‹ Le grand crimeChapitre 14 sur 23 · APPEL · texte numérisé non relu

APPEL

The most fatal error that ever

happened in the world was the

séparation of political and ethical

science.

Shelley,

(L'erreur la plus fatale qui eût pu jamais être faite dans le monde fut la séparation de la science politique de la science morale.)

Dans mon appel aux travailleurs i j'ai exprimé cette idée : pour se délivrer de l'oppression qui pèse sur eux, les travailleurs doivent, de leur propre initiative, modifier toute leur manière d'être actuelle, cesser de lutter contre leur pro-

1. Voir Conseils aux Dirigés, traduction Halpérine- Kaminsky (Fasquelle, éditeur).

176 LE GHAND CISIME

chain en vue de leur bien personnel, mais adopter le précepte évangélique :

Agis envers les autres comme tu voudrais qu'ils agissent envers toi.

Le moyen que j'ai proposé a provoqué, comme je m'y attendais, une apprécialion, toujours la même, ou plutôt une même réprobation, de la part des personnes d'opinions Jes plus opposées.

« C'est une utopie; ce n'est pas pratique. Attendre, pour délivrer les hommes qui souffrent de l'oppression et de la violence, qu'ils deviennent tous vertueux, c'est reconnaître les maux existants et se condamner à l'inaction. »

Aussi éprouvai-je le besoin de dire en quelques mots pourquoi je tiens cette idée nullement impraticable, comme elle le paraît au premier abord; au contraire, elle mérite de fixer l'attention plus que tout autre moyen proposé par de savants économistes pour améliorer l'ordre so-

cial. Je voulus le dire à ceux qui cherchent sincèrement à servir leur prochain non en paroles, mais par les actes. C'est donc à ces hommes que je m'adresse.

Les principes directeurs de la vie sociale qui guident l'activité des hommes se modifient à mesure et, suivant leur évolution, Tordre social change également.

Il y eut un temps où l'idéal de la vie sociale était l'absolue liberté animale durant laquelle les uns dévoraient, au sens propre et figuré, les autres. Ensuite, vint la période où l'idéal social était la toute-

puissance d'un seul, l'adoration de potentats, et on se soumettait à eux non seulement bénévolement, mais avec enthousiasme ; telles l'Egypte, Rome :

Morituri te salutant. Puis, les hommes eurent pour idéal une organisation de la vie pendant laquelle l'autorité n'était plus reconnue comme principe absolu, mais comme une nécessité au maintien de l'ordre public.

Les tentatives de réaliser cet idéal furent la monarchie universelle, puis l'Eglise universelle, unissant et guidant divers Etats. Puis ce fut la représentation nationale ; puis la République, avec ou sans suffrage universel.

Aujourd'hui, on estime que cet idéal peut être réalisé grâce à une organisation économique qui permettra de ne plus considérer les instruments de travail comme propriété privée mais comme propriété nationale.

180 LE CKAND CRIME

Si différents que soient tous ces principes, ils supposent toujours la nécessité de l'autorité pour leur application dans la vie, c'est-à-dire une force qui contraint les hommes d'obéir aux lois établies. On admet la môme nécessilé aujourd'hui.

On admet que, pour atteindre le plus grand bien commun, il faut que ceux qui sont investis de l'autorité (suivant la doctrine chinoise, ce sont les plus vertueux ; suivant la doctrine européenne, les oints ou les élus du peuple) établissent et maintiennent un ordre public grâce auquel sont assurés aux citoyens le maximum de garanties contre les atteintes réciproques à la liberté, à la vie et au travail. Ce n'est pas seulement ceux qui voient dans l'Etat la condition vitale indispensable, mais encore les révolutionnaires et les socialistes, qui considèrent l'organisation administrative

actuelle comme sujet à modi fication , reconnaissent, eux aussi, l'autorité, c'est-à-dire le droit et la possibilité des uns à obliger les autres à se soumettre aux lois établies comme condition indispensable de l'ordre social.

Il en fut ainsi de tout temps, et il en est encore ainsi. Mais les hommes, contraints par la force de se soumettre à un ordre de choses, ne le considéraient pas toujours comme le meilleur; souvent ils se révoltaient contre les gouvernants, les renversaient et remplaçaient l'ancien ordre par un nouveau qui, à leur avis, leur garantissait plus de bien-être.

Mais comme ceux qui s'emparaient du pouvoir étaient dépravés par leur omnipotence et en tiraient plus profit pour eux que pour le bien commun, il arrivait que le nouveau gouvernement se montrait aussi inique, souvent plus, que l'ancien.

