‹ Le Grand Électeur et Louis XIV [i.e. quatorze]Chapitre 71 sur 79 · Lettre du 2U janvier 1688, du roi à Rébenac · texte numérisé non relu

Lettre du 2U janvier 1688, du roi à Rébenac

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précis du comte d'Ayaux, poui* l'achèvement des fortifications de Wesel et pour l'envoi de 9.000 Brandebourgeois dans le duché de Clève, en vue de protéger à la fois, en cas de guerre contre la France, le Rhin inférieur et la frontière des Provinces-Unies *.

Aussi, pendant les premiers mois de Tannée 1688, tandis que Frédéric-Guillaume s obstine à nier toutes ses démarches à mesure que la Cour de France en est avertie, le ton des lettres de Louis XIV à Rébenac devient-il plus irrité et plus hautain. Elles ne sont pleines que de reproches. Le roi se plaint, parce que Frédéric-Guillaume retarde sans cesse sa réponse à la notification de Fûrstenberg ; il se plaint parce que Frédéric- Guillaume encourage — du moins le croit-il — le duc de Gottorp à ne pas céder ; il se plaint du voyage secret de Spaen ; il se plaint — ce qu'il n'avait pas voulu faire jusqu'alors — des obst^icles que Frédéric-Guillaume apporte à sa politique religieuse en retenant à Berlin les quelques réfugiés qui se résignent, gagnés par Rébenac, à se convertir pour retourner en France. Dès février Louis XIV en vient presque aux menaces *.

Mais si la rupture était proche, elle n'eut pas le temps de se produire. Le 6 mars, mourut à Madrid le marquis de Feuquière, et Louis XIV résolut de donner à Rébenac l'ambassade que la mort de son père laissait vacante. Rébenac en fut informé à la fin du mois, prit son audience de congé le 5 avril et quitta Berlin le 7, en y laissant son secrétaire, Poussin, jusqu'à l'arrivée de son successeur, Gravel de Marly '. A ce moment, la santé dç Grand Électeur empirait de jour en jour. A la goutte, à la pierre, à l'asthme, qui depuis longtemps le toilm'aient, s'était ajoutée

1. Louis XIV n'en douta pas, mais l'affirmation de d'Avaux n'est évidemmeol pas suffisante et rien ne proave que le voyage de Spaen ait eu le résultat qu'il lui attribue. 11 me parait môme peu vraisemblable qu'il ait pu aboulir à une décision ferme. Malheureusement, je n'ai rien pu trouver à ce sujet aux À. R. P.

2. Depuis plus d'un an, Rébenac travaillait à obtenir des abjurations, et, dès la fin de iijisi^ il se vante même de mettre tout en œuvre pour les rendre plus désagréables à' l'électeur. Voir sa lettre du 30 décembre. Louis XI V lui répond le f2 février 1G88 : « Je désire que vous fassiez entendre à l'électeur de Brandebourg que j'aurois eu assez de sujet de me plaindre de tous les écrits et déclarations qui ont esté laites de sa part pour exciter mes sujets de la H. P. 11. à déserter et se retirer dans ses Estats, mais que je ne pouray pas soudrir qu'il retienne par force ceux qui reconnoissant leur faute veulent retourner dans mon Royaume et que si cette violence conUnue elle me poura bien faire prendre des résolutions qui ne luy seront pas agréables. »

3. Voir la dernière lettre de Rébenac, du 6 avril, et la première lettre de Poussin, du 10.

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puis jusquesà présent avoir Thonneur d'en dire la moindre raison à V. M^ si ce n'est la légèreté naturelle de ce prince. » Pourtant, quoiqu'en ait pensé Rébenac, l'inconstance de Frédéric-Guillaume s'explique par des raisons plus profondes : elle est le résultat nécessaire de l'extrême dispersion de ses États. Entouré de voisins qui sont presque tous des ennemis, menacé partout, il a trop souvent besoin d'un allié puissant qui le protège ; mais il n'est pas d'alliance qui ne lui laisse quelque inquiétude ou quelque regret ; il n'en est pas qui le dispense de mettre en sûreté quelque territoire ou de sauvegarder quelque ambition, en trahissant, ici ou là, les intérêts de son allié.

Puis, s'il a besoin d'une alliance qui le garantisse, il ne veut pas subir de tutelle, et n'est-ce pas en tutelle que se transformerait bientôt Talliance autrichienne ou française, si Frédéric-Guillaume y restait trop longtemps fidèle T « Dans les traités qu'il signe, disait de l'électeur un ambassadeur de France, il songe surtout à ses intérêts. » Mais Louis XIV ou Léopold ne faisaient pas autre chose. Et s'il leur semblait naturel que la politique brandeboui*geoise servit leur propre politique, doit-on s'étonner que Frédéric- Guillaume n'aidât l'Autriche ou la France qu autant qu il y trouvait son avantage ? Or, ni les ambitions autrichiennes, ni les ambitions françaises ne pouvaient être longtemps conciliables avec Tindépendance et l'accroissement du Brandebourg ; et pour garantir cette indépendance, pour rendre possible cet accroissement, Frédéric-Guillaume avait-il un autre moyen que de passer, à propos, d'un parti au parti contraire ?

