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PLUS PAUVRES MURAILLES

Georges Se M. Gédéon marchaient le long des boulevards, suivis de la voiture, où s^était refusé à monter le mari de la cabaretière.

— Vous êtes père, sans doute, monsieur ? lui demanda I.e Mayeur.

— J'ai un fils, oui, monsieur, répondit M. Gédéon.

— Je comprends alors, dit Georges sans ajouter autre chose.

On arriva sur le boulevard Rochechouart, devant une grille qui fermait un escalier.

— C'eft ici, monsieur, dit M. Gédéon.

La voiture s'arrêta, le dodeur Stéphen en

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descendit, & les trois hommes gravirent les quinze ou vingt marches qui conduisaient à la Cité des Bains.

M. Gédéon avait eu raison de dire à Georges qu'il ne pourrait pas s'y reconnaître, à cette heure de nuit où toutes les maisonnettes de la. Cité étaient closes & endormies, ou à peu près, &, en tout cas, plongées dans l'obscurité, deux ou trois exceptées. Il avait eu raison de s'offrir à lui servir de guide dans ce dédale de jardinets, en ce moment pleins de parfums : Georges s'y serait certainement perdu. La Cité des Bains eft un vafte espace compris entre le boulevard Rochechouart & la rue des Acacias d'une part, &, de l'autre , entre la chaussée des Martyrs & la place du Théâtre de Montmartre. La spéculation n'avait pas encore songé à bâtir là de hautes maisons en pierre de taille; on n'y voyait, je viens de le dire, que des maisonnettes en plâtre , presque en carton, & d'un étage ou deux au plus, mais presque toutes entourées de quelques arbres & de quelques fleurs. Cela ne coûtait pas trop cher & cela valait tout autaht — pour des gens modefles, employés, artifles, ouvriers ou gens de lettres. Ce n'était pas une caserne, comme beaucoup de cités parisiennes ; ce n'était pas non plus un phalanftère : c'était une réunion de ruches bourdonnantes durant le jour & silencieuses pendant la nuit. Cœurderoy avait

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bien choisi, pour sa fille &-pour lui, en venant se fixer là.

•— Nou^ sommes arrivés, messieurs, dit M. Gédéon en désignant une de ces humbles maisonnettes. Si vous voulez le permettre, ajouta* t-il, je vais monter le premier, afin de prévenir madame Jean... Je ne serais pas fâché d'avoir des nouvelles de la santé de la petite fille...

Au bruit des pas & des voix sur l'escalier, une pçrte s'ouvrit Se la Borgnotte parut sur le seuil, une bougie à la main. Elle avait sur le visage des traces de larmes essuyées à la hâte.

— Il m'avait bien semblé, en effet, reconnaître votre voix, monsieur Gédéon, dit-elle en essayant de sourire pour faire bon accueil aux survenants.

— Un ami de M. Jean & un médecin pour la petite, dit M. Gédéon.

— Entrez, messieurs, reprit la Borgnotte en rougissant deux ou trois fois coup sur coup, sans savoir pourquoi.

Georges & le dofteur Stéphen entrèrent, suivis de M. Gédéon, dans une chambre d'une propreté flamande & meublée de vieux meubles en chêne bruni par le temps : bahuts, dressoirs, crédences, garnis de vieilles faïences de Rouen, de Nevers, de Delft, sur lesquelles courait la lumière que la Borgnotte tenait à la main.

— Où eft l'enfant ? demanda le médecin.

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— Où eft Jean? demanda Georges.

— Marie va mieux, monsieur, répondit timidement Trépignette. C'était une crise comme elle en a quelquefois... Elle eft très-nerveuse, la chère petite, très-nerveuse, monsieur... A l'approche de Torage, cela lui prend... on la croit morte.

— Mais il n'y a pas eu d'orage aujourd'hui, & il n'y en aura pas cette nuit, fît observer le médecin.

La Borgnotte rougit de nouveau, embarrassée par les regards fixés sur elle.