Il en fut ainsi quand la révolte contre le pouvoir établi triomphait. Mais lorsque la victoire demeurait du côté de celui-ci, il renforçait ses moyens de défense et limitait plus encore la liberté de ses sujets.

Il en fut toujours ainsi, dans l'antiquité comme à l'époque contemporaine, et il en fut ainsi, avec une évidence particulière, dans notre société européenne durant tout le xixe siècle.

Dans la première moitié de ce siècle,, les révolutionnaires triomphèrent pour la plupart. Mais les nouveaux gouvernants qui remplaçaient les anciens : Napoléon Ier, Charles X, Napoléon III, n'ont pas élargi la liberté des citoyens.

Dans la deuxième moitié, après 1848, toutes les tentatives de révolte n'eurent aucun succès. Aussi, par suite des révolutions précédemment triomphantes et des tentatives nouvelles, les gouvernements, prenant des mesures de plus

en plus effectives de défense, renforçaient leur domination à tel point que, grâce au perfectionnement technique qui donne à certains le pouvoir inouï sur la nature et sur les hommes, la lutte des peuples contre les gouvernements devint, à la fin du siècle, impossible. Les gouvernants accaparèrent non seulement de grandes richesses dont ils avaient dépouillé les peuples, non seulement ils recrutèrent habilement des armées bien disciplinées, mais encore ils concentrèrent entre leurs mains tous les procédés d'action moraux sur les masses : la direction de la presse, de la religion et principalement de l'éducation. Ces procédés sont si habilement employés et si puissants qu'à partir de 1848, il n'y eut pas en Europe une seule tentative heureuse de révolution.

Ce phénomène est tout nouveau et particulier à notre temps. Si puissants que fussent Néron, Gengïs-Khan, Charlemagne, ils ne pouvaient réprimer les soulèvements se produisant sur les confins de leurs possessions, et encore moins étaient-ils en mesure de guider les besoins spirituels de leurs sujets : l'instruction, l'éducation, la religion. Or, aujourd'hui, tous ces moyens se trouvent entre les mains des gouvernants.

Ce n'est pas seulement le macadam, remplaçant le pavé, qui a rendu impossible, à Paris, la construction des barricades qu'on y avait fait élever pendant la Révolution. Durant la seconde moitié du xixe siècle, ce « macadam » s'est révélé dans toutes les branches de l'administration publique : police secrète, espionnage, vénalité de la presse, chemins de fer, télégraphes, téléphones, photographie, prisons, forteresses, grandes richesses, l'éducation et surtout l'armée. Tous ces moyens sont à la disposition du gouvernement.

Et tout est si bien organisé que les autorités les moins habiles, les plus stupides, presque par action réflexe, par simple instinct de conservation, empêchent et empêcheront toujours sans grand effort toute tentative de révolte ouverte que des révolutionnaires attardés font parfois, avec le seul résultat de conso-

lider davantage la puissance gouvernementale.

L'unique moyen d'avoir aujourd 'hui raison de l'autorité établie serait donc la résolution de l'armée, composée d'hommes du peuple, après avoir compris l'iniquité et la malfaisance du gouvernement, de refuser de le servir. Mais ici encore, celui-ci, sachant fort bien que son soutien principal est la force armée, a si bien organisé le recrutement et la discipline, que toute propagande est impuissante à lui arracher cet instrument de domination.

En effet nul soldat soumis à l'hypnose de l'exercice que l'on appelle discipline ne peut, étant dans les rangs, en dépit de toute conviction politique, ne pas obéir au commandement, de même qu'aucun homme ne peut s'empêcher de cligner des paupières quand son œil est menacé de recevoir un coup. Et lesjeunes gens recru-

tés à vingt ans, élevés dans l'esprit mensonger ecclésiastique ou matérialiste, mais toujours patriotique, sont dans l'impossibilité de refuser le service, de même que les enfants ne peuvent refuser d'aller à l'école quand on les y envoie. Puis, entrés au service, ces adolescents, quelles que soient leurs convictions, sont transformés en une seule année, grâce à la discipline perfectionnée durant des siècles, en instruments dociles de l'autorité. Si de rares cas de refus de servir — un sur dix mille — se rencontrent, ils se produisent parmi les disciples de sectes agissant ainsi en vertu de leurs convictions religieuses que le gouvernement n'admet pas.

