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CHAPITRE X

ou, après avoir été question de la chambre de

l'enfant-idole, il est question de la

chambre du prêtre-père

Cœurderoy avait eu raison d'appeler sa chambre une cellule, car ce n'était pa^ autre chose qu'un logis d'ascète, composé d'un lit, d'une table & d'une chaise.

Il est vrai que le lit, quoique garni d'un seul matelas, était en bois sculpté du seizième siècle, avec courtines & gouttières en damas rouge pâli par le temps. Il eft vrai que la chaise était en bois sculpté, comme le lit, & ornée d'arabesques en relief. Il eft vrai que la table était en noyer bruni, à pieds sculptés, & décorés de griffons & de chimères, de la même époque que le lit. Mais, à part cela, aucun autre meuble.

Les murs étaient nus, honnis un seul endroit,

dans Tangle de la pièce, où était accrochée une toile peinte à la manière espagnole, sombre, fuligineuse, qui n'en faisait que mieux valoir deux ou trois notes rouges, sonores comme des coups de clairon dans une solitude. C'était un portrait de femme jeune, très-belle, blanche & blonde, avec des yeux de velours noir & des grenades plantées en pleine chevelure. Une toile sans cadre, déchirée du haut en bas, peut-être avec les ongles, peut-être avec un couteau.

Les regards de Georges Le Mayeur tombèrent d'aplomb sur cet étrange portrait, aux premiers pas qu'il fit dans la chambre.

— C'eft tout ce qu'il me refte d'elle, avec une bottine que n'eût pas pu chausser Cendrillon! dit Jean, qui avait surpris ce regard, en allant fixer la bougie qu'il tenait à la main dans un chandelier de fer à six branches placé sur la table, à côté d'une écritoire de Faënza, dont l'encre était séchée depuis longtemps.

Georges tressaillit des pieds à la tête.

— C'eft elle! bien elle! murmura-t-il en fermant les yeux pour échapper à cette vision souriante & dangereuse comme une sirène.

Jean fit signe à son ami de s'asseoir, &, tout en promenant de long en large dans la chambre, il ajouta :

— C'eft ici que je vis, Georges : ma vie tient entre ces quatre murs. Quand je sors, je ne dé-

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passe pas le boulevard extérieur, où viennent mourir les bruits odieux de Paris. Quand je veux savoir quelque chose , je vais dîner au cabaret Gédéon, comme ce soir, & j'apprends en une heure plus de nouvelles, plus de cancans, plus de médisances qu'il ne s'en imprime en un an dans la Casquette de Loutre de Sigismond du Rouvre, car la Casquette de Loutre^ malgré ses audaces, ne jouit pas précisément des immunités dont elle abuserait volontiers si elle s'imprimait à Londres ou à Bruxelles, & les choses qu'on ne peut pas écrire, par peur de la sixième chambre, on eft fieufèux de les dire dans les parlottes artiftiques & littéraires où grouillent les Loufteau, les Blondet, les Rubempré de Balzac, au Rat mort , à la Brasserie des Martyrs^ à la Belle-Poule, au Paillasson doréy qui sont les Café Procope de ce temps... Ah ! on en apprend là de belles, avec ces beaux esprits buveurs d'absinthe & culotteurs de pipes!... Si j'étais curieux, j'aurais de quoi satisfaire ma curiosité!... Mais je ne suis pas curieux... Si je me mêle de temps en temps à cette Gourdes Agités du journalisme, si je trempe parfois le bout de mon esprit dans cette levure intelleftuelle, dans cette spuma cervicis qui fait fermenter la littérature moderne & lui donne ce montant avec lequel se grisent les lefteurs blasés, c'eft parce que je suis fabricant de vaudevilles dits

abracadabrants & qu'il faut bien que je me tienne au courant de l'abracadabrantisme...

Quand je pourrai me retirer tout à fait en Huronie, loin de ces aimables chenapans de plume & de ficelles , loin de ces spirituels coquins de lettres, & des belles coquines leurs .adorées, je le ferai avec l'empressement d'un Huron dépaysé... J'ai la noftalgie de la solitude, comme tous les gens nés en plein bruit... Et puis, je songe sans cesse à Marie, à cette plante délicate que l'atmosphère parisienne étoufferait comme elle en a étouffé tant d'autres plus robuftes...

— Je le pense comme toi, vieux Jean, répondit Georges, & c'eft pour cela que je t'ai offert... ce que tu as accepté. Je ne sais pas s'il eft encore de beaux jours pour la France, comme le chante la chanson patriotique connue; je t'affirme seulement qu'il y aura encore des jours heureux pour toi, pour ta chère petite Marie & pour la pauvre Borgnotte, dont le dévouement mérite en effet d'être récompensé, mais d'une autre récompâise que celle que tu lui as promise ce soir, car celle-là eft impossible...

A ce dernier mot, Cœurderoy s'arrêta droit devant Le Mayeur, fronça le sourcil d'un air soupçonneux, presque méchant, &, plongeant son regard fauve dans celui de son ami :

— Pourquoi... impossible? lui demanda-t-il lentement.

— Parce que... impossible! répondit Georges avec fermeté.

— Ah! murmura Cœurderoy, en reprenant sa promenade à travers la chambre & en ces* sant de regarder son ami.

