Voir L'Unique moyen et Y Appel aux travailleurs
des travailleurs pourrait se débarrasser de ses labeurs inutiles et de ses souffrances. Je tâcherai de répondre à vos questions encore plus nettement et plus brièvement.
Chacun sait qu'il est inutile et fort difficile de traîner un chariot renversé ; c'est pourquoi certains disent : « Tout le mal vient dé ce que le chariot est renversé ; aidez-nous à le remettre sur ses roues, et cela ira tout seul. »
Je pense que ces hommes ne disent pas ce qu'il faut. Si même, on remettait le chariot sur ses roues, la première chose que feraient ces redresseurs serait
dans Conseils aux dirigés (Fasquelle, éditeur) ; et l'élude Ressaisissez-vous ! sous le titre de la Guerre russo-japonaise, dans le volume intitulé de même, traduit par Halpérine-Kaminsky (Flammarion, éditeur).
de s'empiler sur le chariot et de vous y atteler. Ils ne le traîneront pas euxmêmes ; ils ne le redresseront que pour y monter. Et si ils y montent tous, vous pouvez être certains que le chariot versera à nouveau. Cela lui arrive précisément parce qu'il est toujours bondé.
Pour moi, le principal n'est pas dans le fait que le chariot soit debout ou renversé, mais dans celui que vous n'avez pas, vous, à le traîner, du tout. Or, c'est vous-mêmes, qui vous êtes laissés faire, qui avez passé la tête dans le collier, qui vous êtes placés entre les brancards, qui vous êtes attelés à un chariot renversé, et vous vous plaignez de la peine que vous aviez à le traîner.
Maintenant que vous êtes attelés, il ne s'agit plus de savoir si le chariot est sur ses roues ou non, mais comment s'en dételer. Pour le faire, il n'est qu'un moyen, et ce moyen je l'ai indiqué dans
les articles que j'ai cités. Je vais l'indiquer à nouveau.
Ce moyen est simple et facile ; seulement il y a trop longtemps qu'on l'a oublié et qu'on s'en est déshabitué. Ce moyen est de vivre selon la loi de Dieu. Et vivre selon la loi de Dieu signifie craindre Dieu et lui obéir plus qu'au maître de la police, au gouverneur, au tsar. Si donc le maître de la police, le gouverneur, le tsar exige une chose que Dieu défend, il ne faut pas obéir au maître de la police, au gouverneur, au tsar, mais à Dieu.
Essayez de vivre ainsi, et le chariot restera où il est, tandis que vous vivrez sans l'attelage, par vous-même, librement, fraternellement, et, loin de vous plaindre de votre sort, comme aujourd'hui, vous vous en réjouirez.
Mais une fois que vous vous mettrez à vivre d'après la loi de Dieu, il faut que
vous la suiviez complètement dans tous vos actes, et non pas seulement pour la forme : allumer des cierges, observer le carême, aller à la messe, promener en procession les icônes.
Vivre selon la loi de Dieu, c'est vivre d'après les commandements de l'Évangile.
Premier commandement : « Vous avez entendu qu'il a été dit aux ouvriers : Tu ne tueras point, et celui qui tuera sera punissable par le jugement. Mais moi je vous dis que quiconque se met en colère contre son frère, sera puni par le jugement. » (Mathieu, chap. V, 21, 22.)
Donc il est défendu non seulement de tuer, mais encore de se quereller, de s'injurier, de garder rancune.
Deuxième commandement : « Vous avez entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne commettras point d'adultère. Mais moi je vous dis que quiconque regarde une femme pour la convoiter, il a déjà
commis l'adultère avec elle dans son cœur. » (Chap. V, 27, 28.)
C'est-à-dire, non seulement il ne faut pas se débaucher, mais mari et femme doivent vivre ensemble : une seule femme avec un seul homme, et se garder de tout ce qui excite la lubricité.
Troisième commandement : « Vous avez encore entendu qu'il a été dit aux anciens : Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de ce que tu auras promis avec serment. Mais moi je vous dis : Ne jurez point du tout. » (Chap. Y, 33, 34.)
C'est-à-dire, il ne faut pas prêter serment, ni devant les tribunaux, ni au tsar, ni pour servir dans l'armée.
Quatrième commandement : « Vous avez entendu qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Mais moi je vous dis de ne pas résister à celui qui te fait du mal; mais si quelqu'un te frappe à la joue
droite, présente-lui aussi l'autre. »
(Chap. V, 38, 39.)
C'est-à-dire, ne pas rendre Foffense pour l'offense, ne pas se venger, mais venir en aide aux autres; ne pas châtier, ne pas emprisonner, ne pas bannir, ne pas supplicier.
Cinquième commandement : « Vous avez entendu qu'il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.
Mais moi je vous dis: Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent ; faites du bien à ceux qui vous haïssent et priez pour ceux qui vous outragent et vous persécutent. » (Chap. V, 43, 44.)
C'est-à-dire, ne pas considérer les autres peuples comme des ennemis, ne pas distinguer entre votre peuple et le peuple étranger et ne pas lui faire la guerre.