De sorte que, de notre temps et dans le monde européen, un gouvernement qui veut garder le pouvoir (et il ne saurait ne pas le vouloir puisque c'est son unique moyen de subsister) peut empêcher toute révolte de s'organiser ; dans le cas même

où une tentative pareille arriverait à un commencement d'exécution, elle serait aussitôt réprimée et n'aurait d'autres résultats que la perte de beaucoup de gens irréfléchis et la consolidation de l'autorité. Ces conséquences peuvent ne pas être aperçues par les révolutionnaires et les socialistes, qui agissent en vertu de traditions arriérées et qui sont entraînés par la lutte devenue pour quelques-uns une profession ; mais elles ne sauraient échapper au discernement de ceux qui observent impartialement les événements historiques.

Ce phénomène est tout nouveau ; c'est pourquoi l'activité des hommes qui ont pour but de changer l'ordre des choses existant doit se conformer à la nouvelle situation qu'occupe l'institution gouvernementale dans le monde européen.

La lutte, qui durait pendant la longue suite des siècles entre les gouvernants et les gouvernés, amenait le remplacement successif d'un gouvernement par un autre. Mais depuis le milieu du siècle dernier, le pouvoir exécutif s'est entouré d. -i moyens de défense que, grâce au perfectionnement technique de notre temps, toute lutte violente contre lui est devenue impossible. Et, à mesure qu'il acquérait une plus grande puissance, il

laissait voir son instabilité : la contradiction intérieure entre l'idée d'un pouvoir protecteur et la force brutale, moyen inévitable de toute domination, devenait de plus en plus évidente. On voyait de plus en plus clairement que l'autorité était entre les mains des pires des hommes, quand, pour être bienfaisante, elle devait appartenir aux meilleurs. En effet, les meilleurs parmi les hommes ne pouvaient aspirer au pouvoir et ne s'y maintenaient pas, puisque, par son essence même, il est inséparable de la violence.

Cette contradiction est si flagrante que tous les hommes, semble-t-il, devraient lavoir ; cependant la mise en scène solennelle, la crainte qu'inspirent le gouvernement et la tradition furent si puissantes que des siècles, des millénaires, s'étaient écoulés avant que les hommes se fussent aperçus de leur méprise. Ce n'est qu'en ces derniers temps qu'ils commencèrent

à comprendre que le propre du pouvoir est de menacer les hommes de la privation de la propriété, de la liberté, de la vie, et de mettre ses menaces à exécution ; ils ont compris que les empereurs, les rois, les ministres, les juges et les autres gouvernants ont consacré leur vie à l'accomplissement de ces mauvaises actions, sans autre motifque le désir de conserver leur situation privilégiée ; ils ont compris, par suite, que, loin d'être les meilleurs, ces hommes sont les pires, et qu'ils ne sauraient, comme tels, concourir au bien commun, mais au contraire, ont toujours été et sont une des causes principales de la misère humaine.

C'est pourquoi l'autorité, qui jadis provoquait l'enthousiasme et le dévouement, suscite aujourd'hui l'indifférence, voire le mépris et la haine chez la plus grande et la meilleure partie des hommes. Cette partie la plus éclairée de la société com-

mence à comprendre que la solennité dont s'entoure l'autorité n'est autre chose que la blouse rouge du bourreau, qui le distingue des autres forçats, parce qu'il se charge de la besogne la plus immorale et la plus répugnante : supplicier des hommes.

D'autre part, l'autorité, se rendant compte de plus en plus de l'état d'esprit dont est animé à son égard le peuple, cesse de s'appuyer sur la puissance spirituelle, — sur le sacre, sur l'élection populaire ou sur les saints, — et ne se maintient que par la violence. Et, en se maintenant par la seule violence, elle voit par cela même lui échapper de plus en plus la confiance du peuple. Et n'ayant plus cette confiance, elle est obligée de concentrer entre ses mains la direction de toutes les manifestations de la vie nationale, et provoquer ainsi un mécontentement plus grand encore.

L'autorité publique est devenue inébranlable, mais elle ne s'appuie plus sur le principe spirituel logique : le sacre, l'élection, la représentation, mais sur la force. En même temps, le peuple ne lui accorde plus aucune créance, ni ne la respecte, mais se soumet à elle simplement parce qu'il ne peut faire autrement.

Ainsi, depuis le milieu du siècle der-

nier, depuis que l'Etat est à la fois devenu invincible et a perdu son prestige et la justification de sa raison d'être, une nouvelle doctrine a commencé à se répandre : il existe une seule liberté qui n'est nullement la liberté chimérique prônée par les partisans de la violence, — affirmant que l'homme est libre lorsqu'il exécute les ordres de ses supérieurs sous peine de châtiment, — mais la liberté vraie, incompatible avec toute domination des uns sur les autres, tout en permettant à chacun d'agir suivant sa sagesse : payer ou non l'impôt, servir ou non dans l'armée, s'allier ou non aux peuples voisins.