Il y avait un étonnement profond dans cet Ah ! — tout un monde d'étonnements. Cela signifiait : « Pourquoi Georges me dit-il que d^dft iiîipossible? Qu'en sait-il? Il n'en peut rien savoir, puisque je ne lui ai parlé de rien & qu'il doit supposer que si je veux me marier une seconde fois, c'eft que ma première femme eft morte... Elle ne l'eft pas, mais je peux la tuer, & alors elle le sera... Pour moi, d'ailleurs, elle eft bien morte... Son apparition inattendue de ce soir m'a troublé un inftant... mais personne n'a remarqué mon trouble, pas plus Georges que les autres, &, l'eût-il remarqué, qu'il n'eût dû rien y comprendre... Lui qui fait son métier de deviner, aurait-il lu le grimoire de mon âme, à peine lisible pour moi?... Ou bien, la Bor^notte aurait-elle été déjà mariée elle-même, &, comme c'eft la bête du Bon Dieu , s'imaginerait-elle naïvement?... Mais je suis plus bête qu'elle ! je devrais bien me rappeler qu'elle n'avait encore été mariée à personne... qu'à moi... Pauvre chère! Elle aurait pu être heureuse avec un autre, pourtant!... »

Cœurderoy, à chaque pas qu'il faisait à tra-

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vers la chambre, s'enfonçait plus avant dans sa rêverie, d'où il ne serait peut-être pas sorti si Le Mayeur n'avait pris sur lui de l'en tirer brusquement par un :

— Adieu, Jean ! Maintenant que je suis rassuré sur l'état de ta fille, pour laquelle je me sens les mêmes entrailles paternelles que toi, je m'en vais. Elle dort, je vais aller dormir aussi, & je t'engage a m'imiter. La nuit eft faite pour le repos comme- le jour pour l'aftivité... Demain, nous saurons mieux ce que nous avons à faire, toi &moi...

— Mon lendemain eft toujours fait de la veille, répondit froidement Cœurderoy. Je ne décide pas : j'ai décidé !... Veux-tu que je te reconduise, cher Georges ? ajouta-t-il en reprenant son ton affectueux. De cette façon j'en retiendrai mieux ta demeure...

— Cher Jean, je te remercie, dit Le Mayeur en serrant énergiquement dans les siennes la main que lui tendait Cœurderoy* Je te remercie, mais je n'accepte pas... Refte auprès de ta fille... J'ai ma voiture en bas : le dofteur Stéphen a dû me la renvoyer... D'ailleurs, j'ai assez de fois nodtambulé pour m'en aller gaiement à pied , â la lueur des étoiles. . . Adieu & au Tevoir. . . Quant à mon adresse, afin que tu ne l'oublies pas, je vais l'écrire sur la muraille... tiens... là.*, dans ce coin... tu vois? Il signor Antonelli... Italien

du quartier du Luxembourg... rue de Douai ^ n^ 68... Elle ne s'envolera pas... Mais je serai revenu chez toi avant que ne sois venu chez moi...

— Peut-être , répondit Jean en soulevant la portière qui séparait sa chambre de celle de Marie.

Les deux hommes, en traversant ce « sanctuaire » imprégné d'une douce odeur de paradis, marchèrent avec précaution, sur la pointe du pied, non sans jeter tous deux un rapide regard dans la direction du lit, où l'enfant gardait toujours son attitude de ftatue de marbre couchée sur un tombeau.

Ils descendirent. La voiture attendait sur le boulevard , devant la grille de la Cité des Bains.

Au moment où ils allaient se séparer, Cœurderoy retint Le Mayeur pour lui dire à voix basse , avec un involontaire frissor; :

— N'as-tu jamais revu dans tes rêves l'homme tué par toi en l'honneur d'Impéria? .

— Jamais! répondit Le Mayeur.

— Moi, j'ai revu quelquefois celui que j'ai tué en l'honneur de Louise... Oui, ce cadavre eft venu se jeter en travers de ma route, armé de sa plaie saignante avec laquelle il semblait menacer mon bonheur... S'il allait un jour se venger sur Marie? S'il allait châtier le père pour avoir été assassiné fcir l'époux?... Ah! horrible pensée !

— Tu es un enfant, vieux cher Jean! dit Georges en embrassant son ami & en le serrant affeélueusement contre son cœur.

Jean refta immobile sur le trottoir ; la voiture avait disparu qu'il la regardait encore. Il semblait comme perdu dans un rêve dont la voix d'un gardien de nuit ne tarda pas à le tirer.

— Qu'eft-ce que vous faites là? demanda l'agent de ce ton bourru particulier à cette aimable inftitution qui croit voir des malfaiteurs partout.

Cœurderoy sursauta, releva la tête, &, sans rien répondre, rentra dans la Cité des Bains, où Tagent eut un inftant la pensée de le suivre — pour obtenir la réponse à sa queftion.

Quand il fut remonté chez lui , Jean traversa la chambre de Marie , sans regarder du côté du lit, souleva la portière de sa « cellule » & posa la bougie sur la table. Puis il alla vers la \o\\ç, pendue à la muraille, la décrocha & la contempla silencieusement pendant quelques inftants. Son visage, ordinairement pâle, avait en ce moment une blancheur sépulcrale, que faisait res-' sortir encore la couleur brune de sa barbe.

Il contempla le portrait d'un air douloureux qui eût bien surpris Le Mayeur, & deux grosses larmes coulèrent le long de ses joues.

— Ah ! Louise! Louise! murmura-t-il..

Et, sûr de n'être vu de personne, en ce lieu &

à cette heure, d'un mouvement nerveux il approcha subitement la toile de ses lèvres & la baisa.

Ce baiser produisit sur sa bouche Teffet d'un fer rouge. Il repoussa brusquement le portrait, &, plus brusquement encore, le déchira en plusieurs morceaux qu'il jeta ensuite avec mépris par la fenêtre.

— Lâche! lâche! niurmura-t-il.

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