— Oui, sans doute, monsieur... Il n'y a pas eu d'orage... mais c'eft tout comme... Jean était en proie à quelque surexcitation extraordinaire, sa fille Ta devinée & ressentie à diftance. . . Je vous demande pardon, monsieur... moi, je n'y comprends rien, mais cela eft ainsi... Cette enfant-là ne ressemble pas aux autres petites filles de son âge... Quand son père eft joyeux, elle se porte bien ; quand il eft trifte, elle souffre, même lorsqu'elle n'a aucune raison de savoir s'il eft trifte ou gai, puisque souvent il n'eft pas là & que d'ailleurs il s'efforce toujours de montrer un bon visage à sa fille, sa seule affection au monde, puisqu'il ne veut pas de la mienne... & que...

Les derniers mots de cette singulière confidence s'achevèrent dans un sanglot aussitôt réprimé.

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— Ah ! monsieur Gédéon , je suis bien malheureuse! murmura la Borgnotte en pleurant silencieusement.

— Ne puis-je voir cette enfant, madame? demanda pour la seconde fois le dofteur Stéphen.

— Ne puis-Je voir Jean? demanda pour la seconde fois Le Mayeur.

— Jean s'eft enfermé avec sa fille voilà bientôt trois heures; il Ta couverte de caresses en entrant, car il croyait la trouver morte, d'après ce que Je lui avait dit... L'enfant, en le voyant, eft revenue à elle comme par miracle... Il m'a renvoyée d'un air farouche. Je l!ai entendu crier & pleurer comme une femme, comme je pleure moi-même toutes les fois que Je le vois ainsi; puis le silence s'eft fait dans la chambre de la petite Marie... Sans doute elle s'eft endormie, & Jean veille sur son sommeil, comme cela lui arrive souvent pendant des nuits entières...

Georges fit un pas vers la porte de la chambre voisine.

— Ah ! par pitié, monsieur, n'allez pas là ! ne frappez pas ! n'appelez pas ! Jean me chasserait ! murmura la Borgnotte en se précipitant tout éplorée pour empêcher Le Mayeur d'avancer.

— Mon enfant, dit ce dernier à Trépignette, éclairez ces messieurs; moi Je refte ici. Il faut absolument que Je parle à Jean... J'attendrai...

Adieu, & merci, dofteur; servez-vous, je vous prie, de la voiture, & renvoyez-la-moi ici... Monsieur Gédéon, je vous suis très-reconnaissant de votre obligeance...

— Oh ! il n'y a pas de quoi, répondit le mécanicien.

La Borgnotte obéit sans réfléchir, uniquement parce qu'il était dans sa nature d'obéir, & que d'ailleurs Georges lui inspirait une con-' fiance mêlée d'dn vague respeft qu'elle ne savait à quoi attribuer, mais qu'elle ressentait. Elle alluma une seconde bougie, qu'elle posa sur la table, puis, avec l'autre, elle éclaira le dofteur Stéphen jusqu'à la grille de la Cité.

Quand elle revint, elle trouva Le Mayeur Poreille collée à la porte de la chambre où reposait Marie, épiant le moindre bruit, le moindre indice qui lui permît d'élever la voix & de faire savoir à son ami Jean qu'il était là.

— Oh! l'enfant dort, cela eft certain! dit la Borgnotte, assez embarrassée de la contenance qu'elle devait tenir devant un étranger, à cette heure de la nuit, dans les circonftances singulières où ils se trouvaient l'un & l'autre.^

Elle allait & venait dans la chambre avec précaution, rangeant des choses qui n'étaient pas dérangées, gênée enfin, & très-visiblement, par la présence de Georges Le Mayèur qui la regardait faire avec intérêt, sans songera l'em-

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barras où il la mettait précisément par cet examen silencieux.

— Mon enfant, dit-il enfin de sa voix la plus douce, asseyez-vous près de moi, en face de moi, sans crainte : nous avons à causer ensemble.