D'après cette doctrine, l'Etat n'est point une institution divine, auguste, ni une condition indispensable de la vie sociale comme on le pensait autrefois, mais simplement la manifestation de la brutalité des mœurs. Que le pouvoir soit

entre les mains de Louis XVI, du Gomité de salut public, du Directoire, du Consulat, de Napoléon ou de Louis XVIII, du Sultan, du Président, ou du premier ministre, partout où existe le pouvoir des uns sur les autres, la liberté est absente et l'oppression inévitable. C'est pourquoi l'autorité doit être supprimée.

Mais comment la supprimer? Et comment, l'autorité une fois abolie, organiser la vie sociale, afin que les hommes ne retournent pas à l'état sauvage et à l'emploi de la force brutale ?

Tous les anarchistes, — comme on nomme les propagateurs de cette doctrine, — s'accordent pour répondre à la première question : pour détruire réellement l'autorité, il ne faut point recourir à la force, mais reconnaître tout d'abord son caractère inutile et nocif.

\ la deuxième question : comment

pourrait-on organiser une société sans gouvernement ? les anarchistes répondent diversement,

L'Anglais Godwin, qui a vécu à la fin du xvnie siècle et au commencement du xixe siècle, et le Français Prudhon, au milieu du siècle dernier, répondent ainsi a la première question : pour supprimer l'autorité il suffit que les hommes aient conscience que le bien commun (Godwin) et la justifp. (Prudhon) sont violés par l'autorité ; ensuite, si on propageait dans le peuple la conviction que le bien commun et que la justice peuvent être réalisés seulement en absence de toute autorité, celle-ci disparaîtrait d'elle-même.

A la deuxième question : comment sera assuré, en absence de tout pouvoir public, l'ordre social? Godwin et Prudhon répondent que les hommes guidés par la conscience du bien commun et de la justice découvriront naturellement les

formes de la vie commune les plus sages, les plus équitables, et les plus avantageuses pour tous.

D'autres anarchistes, tels Bakounine et Kropotkine, tout en reconnaissant également comme moyen d'abolition de l'autorité la diffusion dans les masses populaires de la conscience de sa nature nuisible et contraire au progrès de l'humanité, considèrent toutefois la révolution comme possible et même nécessaire. Aussi conseillent-ils de s'y préparer. Et quand l'Etat et la propriété seront supprimés, les hommes trouveront naturellement des conditions de vie rationnelles, libres et avantageuses.

L'Allemand Max Stirner et l'écrivain américain Tucker font une réponse presque identique à la question sur les moyens de supprimer l'autorité publique.

Tous deux estiment que le jour où les hommes comprendront le fait que l'in-

térêt individuel de chacun est un guide parfaitement suffisant et légitime de nos actes, et que l'autorité ne fait qu'entraver la manifestation de ce principe directeur de la vie humaine, l'Etat disparaîtra de lui-même, autant par suite de la désobéissance et surtout, ajoute Tucker, par suite de la non-participation au gouvernement. A la seconde question ils répondent que, libérés de l'idée superstitieuse sur la nécessité d'un gouvernement, et en obéissant seulement à l'intérêt individuel, les hommes se grouperont naturellement suivant les conditions dévie les plus rationnelles et les plus avantageuses. Toutes ces doctrines ont raison d'affirmer qu'au cas où la suppression de l'autorité serait jugée nécessaire, on ne pourrait à cet effet recourir à la force, car l'autorité qui supprimerait l'autorité demeurerait autorité. Ce but peut être atteint seulement en faisant pénétrer chez

les hommes la conscience de l'inutilité et de la malfaisance de tout gouvernement auquel on ne doit pas obéir, ni participer.

Cette vérité est indiscutable : seule la conscience raisonnée des hommes peut abolir l'autorité. Mais de quoi doit-on avoir conscience?

Les anarchistes estiment qu'elle doit avoir pour objet le bien public, la justice, le progrès ou encore l'intérêt de l'individu. Or, sans s'arrêter sur le fait que ces principes ne concordent pas entre eux, les définitions mêmes du bien commun, de la justice, du progrès, de Y intérêt individuel sont infiniment variées. Aussi est-il difficile de supposer que des hommes, en désaccord entre eux sur les principes en vertu desquels ils luttent contre l'État, puissent triompher d'une institution si solidement établie et si habilement défendue. Quant à supposer que des conceptions

du bien commun, de la justice ou de la loi du progrès puissent suffire à ce que des hommes, qui se sont soustraits à l'autorité, mais qui n'ont aucune raison de sacrifier leur bonheur personnel au bien commun, se groupent en une organisation équitable et qui ne porte pas atteinte à leur liberté réciproque, ce serait encore moins bien fondé. Enfin, la doctrine utilitaire et égoïste de Max Stirner et de Tucker, affirmant que l'ctbéissance de chacun à son intérêt personnel établira des rapports équitables entre tous, n'est pas seulement gratuite, mais encore contraire à la réalité.

