Boisson fermentée faite avec delà farine de seigle
— Que vas-tu faire à la ville? question nai-je.
— Acheter un cheval. C'est le moment de labourer et je n'en ai pas. Mais il paraît que les chevaux sont chers.
— Quel prix veux-tu y mettre?
— Suivant mes moyens.
— Combien as-tu?
— J'ai eu bien du mal à amasser quinze roubles.
— Mais qu'est-ce qu'on trouve maintenant pour ce prix là?. . .
— De la peau, interrompit un autre paysan. Et dans quelle usine travailles-tu?
demanda-t-il au carrier en jetant un regard sur ses pantalons usés aux genoux et maculés de boue rouge.
— Dans celle de Komarov, d'Ivan Moïsséitch Komarov.
— Pourquoi as-tu si peu gagné?
— Oh ! parce que je n'ai travaillé qu'à demi-tarif.
— Combien gagnais-tu? demandai-je.
— Deux roubles par semaine, et quelquefois moins. Que faire! La provision de farine n'a pas duré.même jusque Noël. Et Pargent manquait...
Un peu plus loin, unjeune paysan conduisait un beau cheval bien nourri, au poil luisant, pour le vendre.
— Beau cheval! m'écriai-je.
— Il n'en est pas de meilleurs, dit-il, me prenant pour un acheteur. Il conduit aussi bien la charrue que la voiture.
— Alors pourquoi veux-tu le vendre?
— Je ne peux pas m'en servir. Je n'ai que deux lots. Un cheval y suffît. J'ai du le nourrir durant l'hiver, et je le regrette assez. La bête a tout mangé. Et puis, il nous faut de l'argentpour payer le fermage.
— De qui es-tu fermier?
— De Maria Ivanovna. Grâce lui soit rendue de nous avoir donné ce fermage, sans cela nous étions perdus.
— Combien paies-tu?
— Elle nous prend (racle) quatorze roubles. Mais où aurions-nous pu aller?
Aussi nous l'avons pris.
Une femme passe dans un chariot, avec un petit garçon en casquette. Elle me connaissait. Elle descend, et m'offre de prendre son enfant en service. C'était un garçon chétif avec des yeux vifs et intelligents.
— Il paraît petit, mais il peut faire n'importe quel ouvrage, fait-elle.
■ — Mais pourquoi veux-tu placer un enfant aussi jeune?
— Voyez-vous, Monsieur, parce que cela fera toujours une bouche de moins à nourrir. J'en ai quatre, et moi; et je n'ai qu'un seul lopin de terre. Dieu sait que nous n'avons rien à manger. Ils demandent du pain, et je n'en ai pas à leur donner.
Vous pouvez en parlera n'importe quel
paysan, tous se plaindront, et tous en arriveront à donner la nfême raison : il n'y a pas assez de pain, et le pain manque parce que la terre leur manque.
Les cas que je cite ne sont que des rencontres au hasard des routes. Mais allez par toute la Russie, par tout le monde paysan, et partout vous verrez les mêmes maux terribles et les mômes souffrances, dont la cause évidente est que les paysans sont privés de terre. La vie de la majorité des moujiks est telle que la question pour eux n'est pas de chercher à améliorer leur situation, mais bien de ne pas mourir de faim, eux et les leurs, et cela uniquement parce qu'ils n'ont pas de terre.
Parcourez toute la Russie et demandez à tous les travailleurs des champs pourquoi leur vie est si dure, quels sont leurs plus intimes désirs, et tous n'auront qu'une seule voix pour vous dire la même
chose, ce à quoi tous espèrent et pensent toujours.
Et il leur est impossible de ne pas y penser et de ne pas s'apercevoir de l'insuffisance de la terre à les nourrir. En outre, la plupart d'entre eux se sentent forcément les esclaves des fermiers, des marchands, des propriétaires dont les biens entourent leurs lots exigus. Il leur est impossible de l'oublier un seul instant, car pour une botte de foin, pour une brassée de bois nécessaire à leur subsistance, pour leur cheval entré dans un champ du seigneur, il leur faut supporter continuellement des amendes, des coups, des humiliations.
Un jour, sur une grande route, j'engageai une conversation avec un vieux paysan aveugle qui mendiait. Reconnaissant en moi, à ma façon de parler, un homme instruit, lisant les journaux, mais ne me prenant pas pour un Mon-
sieur, il s'arrêta et me demanda gravement : « Eh bien, y a-t-il quelque rumeur? »
— A propos de quoi?
— Mais à propos de la terre, de celle des maîtres?
Je répondis que je n'en avais pas entendu parler. L'aveugle hocha la tête et ne me demanda plus rien.
— Eh bien, que dit-on de la terre?
demandai-je à quelque temps de là à un de mes anciens écoliers, paysan riche, rangé, intelligent et instruit.
— Le peuple commence à en causer.
— Et toi-même, qu'en penses-tu?
— Evidemment elle nous reviendra.
Ainsi, de tous les événements actuels,
c'est le seul qui soit important et intéressant pour l'ensemble du peuple. Celui-ci croit fermement, il lui est impossible de ne pas croire que la terre lui « reviendra » . Et cela lui est impossible, parce qu'il
voit nettement qu'une population qui vit de l'agriculture et croît chaque jour ne saurait exister et faire vivre en même temps tous les parasites qui vivent à ses dépens, sans qu'elle dispose à cet effet d'une étendue de terre suffisante.
(( Qu'est-ce que l'homme? » demande Henry George dans un de ses discours1.
Et il répond :
« C'est tout d'abord un animal, un animal terrestre qui ne peut vivre sans terres. Tout ce que l'homme produit vient
l. Tolstoï cite ces paroles, ainsi que les suivantes, de Henry George, d'après la Iraduction russe. Nous donnons ici la Iraduction directe du texte anglais cité par M. Tchertkoff dans sa version anglaise de l'écrit de Tolstoï.. (Note du traducteur.)
de la terre ; tout travail productif, en fin de compte, consiste à travailler la terre, ou la matière tirée de la terre, pour la satisfaction des besoins et des désirs de l'homme. Au reste, le corps même de l'homme vient de la terre. Enfants de la terre, nous venons d'elle et nous y retournons. Retirez à l'homme tous ses éléments terrestres, que restet-il d'autre qu'un esprit sans corps? 11 en s'ensuit que l'homme qui possède la terre sur laquelle ou de laquelle un autre homme doit vivre est le maître de ce dernier; celui-ci est un esclave. L'homme qui détient le sol sur leque) je dois vivre dispose de ma vie ou de ma mort, absolument, comme si j'étais sa chose. Nous parlons de l'abolition de l'esclavage :
nous n'avons pas aboli l'esclavage; nous n'avons aboli qu'une de ses formes les plus dures, l'esclavage du corps propreni3nt dit. Il y a une autre forme d'escla-
vage, plus honteuse, plus insidieuse et plus atroce, c'est celle qu'il faut abolir : l'esclavage habile qui fait d'un homme un véritable esclave, en le leurrant et le trompant avec le mot de liberté \ »
« Avez-vous jamais réfléchi, dit Henry George dans une autre partie du même discours, à la suprême absurdité et à l'étrangeté de ce fait qu'à travers tout le monde civilisé, la classe qui travaille est précisément celle qui est pauvre. Supposez un instant un être sensé qui apparaîtrait tout à coup sur terre. Si vous lui expliquez comment nous vivons ici-bas, comment sont produits les habitations, les aliments, les vêtements et tout ce qui est nécessaire à l'existence, il pensera tout naturellement que ce sont les hommes qui "travaillent qui habitent les plus belles maisons et possèdent la