‹ Le Grand Électeur et Louis XIV [i.e. quatorze]Chapitre 22 sur 79 · INTRODUCTION I · texte numérisé non relu

INTRODUCTION I

lui rende la main, afin de la ramener ensuite, satisfaite et docile, dans les voies paisibles de la raison.

Le véritable Frédéric-Guillaume est tout autre et les observateurs superficiels s'y trompent seuls. Il ne s'attarde guère aux moulins à vent ; il a, au plus haut point, le sens du réel et du possible. Il n'agit pas par boutade ou par passion : c'est un sentimental qui ne s'abandonne au sentiment qu'après en avoir vérifié la direction et calculé les profits. Il ne sait pas. toujours (car il n'est pas le plus fort) comment il atteindra son but, mais il sait toujours où il veut aller. Il a la volonté souple et persévérante. Il sait être dissimulé et sacrifier .entièrement ses préférences personnelles aux intérêts de sa politique : comment n'aurait-il pas appris la dissimulation dès sa jeunesse, dans une Cour où tout lui était hostile, même l'esprit de son père ? Enfin son impétuosité se double d'indécision ; s*il s'attache fortement à la résolution qu'il a prise, il hésite parfois longtemps avant d'en prendre une ; il se défie de lui-môme, pèse les conséquences, écoute les raisons contraires et ne se résout qu'au dernier moment.

Les mobiles de sa politique. — Le caractère de Frédéric-Guillaume et son passé aident à comprendre quels seront, après 1660, les principaux mobiles de sa politique.

C'est d'abord le mobile religieux. Frédéric-Guillaume est animé d'une foi très vive et très profonde. Cette foi apparaît partout, dans ses lettres intimes à Schwerin, dans l'instruction qu'il écrit en 166a pour l'éducation de son fils, dans son testament politique; elle ne s'exprime pas en banalités pieuses comme en trouvent aisément les croyants les plus tièdes ; elle éclate en expressions personnelles dont la sincérité n'est point suspecte. Frédéric-Guillaume est un réformé et un réformé convaincu ; il le doit à son gouverneur, Kalckhun von Leuchtmar, qui semble avoir eu sur son jeune esprit une influence durable ; puis les années heureuses passées en Hollande \ ses relations avec sa tante % la veuve du palatin Frédéric V, n'ont pu que fortifier ses impressions d'enfance. L'intérêt de l'église réformée ne le laissera donc jamais indillércnt. Pourtant, il faut noter ici que sa foi est capable de quelque tolérance. Presque tous ses sujets sont luthériens ; il a, dans le duché

i. Frédéric-Guillaume passa en Hollande près de quatre années de sa jeunesse, de 1634 à 1638.

2. La mère de Frédéric-Guillaume, Klisabeth-Churlotte, était une sœur de l'électeur palatin Frédéric V.

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par la Ibrce son dill'éreiid avec le duc de Neuboui*g et par deux fois la force lui a manqué : isolé, au milieu de voisins hostiles ou défîantSt il a dû reculer à la hâte, tandis que les Suédois, au contraire, en dépit de son droit et abusant de sa faiblesse, élargissaient à leur convenance la frontière poméranienne. Enfin la guerre du Nord a commencé; et Frédéric-Guillaume, pris entre la Pologne et la Suède, n'a pu sauver sa Prusse et l'affranchir qu'au prix de cinq longues années d'angoisses, d'efforts et de duplicité.

Il a désormais compris qu'il ne doit compter que sur lui-même et ses principes d'action ne changeront plus. Puisqu'il n'est point de sécurité pour les faibles, il essaiera de se faire sa place parmi les forts. La Suède, autrefois si pauvre, a donné le premier exemple de ce que peut un Etat médiocre avec de bons soldats. Frédéric-Guillaume fera du Brandeboui^ un État militaire ; il aura toujours sur pied, coûte que coûte, une petite armée solide ; l'entretien de l'armée sera l'une des conditions de sa politique. — Mais cette force qu'il veut créer lui manquera longtemps encore ; longtemps encore il lui faudra compter sans elle. Il saura que les faibles ne peuvent avoir une politique indépendante; qu'ils doivent se réduire à épier les événements, à prévoir le péril, à saisir l'avantage quand il s'offre. Aux ambitions lointaines, il préférera les profits immédiats. — Ses possessions, dispersées du Rhin au Niémen, le mêlent à tous les confiits européens, et il est trop petit prince pour y jouer le rôle décisif. Il n'y devra donc intervenir qu'avec une prudence toujours en éveil, sans hâte, au bon moment, en vue d'un avantage précis et accessible, et en ménageant toujours sa retraite. Mais une prudence avisée n'est jamais inactive. Il sait ce que coûte la neutralité, quand elle est autre chose qu'une position d'attente et qu'un moyen de se préparer à agir. Cette neutralité impuissante et inerte — celle de son père entre les impériaux et les Suédois, — il la craint plus que la guerre, car elle en apporte les maux sans les profits. Entre deux voisins qui se battent, dit-il à son fils dans son testament, prenez toujours parti ; « sinon ce sera sur vos terres que la tragédie se jouera ». Mais ne précipitez rien ; mettez-vous d'abord en bonne posture, « in guter postur » ; faites-vous considérer ; vous n'aurez plus ensuite qu'à bien choisir votre heure et qu'à bien calculer votre gain. — Il sait aussi ce qu'il peut attendre de ses voisins. Les uns, les petits, le craignent et l'envient ; les autres redoutent tout accroissement de sa puissance et le dépouilleraient volontiers ; tous se défient de lui, comme il se défie de tous. Heureusement, la confiance n'est pas indispensable