En reconnaissant avec raison l'arme spirituelle comme seul moyen d'abolir l'État, tout en adoptant une conception matérialiste, non religieuse, de la vie, l'anarchisme est dépourvu de cette arme spirituelle et il se borne à des rêves qui fournissent le prétexte aux défenseurs

de la violence d'annuler ce juste principe.

Quant à l'arme spirituelle, il n'en est qu'une, elle est connue des hommes depuis longtemps, elle a toujours eu raison de l'autorité et elle a toujours donné aux hommes qui l'employaient une liberté complète et inviolable. Cette arme est : la conception religieuse de la vie qui fait considérer la vie terrestre comme une manifestation partielle de la vie de l'uni^ vers qui lie la vie humaine à la vie infinie et qui, voyant le suprême bonheur individuel dans l'accomplissement des lois de la vie infinie, juge cette observance plus obligatoire que celle de toutes les lois humaines.

Seule, cette conception religieuse unit les hommes dans la même idée de la vie, seule, elle est inconciliable avec la soumission à l'autorité, et, par suite, elle la supprime réellement.

Et, chose singulière! ce n'est qu'après avoir été amenés par la vie même à la conviction que l'État actuel est invincible et ne peut être supprimé par la force, que les hommes ont compris cette vérité si banale : l'autorité et tout le mal qu'elle cause sont simplement la conséquence de notre mauvaise conduite, et que, pour faire disparaître l'État et le mal qu'il nous cause, il nous faut mener une bonne vie.

Les hommes commencent à le comprendre. 11 leur reste maintenant à se convaincre que, pour mener une bonne vie, il n'est qu'un seul moyen : l'observance d'une doctrine religieuse accessible à la majorité des hommes.

Seule l'observance de cette doctrine religieuse nous permettrait d'atteindre l'idéal posé actuellement devant notre conscience et auquel nous aspirons.

Toutes les autres tentatives de sup-

primer l'autorité et d'organiser en son absence une vie sociale bonne et rationnelle ne sont qu'une vaine dépense de force et, loin de nous rapprocher du but que nous poursuivons, elles ne font que nous en éloigner davantage \

1. Voir mon article : Qu'est-ce que la religion? (Note de r auteur.)

Voilà ce que je tenais à dire, à vous, hommes politiques sincères, qui ne vous contentez pas de la vie égoïste et vouiez consacrer toutes vos forces au service de vos frères.

Si vous prenez part ou désirez prendre part à l'activité gouvernementale et servir par cette voie le peuple, réfléchissez à ce qu'est tout gouvernement qui se maintient en vertu du principe de l'au-

torité. Après avoir médité sur cette question, vous ne pourrez ne pas vous apercevoir qu'il n'est point de gouvernement qui ne commette pas, ne se prépare à commettre des actes de violence sans lesquels il ne saurait se maintenir. Un écrivain américain peu connu, Thoreau, raconte dans son ouvrage : Pourquoi r homme ne doit pas obéir au gouvernement^ comment il avait refusé de payer au gouvernement américain un dollar d'impôt, en donnant pour raison qu'il ne voulait pas, par son dollar, participer aux œuvres d'un gouvernement qui autorise l'esclavage des nègres. Est-ce que tout citoyen, — je ne dis pas tout Russe, — du pays le plus avancé de l'Amérique ne doit pas agir de même envers son gouvernement, en raison de son action à Cuba, aux Philippines, de sa conduite envers les nègres et les Chinois, ou bien tout citoyen de l'Angleterre qui fait le

commerce de l'opium, qui écrase les Boers, ou encore de la France avec ses horreurs de militarisme?

C'est pourquoi tout homme sincère, qui veut servir ses semblables, ne saurait participer au gouvernement s'il s'est rendu bien compte de ce qu'est toute autorité, qu'en adoptant cette règle : la fin justifie les moyens.

Or, une pareille activité fut toujours nuisible, tant pour ceux en faveur desquels elle s'exerçait que pour ceux qui l'exerçaient.

En somme, la chose est bien simple.

