ils ne comprennent pas et
que leurs visages gardent leur expression coutumière , bien que, une heure plus tard, on tuera et le sang rougira le pavé. Il semble que le plus épouvantable est de sentir qu'aucun lien n'existe entre les hommes.
« Ils sont du même village, seulement les uns sont vêtus de capotes grises et les autres de pardessus noirs; et il est impossible de comprendre pourquoi les hommes en gris plaisantent en parlant du froid et regardent placidement les hommes en noir qui passent, quand ils savent que chacun d'eux a sur lui dix cartouches et que une heure ou deux plus tard elles seront toutes dépensées. Et les hommes en noir les regardent eux aussi comme si tout cela devait être ainsi. On lit dans les livres, on parie de ce qui désunit les hommes, mais on n'en sent pas toute l'horreur ; mais quand tout cela est autour de vous et, comme ces
jours-ci, tout le reste cesse momentanément d'exister et 'qu'il n'y a que cette seule chose : capotes grises, pardessus noirs et pelisses de luxe, et que tous m« sont occupés que d'une seule chose, mais chacun de façon différente, personne ne s'en étonne, personne ne sait pourquoi les uns tirent, les autres tombent, et les troisièmes regardent.
« En tout autre temps la vie est aussi effroyable et incompréhensible : il est également dans Tordre des choses de tuer au commandement sans hostilité, ni haine; mais ces jours-ci tout le reste s'est arrêté momentanément et seule cette chose terrible est demeurée. On a le sentiment d'être séparé de chaque homme par un abîme et qu'il est impossible de le franchir, bien qu'on soit tout près les uns des autres. Ce sentiment est insuportable.
« A cinq reprises j'ai commencé et
abandonné cette lettre, et à la fin je me décide à l'écrire. Peut-être est-ce parce <ju'il est pénible de se taire continuellement. Tous parlent de venir en aide aux ouvriers et semblent compatir à leur sort. Mais ce qui est terrible, ce n'est pas la situation des ouvriers, et ce n'est pas ceux qui ont besoin d'aide, mais ceux qui tirent sur les gens et les piétinent, et également ceux qui, le lendemain, se promènent et regardent les vitres brisées, les traces de balles et ne voient pas les glaçons de sang sur le trottoir et marchent dessus. »
Oui tout est là, tout est dans ce fait qu'il y a quelque chose qui désunit les hommes et qu'il n'y a pas de lien entre eux. Tout est dans l'action qui fera disparaître ce qui désunit les hommes et qui révélera ce qui les unit. Ce qui les désunit, c'est toute forme gouvernemen-
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taie extérieure, violente; ce qui les unit, c'est l'attitude qu'on doit garder envers Dieu, l'aspiration vers lui, parce que Dieu est unique pour tous, et l'attitude de tous les hommes envers lui est invariable.
Que nous voulions ou non le reconnaître, un seul et même idéal apparaît devant nous tous : le perfectionnement suprême; et seule l'aspiration vers cet idéal supprime la désunion et nous rapproche les uns des autres.
Yasnaïa Polïana, 15 février 1905.