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CHAPITRE IX

CE QU IL Y A DANS LE CŒUR D UN PÈRE ET DANS LA CHAMBRE d'uNE ENFANT

Georges Le Mayeur regarda son ami avec étonnement, puis bientôt avec inquiétude, en se demandant s'il avait affaire à un fou ou si luimême ne rétait pas.

— Me serais-je trompé? murmura-t-il, sans perdre un seul inftant de vue Cœurderoy, qui souriait en le regardant. Me serais-je trompé? Cette lamentable scène de ce soir ne serait-elle qu'un jouet de mon imagination surmenée par mes absurdes efforts de chaque jour? Impéria ne serait-elle pas mon Impéria d'autrefois & la fenmie de mon pauvre Jean? Pourquoi son émotion en m'apercevant? Pourquoi surtout rémotion de Jean à son aspeél? Pourquoi cette ironie & ce mépris^ à propos d'une inconnue?

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Pourquoi Taurait-il appelée Messaline & se serait-il appelé Claude? Non, non! je n'ai pas rêvé! Mais alors, si je n'ai pas rêvé, Jean rêve donc, lui, pour venir parler ainsi de sa femme au passé, & d'une vivante comme si c'était une morte?...

Le Mayeur aurait continué à dépenser ainsi tous les points d'interrogation qu'il avait à sa disposition, si Cœurderoy ne l'avait interrompu en lui disant, avec cette tranquillité qui l'inquiétait si fortement :

— Viens voir dormir Marie, mon vieux Georges! Un sommeil d'ange! Viens aussi, la Bor- . gnotte... C'eft ta fille aussi, Marie... Tu la soignes & la mignonnes comme si elle était née de tes propres entrailles, &, par le fait, à cause de tes soins, de tes tendresses, de ton dévouement de chaque jour, de chaque minute, tu es devenue sa seconde mère... Je te dois bien quelque chose pour te remercier comme tu le mérites, & j'entends te remercier prochainement... Tu crois que tu seras plus heureuse en t'appelant madame Cœurderoy? Eh bien ! tu t'appelleras madame Cœurderoy, mon enfant... Et cela, pas plus tard que la semaine prochaine... le temps de commander mon habit de noce & de choisir mon garçon d'honneur...

— Mais, cher Jean*., dit Le Mayeur^ qui n'y comprenait plus rien.

— Mais, cher Georges, répondit Cœurderoy en souriant, tu ne veux donc pas voir dormir Marie?...

Georges comprit qu'il devait se taire & attendre, 8c, en attendant, il suivit son ami dans la seconde chambre sur le seuil de laquelle il venait de lui apparaître.

— Eh bien! Trépignette? ajouta Cœurderoy en s'adressant à la Borgnotte qui, debout, tour à tour rougissant & pâlissant, n'osait croire ses oreilles 8c ses yeux de tout ce qu'elle entendait & voyait.

La Borgnotte, après avoir un peu hésité, en* tra dans la Chambre de l enfant >

La Chambre de l'enfant — car tel était le nom que lui donnait toujours Cœurderoy — aurait pu être la chambre d'une grande personne, qui aurait été heureuse de l'habiter. La main féminine d'un père passionné s'y trahissait jusque dans les moindres détails : on y respirait la' poésie & la virginalité à pleins yeux. C'était bien la chambre d'une âme.

Le lit dans lequel reposait Marie, blanche comme la fine toile de Hollande dont étaient tissés ses draps, 8c souriante comme ces ftatues de marbre qu'on met sur les tombeaux, — ce lit était une merveille par la profusion & Pélégance des détails de son ornementation, qui disait clairenient sa date. Un baldaquin, soutenu par des

allégories-Renaissance, le surmontait. Son dossier, à fronton, était habilement travaillé. Une couronne ducale, placée au milieu du chevet, au-dessous d'enroulements en haut-relief, & reproduite au milieu de la corniche à modillons, disait clairement aussi qu'il avait dû être extrait violemment, sous la première Révolution, de quelque château de province, par quelque membre de la fameuse Bande Noire à qui tant d'amateurs plébéiens sont redevables de tant de richesses ariftocratiques. La garniture — gouttières, ciel, courtepointe — avait dû être adaptée après coup, longtemps après, car elle jurait un peu avec le bois, mais fort agréablement.

Sur la perse de laine à ramages un peu fanés, qui fermait le lit du côté de la muraille, était une Vierge en ivoire & son divin bambin, d'un travail exquis. Un Chrift en croix eût attrifté les regards de l'enfant à son réveil, — Jean l'avait compris.

Une commode ventrue, en bois de rose, dont les cuivres reluisaient comme des louis récemment frappés; un petit chiffonnier, également en bois des îles & à coins dorés; un guéridon en laque de Chine; un fauteuil flamand, en chêne, à bras & à'pieds tors ; deux chaises flamandes, en chêne aussi, & montées en canne; un dressoir à deux corps , décoré de bas-reliefe, de figures & d'ornements fouillés avec un art &

une patience infinis, complétaient cet ameublement, qui avait dû coûter bien du temps & bien de l'argent à Cœurderoy pour le rassembler.