Vous voulez obtenir la plus grande part de liberté et de droits pour le peuple en se soumettant au gouvernement et en se servant des lois. Mais la liberté et les droits sont en raison inverse de la puissance du gouvernement et en général des classes dirigeantes. Plus le peuple jouira de liberté et de droits, moins le

gouvernement disposera d'autorité et de prérogatives. Tous les pouvoirs constitués le savent et, tout en conservant l'autorité, tolèrent volontiers les joutes oratoires des libéraux, admettent même certaines mesures insignifiantes ayant quelque caractère de libéralisme parce qu'elles justifient leur domination, mais arrêtent aussitôt par la force toute tentative des mêmes libéraux qui menacent leur existence. De sorte que tous vos efforts de servir le peuple par la voie administrative ou parlementaire vous conduiront simplement à l'affermissement de l'autorité des classes dirigeantes et à votre participation plus ou moins consciente au pouvoir, suivant le degré de votre sincérité. Tel est le résultat de l'activité de ceux qui désirent servir le peuple en profitant des institutions existantes.

Si vous êtes de ces hommes sincères qui veulent servir la cause commune à

l'aide de procédés révolutionnaires et socialistes, songez un instant aux caractères de ces moyens. Ils sont d'abord et principalement immoraux, parce qu'ils renferment le mensonge, la brutalité, le meurtre ; en aucun cas, ils ne font atteindre le but. La force et la prudence des gouvernements qui défendent leur existence sont si effectives à notre époque qu'aucune ruse, supercherie ni cruauté, non seulement ne sauraient les renverser, mais même les ébranler.

Toutes les tentatives de révolution ont aujourd'hui pour unique résultat de fournir au gouvernement une nouvelle justification à l'emploi de la violence, et d'accroître sa puissance de domination.

Lors même où on admettrait l'impossible : la révolution triomphant de tous les obstacles, deux questions se poseraient : Premièrement, comment croire, contrairement à ce qui s'est passé jus-

qu'ici, qu'une autorité qui a supprimé une autre autorité augmenterait la liberté et deviendrait plus bienfaisante que celle qu'elle a abolie? Deuxièmement, avec la supposition, contraire atout bon sens et à l'expérience du passé, que la nouvelle autorité donnerait toute liberté aux hommes d'établir les conditions de la vie qu'ils considèrent les plus utiles pour eux, il n'y a aucune raison de croire à la possibilité de l'organisation d'un ordre social plus parfait par des hommes habitués à mener une vie égoïste.

Que le roi du Dahomey promulgue la plus libérale des constitutions, voire réalise la socialisation des instruments de travail afin de sauver les hommes de tous les maux, quelqu'un devra exercer l'autorité afin que la constitution soit observée et que les instruments de travail ne tombent pas entre les mains

des particuliers ; et comme cette constitution sera accordée à des Dahoméens, ayant leur conception présente de la vie, il est évident que l'oppression des uns par les autres, bien que sous une autre forme, gardera le caractère qu'elle avait avant la constitution et la nationalisation des instruments de travail. De fait, avant de réaliser une organisation socialiste, il faut que les Dahoméens perdent le goût de sacrifices sanglants. Une même évolution de sentiments doit se produire chez les Européens.

Ce ne sont pas les institutions nouvelles, maintenues par la force, qui pourraient assurer une vie sociale d'où l'oppression serait bannie, mais bien un état d'esprit moral qui suscitera chez les hommes la volonté d'agir envers les autres comme ils veulent qu'on agisse envers eux. Et ces hommes existent. Ils existent dans des communautés chré-

tiennes, en Amérique, en Russie, au Canada. Ces hommes vivent réellement sans loi, vivent d'une vie commune, sans domination des uns par les autres.

L'activité sensée, répondant aux besoins de notre temps et de notre société chrétienne, ne saurait donc être que celle-ci : la profession et la propagation en paroles et en actes de la doctrine religieuse la plus récente et la plus élevée qui nous soit connue, savoir la doctrine chrétienne.

Et quand je dis doctrine chrétienne, je n'entends pas celle qui, s'adaptant à Tordre des choses actuel, exige simplement l'observance du culte extérieur ou se contente de la foi en la rédemption, mais j'ai en vue le christianisme humain dont le fondement est la non-participation aux actes du gouvernement, l'insoumission à ses exigences — impôts, droits d'entrée, arrêts de justice, service mili-

taire — qui tous sont contraires à l'esprit du véritable christianisme.

Et s'il en est ainsi, il est évident que l'activité de quiconque veut servir son prochain ne doit pas être dirigée vers la réorganisation des formes sociales mais s'appliquer à l'amélioration morale de sa propre nature et de celle de ses semblables.

Ceux qui agissent autrement pensent d'habitude que les conditions sociales et la nature humaine peuvent s'amender en même temps. Or, ceux qui pensent ainsi commettent l'erreur si fréquente de prendre l'effet pour la cause et vice versa, ou le phénomène qui l'accompagne.