Que les hommes se conforment à ces cinq commandements, comme ils ob-
servent aujourd'hui les rites de l'Eglise, et le chariot restera où il se trouve, et on n'aura pas besoin de le traîner.
Le chariot représente, dans mon esprit, les maîtres, — capitalistes, fonctionnaires, propriétaires fonciers, fabricants, prêtres, archevêques, — tous ceux qui ne besognent pas par eux-mêmes, mais montent en croupe au peuple ouvrier. Quant à l'attelage, il représente les impôts, le manque de terre, le service militaire, les dîmes de l'Eglise, la misère, les usines, la cherté des vivres, l'insuffisance du salaire.
Les impôts? Mais qui les percevrait si les hommes vivaient d'après la loi de Dieu? Si même il s'en trouverait qui voudrait les percevoir, celui qui vit selon la volonté de Dieu ne saurait les payer de son plein gré. « Si mon argent ou mon travail est nécessaire pour une bonne œuvre, dira cet homme, je l'of-
frirai moi-même; mais je me refuse à donner mon argent pour faire les frais des prisons, des chaîues, des fusils, des canons, pour donner des appointements aux généraux. Dieu me le défend et je ne le donnerai pas sans contrainte. »
Le manque de terre? Qui donc garde la terre des propriétaires et vous empêche de la cultiver? Et qui la laboure et l'ensemence pour le compte des propriétaires? N'est-ce pas vous-mêmes?
Or, quand un homme vit selon la volonté divine, il n'ira pas aider le voleur à dévaliser son voisin; au contraire, si misérable que soit sa situation, il dira : « Je ne puis agir contre la loi de Dieu et aider au vol. Plutôt souffrir de faim que de le faire. »
Cet homme parlera de même du serment et du service militaire : « Tuez-moi, dira-t-il, cela vous regarde ; quant à moi, il me faudra bien mourir un jour ou
l'autre; mais je ne prêterai serment ni au tsar ni pour servir dans l'armée, car c'est contraire à la loi de Dieu. »
11 parlera de même de la guerre quand on lui demandera de concourir à l'œuvre de guerre ou quand on l'enrôlera luimême. 11 dira : « Je n'ai point d'ennemis, et je ne puis aller contre Dieu. »
Il se comportera de même dans tous ses actes. 11 n'achètera pas à vil prix, le bétail, la maison ou la terre de son voisin miséreux; il ne travaillera pas au rabais pour faire concurrence à ses camarades; il ne se mettra pas au service du riche pour l'aider à exploiter le besoin de ses camarades pauvres.
Et une fois que les hommes adopteront cette conduite, il n'y aura plus ni propriétaires, ni fonctionnaires, ni prêtres, ni archevêques; s'il en subsiste, ils gagneront eux-mêmes la vie, et le peuple ne les aura plus à charge.
Pourvu que les hommes se souviennent de la loi fondamentale du Christ : Agis envers les autres comme tu voudrais que les autres agissent envers toi, et tout le monde s'en trouvera bien.
Les hommes se plaignent de ce que leur vie est pénible à cause des riches et des autorités, que ceux-ci les ruinent et les tuent. Mais à qui la faute?
De même que les poux et toute vermine pullulent sur un corps malsain, les riches et toute sorte d'autorité se multiplient grâce à la mauvaise vie des travailleurs. Vivez bien, et tous ces parasites disparaîtront d'eux-mêmes.
Le fait que les divers chefs, maîtres, fonctionnaires, propriétaires, prêtres, marchands de vin, usuriers ne subsistent que grâce au péché du peuple* et le fait qu'ils disparaîtraient si le peuple vivait selon la loi de Dieu, ressortent de ce qui s'était déjà produit à plusieurs reprises
dans les endroits où les hommes se mettent à vivre suivant l'Evangile. (Par exemple les hommes qu'on appelle Stundistes.)
Les paysans observent les usages établis: vont à l'église, obéissent aux autorités et vivent chacun pour soi ; chacun ne connaît que ses intérêts et ne se soucie de ce que deviennent les autres; il enlève au pauvre jusqu'à son dernier kaftan. Et la vie s'écoule mauvaise : on se bat, on s'enivre, on se débauche, on se chicane.
Mais voici que soudain éclate dans ce peuple l'étincelle divine. L'un se met à lire l'Evangile, à le comprendre ; d'autres viennent l'écouter, et finalement ils se mettent à vivre selon la loi de Dieu.
D'abord ils sont peu nombreux, puis leur nombre s'accroît de plus en plus. Et dès lors la vie change. Les hommes commencent à s'entre-aider, cessent de s'enivrer, de fumer, de se débaucher, de s'injurier, de se battre. Et dès qu'une pareille vie
commence dans un village, les prêtres, les usuriers, les cabaretiers le désertent.
C'est ce qui advint aux Doukhobors au €aucase. Ils se mirent à vivre selon Dieu : réunirent ensemble leurs biens, travaillèrent ensemble, répartirent le produit de leur travail, non d'après la somme de l'effort, mais suivant le besoin de chacun. Du coup disparurent les pauvres, les ivrognes, les débauchés ; et les cabaretiers, les exploiteurs s'en allèrent. Et l'autorité, elle aussi, n'y trouva plus rien à faire. Il en fut de même, tout récemment, des Gouriens qui vivent au Caucase dans le gouvernement de Koutaïs.