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qu'à les empêcher de vous touiber à l'improvisle sur le dos*. » Alliance cordiale s'il en fût I

Une voisine tout aussi proche est la Pologne : elle touche à la Marche de Brandebourg ; elle enveloppe et elle pénètre le duché de Prusse. De ce côté encore, les intérêts essentiels de l'État brandebourgeois peuvent être en jeu. Frédéric-Guillaume sent tout le prix de cette souveraineté prussienne qu'il a conquise à si grand peine et payée si cher ; « c'est le joyau précieux de notre maison *», dira-t-il plus tard à son fils. Or, pour le conserver sans péril, l'entente avec la Pologne est nécessaire. En 1660, bien des dissentiments menacent cette entente, bien des défiances se sont éveillées. Mais de ce côté, du moins, l'électeur ne craint ni les périls subits, ni l'hostilité continue. Le roi et la reine n'ont qu'un pouvoir précaire ; les diètes se succèdent et souvent la seconde défait ce qu'a fait la première. La Pologne est moins une ennemie à craindre qu'un champ d'intrigues à surveiller.

Vers l'ouest, l'électeur doit compter aussi avec les Provinces- Unies de Hollande, qui touchent à son duché de Clève. Ses sentiments à leur égard sont tout autres, mais complexes encore. C'est d'abord un sentiment de sympathie, qu'entretiennent ses impressions de jeunesse et surtout la communauté de foi : la Hollande est un peu sa patrie religieuse. D'autres liens encore l'attachent à elle : l'électrice, Louise-Henriette d'Orange, la fille du Stathouder Frédéric-Henri, est restée toute hollandaise de cœur; Frédéric-Guillaume lui-même est, par sa mère, le cousin germain de la princesse Marie, veuve du stathouder Guillaume H. Mais cette double parenté vaut à l'électeur l'hostilité du grand pensionnaire Jean de Witt, qui dirige en 1660 la politique des États-Généraux : Frédéric-Guillaume ne peut se fier à l'ennemi naturel des Orangistes. D'ailleui's il a lui-même ses griefs contre les Provinces-Unies. Elles ne l'ont pas plus ménagé que les autres princes des pays rhénans ; ses villes du duché de Clève entretiennent des garnisons hollandaises ; et les Hollandais, pour le mieux tenir, éludent sans cesse le règlement d'une vieille dette électorale, qui remonte au début du siècle et dont ils prétendent tirer, grûce aux intérêts accumulés, près d'un million de thalers au lieu de

1. « Die Alliance habt Ihr mitt der Chron Scbweden 7.11 erneuren, zu trduen aber isl Ibnen nicht, dienet aucb solcbe nur, damitt sie nicht alsovordt Euch aufs leib fallen. » Ranite. op. cit., o07.

2. « So nebmet solcbe als ein teueres Kleinott Ewers hauses in gute acbt». Ranke. ftp. cit., 506.

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maris ue sout pas si eu peine pour leur i'euime que les leumies sont pour eux * . »

Cependant, il ne faut [)as se figurer Louise-Henriette comme la tradition la dépeint : uniquement bonne, pieuse, douce et soumise. Il semble que- sa piété ne se soit pas affranchie autant qu*on Ta cru des préjugés calvinistes ; toujours est-il que les luthériens de Brandebourg ne Taimaient pas et prétendaient « qu*elle n avait pas de cœur pour ses sujets de la Marche » parce qu'ils n'étaient pas réformés '. Sa soumission n'était peut-être pas non plus aussi complète qu'on l'a dit : du moins, un mot échappé à son fils nous oblige à conserver un doute. En 1667, on parlait en plaisantant à Charles-Emile (il avait douze ans) de lui faire épouser une princesse de Nassau ; et Charles-Emile de s'écrier qu'il ne voulait point d'une Hollandaise, mais d'une Allemande, car il lui fallait une temme qui lui obéît ' ! En tout cas, Louise- Henriette cachait sous sa douceur une volonté très ferme. Elle comptait à la cour et ne se croyait pas tenue de s'efl'acer ; elle connaissait son influence et en usait au gré de sa passion du moment *.

Elle a contribué à la faveur de Waldeck et plus encore à sa disgrAce ; elle a tout fait pour éloigner l'électeur du roi de Suède ; elle agissait par elle-même, ne craignant point d'écrire à la reine de Pologne « un peu librement », pour lui reprocher la conclusion d'une trêve '\ A vrai dire, après 1660, elle se fait plus réservée et

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