Le changement de la nature des hommes et leur conception de la vie entraîne inévitablement le changement de formes sociales; par contre, l'action en vue de modifier celles-ci, loin d'aider à l'évolution de la nature et de la conception des

hommes, empêche cette évolution, or dirigeant notre attention et notre activité sur une voie fausse. Espérer changer les sentiments et la conception des hommes en changeant les formes extérieures de la vie, c'est placer de différentes manières du bois vert dans un poêle avec l'espoir de lui trouver une disposition qui le fasse prendre. Et tout le monde sait que seul le bois sec brûlera, quelle que soit sa disposition.

Cette erreur est si évidente que personne n'aurait pu la commettre s'il n'y avait une cause qui la favorise. Elle est dans ce fait que l'œuvre de la modification des sentiments humains doit être commencée par soi-même et exige une lutte et un travail intérieur continuels; tandis que le changement des formes de la vie d'autrui est facile à faire, n'a besoin d'aucun travail intérieur et nous paraît néanmoins une œuvre de haute importance.

C'est contre cette erreur, source des plus grands maux, que je mets en garde vous tous, qui voulez sincèrement servir vos semblables.

« Mais nous ne pouvons vivre tranquilles en songeant seulement à professer et propager le christianisme, et en voyant autour de nous des hommes qui souffrent. Nous voulons les servir activement. Nous sommes prêts à donner notre travail, même notre vie à cette fin ! » disent certains avec une indignation plus ou moins sincère.

Mais d'où savez-vous, leur répondrais-je, que vous êtes appelés à servir

vos semblables par le moyen qui vous semble le plus utile et le plus efficace? Ce que vous dites montre seulement que vous avez déjà décidé qu'on ne pouvait servir l'humanité en vivant en chrétiens et que le véritable moyen de la servir est l'activité politique qui vous tente.

Or, tous les hommes politiques pensent de même, et néanmoins ils sont loin d'être d'accord entre eux; ils ne peuvent donc tous avoir raison.

Ce serait fort bien si chacun pouvait rendre service à sa manière; mais c'est impossible. Car il n'y a qu'un moyen de servir les hommes afin d'améliorer leur situation : c'est de professer une doctrine qui détermine son propre perfectionnement intérieur. C'est précisément le perfectionnement du vrai chrétien, ne vivant pas à cet effet' dans l'isolement, perfectionnement qui consiste dans l'établissement de rapports de plus en plus

affectueux avec ses semblables. Enfin, l'établissement de ces rapports ne peut ne pas améliorer la situation générale des hommes, bien que la forme sous laquelle ils doivent se manifester ne nous soit pas encore connue.

Certes, l'œuvre gouvernementale, parlementaire ou révolutionnaire, à laquelle nous participons définit d'avance les résultats que nous voulons atteindre, et il nous est permis en même temps de jouir de tous les avantages d'une vie agréable, luxueuse, acquérir une brillante situation, l'approbation des hommes et la gloire. Si même il nous arrive de souffrir, cette possibilité de douleur est compensée par la possibilité de succès. Ainsi, la profession de militaire comporte les plus grands risques de souffrance et même de mort, et cependant ce sont les plus immoraux et les plus égoïstes qui font choix de cette carrière.

Par contre, la conception religieuse ne définit point par avance le résultat auquel notre activité peut arriver, et de plus, elle exige de renoncer au succès extérieur; aussi, loin de procurer une situation brillante et la gloire, plaee-t-elle les hommes dans la situation la plus inférieure au point de vue social : elle les expose non seulement au mépris et au blâme, mais aux souffrances les plus cruelles et à la mort.

Ainsi, avec le service militaire obligatoire d'aujourd'hui, l'attitude religieuse oblige celui qui est recruté pour se livrer au meurtre d'endurer tous les châtiments que le gouvernement lui inflige pour le refus du service militaire. C'est pourquoi l'activité religieuse est pénible; en revanche, elle seule nous donne la conscience de la liberté vraie et la certitude de faire notre devoir.

Cette activité est donc seule vraiment

fertile, puisque, tout en se conformant à l'idéal suprême, elle atteint subsidiairement et d'une façon naturelle et simple, les résultats auxquels veulent arriver les hommes publics en employant des moyens artificiels. De sorte que le seul moyen de servir les hommes est de mener soi-même une vie morale.

Et loin d'être chimérique, comme le pensent ceux à qui ce moyen est désavantageux, il est plus praticable que tous les autres qui servent aux meneurs de masses pour les entraîner dans la fausse voie et loin de la seule vraie.