Les Gouriens vivaient de la terre. Ils louaient des terrains aux propriétaires de l'endroit. Mais voici que ces derniers commencèrent à renchérir le prix du fermage : ils demandèrent, au lieu du dixième du produit, un tiers, puis, de compte à demi.
L'AFFRANCHISSEMENT DES TRAVAILLEURS 24a
La vie devint aux Gouriens lourde, et tous s'accordèrent pour ne plus louer la terre des propriétaires et de ne plus travailler pour eux. Ils élirent des dizeniers, des centeniers, des milleniers, et établirent l'ordre chez eux : ils firent disparaître le pillage, le vol, l'ivrognerie ; ils jugeaient eux-mêmes leurs litiges, privés ou communaux, et personne ne recourait aux autorités \
Il est vrai que les autorités n'ont laissé et ne laissent tranquilles ni les Stundistes, ni les Doukhobors, ni les Gouriens, mais les persécutent, les châtientr les tourmentent de toutes les manières.
Or, si elles persécutent les hommes pour leur bonne vie, ce n'est pas à l'aide de
1 . Et tout eût été parfait. Malheureusement, les Gouriens ne purent tenir jusqu'au bout et quittèrent la bonne voie : ils se mirent à assommer ceux qui refusaient de suivre leur règle de vie. Et sitôt qu'ils commencèrent à agir ainsi, les Russes accoururent avec leur troupe et les firent rentrer dans Tordre. C'est ainsi que tous leurs justes efforts furent perdus. (Note de fauteur.)
quelque force mystérieuse, mais avec le concours de ces mômes hommes, avec le vôtre.
De sorte que le salut de tous vos maux ne dépend de personne autre que de vousmêmes.
« Mais, objectera-t-on, il est possible d'agir ainsi quand tous sont d'accord ; quand cet accord n'existe pas et qu'un seul ou un petit nombre voudra vivre ainsi, les autorités les persécuteront. »
Il est bien certain que l'autorité ne dira pas merci à celui qui contentera Dieu et non pas elle ; peut-être même l'emprisonnera-t-clle et le martyrisera jusqu'à la mort. L'autorité ne peut agir autrement. Il en advint de même au Christ, et le Christ ordonna à ses disciples de s'y tenir prêts.
En effet, on vit selon la loi de Dieu non pour sa commodité, mais pour le salut de son âme. C'est pourquoi celui
qui a foi en Dieu, c'est-à-dire, lorsqu'il consacrera sa vie à l'accomplissement de la volonté divine, il ne s'occupera pas de la manière de vivre des autres, mais vivra lui-même comme Dieu le lui ordonne.
Celui qui croit en Dieu et en sa loi sait que l'accomplissement de la volonté divine ne fait de mal ni à lui ni aux autres hommes.
Chacun est libre de choisir sa voie :
suivre le Christ ou le commissaire de police. On ne peut servir à la foi Dieu et Mammon.
Si tu veux vivre comme le monde, alors ne parle pas de vie juste, de concorde universelle, mais arrange-toi au mieux de tes propres intérêts. Et si la fortune ne -t'a pas mis dans le chariot, mais t'a attaché au collier, tant pis pour toi. Et si tu veux vivre selon Dieu, n'imite pas le monde.
Vous m'écrivez : « Dites-nous com-
ment rester justes et sages et en même temps vivre, manger bien et être bien vêtu. »
C'est impossible. De deux choses Tune : ou vivre en juste ou en bien nourri. Tandis que vivre pour la bonne chère et faire semblant de vivre pour la vérité, c'est la pire des choses, c'est de l'hypocrisie.
« Cherchez le Royaume de Dieu et sa vérité et le reste vous sera donné par surcroît. » Or, « le Royaume de Dieu est en vous, » et, « il s'acquiert par l'effort. » Si les hommes cherchent le Royaume de Dieu, vivent selon Dieu, leur vie sera bonne. Si les hommes mauvais cherchent leur bonheur personnel, leur vie sera mauvaise.
Ainsi, il ne s'agit point de savoir si le chariot est sur ses roues ou non, mais si la vie est bonne. Si elle est bonne, personne ne pourra vous atteler à aucun
chariot. Si elle est mauvaise, vous ne manquerez pas de traîner un lourd chariot.
C'est pourquoi mon conseil est de ne pas penser au chariot. Que ceux qui en ont besoin le redressent et le traînent. Quant à vous, appliquez toutes vos forces pour mener une bonne vie, vivre soimême comme l'enseigne l'Évangile. Lorsque les hommes vivront selon l'Evangile leur vie sera bonne.
C'est le seul moyen.
En vous répondant, j'avais en vue de nombreuses personnes' qui me questionnent sur le même sujet; c'est pourquoi, en vous envoyant cette lettre, je la fais en même temps publier; mais votre nom ne sera pas mentionné.
Yasnaïa Polïana, 7 avril 1905.
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