Un second reproche, qui n'a pas épargné le Grand Electeur, c'est d'avoir trop recherché ses avantages matériels et de s'être trop souvent déclaré pour ceux qui lui payaient les plus forts subsides. Mais pouvait-il faire que le Brandebourg ne fût pas un Etat pauvre, qui ne trouvait point en lui-même les ressources nécessaires pour devenir plus indépendant et plus fort? D'ailleurs, si Frédéric-Guillaume eut besoin de subsides, il n'est pas vrai que sa politique fût subordonnée à ce besoin. En 1667, ^^ s'allie avec la France, quoiqu'il n'en ait pas obtenu. En 1669, en 1680, il déclare à ses ministres qu'il acceptera les propositions françaises, même sans subside. Et la question d'argent n'intervient de façon décisive ni quand il se déclare, en 167a, pour la Hollande ; ni quand il se réconcilie, en 1679, avec la France : ni quand il s'en éloigne, après 1684. La nécessité des subsides est évidemment l'une des raisons qui le déterminent : ce n'est presque jamais la principale.

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(fui le tente — et contre la Suède; et si cette alliance intime, ébauchée en 1679, conclue en 1681, resserrée en 1682, reste cependant peu sincère et fragile, c'est avant tout parce que Louis XIV ne veut pas choisir entre la Suède et le Brandebourg et persiste à les ménager à la fois tous deux.

Faut-il enfin juger la politique brandebourgeoise à l'égard de Louis XIV sur les résultats qu'elle obtint? En eux-mêmes, ils semblent médiocres. De 1660 à 1666, Frédéric-Guillaume parvient à grand peine à conserver son indépendance entre la France et l'Autriche. En 1666, il réussit à se réserver en partie le mérite de la paix de Clève, qui prépare celle de Bréda. En 1667, il essaie en . vain de former une coalition contre Louis XIV et finit par s'entendre avec lui. De 1667 à 1669, il travaille, d'accord avec ,1a France, à faire élire roi de Pologne le duc de Neubourg : mais Louis XIV le trompe et les événements le déconcertent En 1672^ à peine a-t-il eu le temps d'entrer en campagne contre Turenne, qu'il est obligé de poser les armes et s'attire ainsi la colère des Hollandais, qu'il voulait sauver. De 1678 à 1679, il s'épuise en longs efforts pour conquérir la Poméranie Suédoise, qu'il est forcé bientôt de rendre aux Suédois. De 1679 à 1684, il permet à Louis XIV d'achever les réunions et de prendre Strasbourg ; il l'aide à imposer l'armistice à l'empire — et ne parvient même pas à obtenir la permission d'attaquer la Suède. Enfin, de 1684 à 1688, s'il prépare la coalition future, il doit se résigner à dissimuler jusqu'au bout et meurt sans avoir eu le temps d'agir.

Et cependant il serait injuste de croire que tous ses efforts aient été vains. S'il ne réussit pas, en 1667, à ameuter l'Europe contre Louis XIV, il est certain qu'il a contribué à obliger Louis XIV d'ajourner en partie l'exécution de ses plans. S'il ne réussit pas, en 1669, à faire élire en Pologne un roi de son choix, il est certain qu'il a contribué à l'échec des prétentions de Condé. Si lamentable qu'ait été sa campagne contre Turenne, il est certain qu'en retenant Turenne vers Coblenz il a contribué encore à sauver les Provinces-Unies. Et pouvons-nous affirmer qu'après 1680 le désir de conserver l'alliance brandebourgeoise n'a pas forcé Louis XFV à modérer ses ambitions?

Frédéric-Guillaume a sans doute commis des fautes. Il eut tort, après 1675, de s'obstiner à conquérir la Poméranie suédoise malgré la France, puis, après 1680, d'espérer trop longtemps que Louis XIV lui permettrait de dépouiller la Suède. Mais s'il est responsable de quelques-uns de ses déboires, c*est sui*tout parce

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qu'il eut plus d'ambitions que de ressources. Pour juger équitablement une partie de son œuvre, il faut songer toujours à l'ensemble de cette œuvre, et plus encore aux moyens dont il disposait poui* l'accomplir. Il faut se souvenir qu'avec ses lambeaux d'États, dispersés et pauvres, sans cesse menacés par les jalousies de tous ses voisins, le Grand Electeui* a voulu faire, non seulement un État véritable, mais Tune des puissances militaires de l'Europe, et qu'à travers les périls, les demi-succès, les échecs, il a créé la Prusse, qui n'a fait que gralidir après lui.

MÉMOIRES DE Lionne pour le roi en 1667, 1668 et 1669.

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