Ce n'était pas tout encore. Le dressoir & la commode étaient illuftrés d'une foule de ces adorables futilités, aujourd'hui à la mode sous le nom ridicule de bibelots^ & dont aucune ne pouvait blesser le regard & le goût délicat d'une petite fille deftinée à devenir bientôt une jeune fille. Ainsi, parmi les faïences italiennes & françaises, on voyait une figurine d'enfant, en terre cuite, du sculpteur Duquesnoy, d'une irréfragable authenticité, — un ange en adoration, qui avait dû faire partie de quelque reliquaire en bronze doré, de la fin du treizième siècle, — une sainte Catherine , copie en ivoire du bois de Lucas de Leyde, — un groupe en bois sculpté, peint & doré, qui avait dû faire partie d'un rétable du seizième siècle, — une buire orientale, en bronze gravé & doré, — un aiguière en étain, décorée d'ornements en relief, avec son bassin aussi décoré de médaillons & de mascarons que Cœurderoy, qui s'y connaissait, attribuait à François Briot, probablement pour avoir vu son pendant au musée de Cluny, — un petit coffret en cuivre doré, dont la serrure était un pur chefd'œuvre, & dans lequel était le trésor du pauvre Jean, la première mèche de cheveux blonds de Marie & une bottine cendrillonnienne, ayant

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sans doute appartenu à Tinfidèle Louise, — enfin, dominant tous ces bijoux artiftiques dés mille feux de ses facettes, un miroir florentin à bordure en fer damasquiné d'or,~avec des arabesques repoussées au marteau , dans lequel la douce Marie oubliait souvent de se regardeî^, car sa mère avait gardé pour elle toute sa coquetterie sans en vouloir diftraire une seule parcelle en faveur de sa fille.

Aux fenêtres, & par-dessuô des rideaux en guipure d'autel, pendaient d'autres rideaux en damas blanc agrémentés d'orfrois d'argent & cannetilléô d'or, comme les dalmatiques phrygiennes.

Involontairement, devant ce qu'il voyait, Georges Le Mayeur oublia ce qu'il venait d'entendre : son esprit fut diftrait de son épineuse préoccupation par les jouissances de son regard.

•*- C'eft un sanduaire, cette chambre ! s'écriat-il avec admiration.

— N'eft-ce pas? répondit simplement Gœurderoy, toujours souriant parce que toujours rassuré.

— Oui, reprit Georges en s'arrêtant devant chaque chose pour l'examiner plus à loisir; oui, unsanftuaire...

— Dont je suis l'humble prêtre, & dont voici le Dieu rayonnant! ajouta Cœurderoy rayon-

nant lui-même, en étendant la main vers le lit de Tenfant.

— Cher vieux Jean ! murmura Georges, attendri & 'admirant à son tour le trésor que son ami contemplait avec des yeux si chargés d'amour paternel.

— C'eft ma seule religion, cette enfant-là, vois-tu ! reprit Cœurderoy. Pour tout autre chose je ne suis qu'un païen digne de mépris peut-être ; mais pour Marie , je suis bigot ! Ce lys me parfume de sa douce odeur ! Cette étoile tombée du ciel m'éclaire de sa douce lueur! Ma vie ne vaut que par elle; sans elle, je marcherais dans la boue & dans les ténèbres!... Oh! crois toujours, douce fleur ! brille toujours, douce étoile !

Comme il se retournait pour déplacer la lumière qui pouvait gêner le sommeil de sa fille, Cœurderoy aperçut la Borgnotte, agenouillée & pleurant silencieusement.

— Veux-tu te relever bien vite, chère bête!

lui dit-il vivement, d'un ton bourru qui cependant caressa l'âme de la jeune femme en traversant ses oreilles. Veux-tu te relever & ne plus pleurer! Si Marie allait t'entendre dans son sommeil de petite fée qui sait tout & voit tout, elle se réveillerait pour me gronder & ne pourrait plus se rendormir... Allez -vous-en vous

coucher, vite, vite! ou... je... ne... vous., épouseras! na! Allez, ma mie, allez!

La Borgnotte, obéissante comme toujours, se releva , essuya son visage mouillé de larmes moins acres que celles qu'elle avait versées une heure auparavant, &, avant de disparaître, elle jeta sur Cœurderoy un long regard plein de reconnaissance, — le regard du chien pour son maître.

— Elle Taime bien, la pauvre créature ! pensa Le Mayeur, qui avait surpris ce regard, pour furtif qu'il eût été.

Il y a un Dieu pour tout le monde — mais surtout pour les gens qui savent aimer : la Borgnotte se retira dans le petit cabinet que meublait un seul meuble, une couchette de pensionnaire, se déshabilla, se coucha, & dormit du meilleur sommeil qu'elle eût jamais goûté.

— Et maintenant que tu as vu la chambre de l'idole, veux-tu voir la cellule du prêtre? demanda Cœurderoy à son ami en enlevant la bougie rose qui brûlait dans l'une des branches d'un luftre flamand, en cuivrç poli, placé sur la table, & en se dirigeant vers une portière en vieille tapisserie de haute lice à figures.

Georges ne répondit rien , mais il suivit Jean où celui-ci le menait, espérant tirer de lui une explication quelconque de ses étranges allures de la soirée.

Au moment où, la tapisserie relevée, les deux amis entraient dans la « cellule du prêtre, » une heure du matin sonnait à Thorloge de la Cité des Bains.

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