<( Mais quand cela pourrait-il arriver, si même on l'admettait? » demandent ceux qui souhaitent de voir au plus tôt la réalisation de cet idéal.

Évidemment, il serait bien mieux si on pouvait le réaliser bientôt, immédiatement.

Il serait parfait si on pouvait faire pousser une forêt en un clin d'œil.

Malheureusement, c'est impossible ; il

faut attendre que la semence germe, fasse venir des pousses, puis des feuilles, puis la* tige qui se transforme enfin en arbre.

On peut, il est vrai, ficher dans la terre des branches qui formeraient pendant un certain temps uu semblant de forêt; mais ce ne serait qu'un semblant. On peut en dire autant de l'improvisation d'une nouvelle société. On peut édifier un simulacre du bon ordre, à l'exemple de celui d'aujourd'hui, mais cette contrefaçon ne fait que nous éloigner de la possibilité du véritable ordre public. De fait, les gouvernants actuels éloignent cette possibilité, d'abord parce qu'ils nous trompent en nous faisant croire au règne de l'ordre, quand il n'est pas; parce que ce semblant d'ordre est atteint par l'exercice de l'autorité; or, celle-ci déprave autant les gouvernants que les gouvernés ; d'où une moins

grande possibilité de réaliser la paix publique.

Ainsi, les tentatives d'une hâtive réalisation de l'idéal empêcheraient le plus la possibilité de l'atteindre.

La solution de la question posée, — à quel moment sera atteint l'idéal : une société sans violence, — dépend donc du moment où les amis sincères du peuple comprendront que rien n'éloigne autant les hommes de leur idéal que leurs actions actuelles : le maintien des vieilles superstitions, ou bien la négation de toute religion, l'orientation de l'activité populaire dans le sens de la soumission au gouvernement, les révolutions, la propagande socialiste...

Que les hommes sincèrement attachés à la cause commune comprennent seulement toute la vanité des moyens d'améliorer notre situation proposés par les partisans de l'État et des révolutionnaires ;

qu'ils se rendent compte que le seul moyen de débarrasser les hommes de leurs maux est de cesser, de leur propre initiative, de mener une vie égoïste, païenne, et qu'ils inaugurent une vie chrétienne, c'est-à-dire d'union entre les hommes ; qu'ils ne reconnaissent plus comme possibles et légitimes les actes de violence ou la participation à ces actes dans un intérêt personnel; qu'ils observent au contraire la loi fondamentale, la loi suprême prescrivant d'agir envers les autres comme on veut qu'on agisse envers soi, et immédiatement tomberaient les formes déraisonnables et cruelles de la vie d'aujourd'hui, et il s'en formerait de nouvelles correspondant à la nouvelle conception des hommes.

Qu'on songe seulement quelles grandes et belles forces spirituelles sont dépensées de nos jours au service des institutions surannées de l'État et à sa défense

contre la révolution, combien de jeunes et ardentes vies sont sacrifiées aux tentatives révolutionnaires, à la vaine lutte contre l'État et combien de rêves irréalisables illusionnent les partisans du socialisme ! Et tout cela pour éloigner, pour rendre irréalisable le bien auquel nous aspirons tous. Qu'arriverait-il, au contraire, si tous ces efforts dépensés en pure perte, et souvent au détriment du prochain, étaient dirigés vers notre perfectionnement individuel, seul moyen d'obtenir une vie sociale avantageuse pour tous?

Combien de fois aurait-on pu déjà construire une nouvelle maison, avec de nouveaux et solides matériaux, si tous les efforts qu'on a dépensés et qu'on dépense encore à l'étayage de la vieille maison étaient employés résolument et avec conscience à la préparation de matériaux pour édifier la nouvelle maison. Certes,

celle-ci ne pourrait être dès le début aussi luxueuse et commode pour certains privilégiés comme Ta été l'ancienne ; mais elle serait incontestablement plus solide et susceptible de plus de perfectionnements utiles, non pas seulement aux privilégiés, mais à tous les hommes.

Tout ce que je viens de dire peut être ramené à cette vérité simple, indiscutable •et accessible à tous.: pour que la bonne vie se généralise, il faut que les hommes soient bons.

Quant aux moyens de réaliser ce but, il n'en est qu'un : c'est que chacun de nous s'efforce à être bon.

Voilà pourquoi toute l'activité de ceux qui veulent concourir à la réalisation de cette vie morale peut et doit tendre à leur propre perfectionnement intérieur, c'està-dire, agir comme il est dit dans l'Evangile : « Soyez parfaits comme votre Père céleste. )>

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