— Avec moi , monsieur? s'écria la Borgnotte, effrayée. Mais je ne sais pas causer, monsieur ; mais je ne suis qu'une pauvre ignorante ! mais je ne suis qu'une bête, comme m'appelle Jean!

— Une chère bête en tout cas, mon enfant, car il ne parle de vous qu'avec affeélion. Mais, du refte , vous n'aurez pas d'efforts à faire avec moi ; vous avez eu du chagrin ce soir : je n'entends pas vous fatiguer davantage. Seulement, j'ai besoin de tenir de vous certains détails que Jean refuserait de me donner lui-même... Jean eft mon plus vieil ami, je l'aime beaucoup...

— Moins que moi, monsieur ! exclama naïvement la Borgnotte en joignant les mains & en levant vers le ciel, comme pour le prendre à témoin de la sincérité de son aveu, le seul œil qu'elle eût de bon & de beau sur deux.

Georges ne put s'empêcher de sourire.

— Il y a bien un peu d'intérêt dans votre amour ? dit-il.

— De l'intérêt? Ah! monsieur! vous ne savez donc pas que mon pauvre Jean efl pauvre, sans être misérable toutefois... Ce qu'il gagne

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passe presque entièrement dans Tachât de toutes ces vieilleries dont nos quatre chambres sont pleines... Et puis, il y a sa fille, la chère mignonne , dont il satisfait aveuglément tous les caprices, heureusement peu ruineux... Avec ce qui refte, il faudrait que je fisse des miracles d'économie... afin d'arriver à joindre les deux bouts, sans dettes criardes... De Tintérêt? AJi! je serais bien malavisée de refter avec lui pour cela!

— Aussi eft-ce pour autre chose, mon enfant...

— Pour autre chose? Et pourquoi donc, grand Dieu ! Il efl maussade, il ne me dit jamais une parole aimable, il gronde & crie sans cesse à propos de rien... Brutal! oui, bien brutal! mais bon aussi, monsieur, bon par fougades comme du bon pain... Ah ! tenez, en songeant à toutes sortes de choses en ce moment, je me reproche d'avoir pu vous dire qu'il était brutal... Ah ! monsieur, qu'il eft bon ! Il y a chez nous, chez lui plutôt , de vieilles faïences auxquelles il tient comme à la prunelle de ses yeux, je ne sais pas pourquoi, car enfin, ce n'eft pas beau, ces vilaines faïenceries-là... cela ne vaut pas les belles porcelaines qu'on voit dans les bazars... Un jour, comme il regardait ses tessons avec une tendresse dont j'étais jalouse ( je suis jalouse de tout à propos de lui , monsieur ! ) il se

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mit à me regarder aussi, &, d'une voix qui me remua toute, des pieds à la tête, car elle sonnait du meilleur son que j'eusse entendu jusquelà, il me dit, en m'attirant sur ses genoux & en me baisant sur mes pauvreis yeux contrefaits : « Écoute, la Borgnotte... voici des bibelots auxquels j'attache le plus grand prix, d'abord parce qu'ils sont beaux & rares , ensuite parce qu'ils m'ont coûté cher... Eh bien ! ma fille, si jamais, en les rangeant, en les époussetant, tu avais le malheur d'en casser un seul, verre ou poterie, assiette ou buire. . . (je me mis à trembler comme la feuille à cette pensée, le sachant violent au delà du possible...) si jamais tu avais le malheur de casser une seule ^e ces précieuses inutilités auxquelles je tiens tant, je t'en supplie, ne t'en émeus point, ne va pas te trouver mal de désespoir en songeant au mien, & surtout à mon irritabilité nerveuse : conyne tu ne l'auras pas fait exprès , je n'aurai rien à te dire, &, quoique je n'aie pas une passion folle pour toi, sache bien que tu m'es cent fois plus chère que des pots ! ... » Ah ! monsieur, ce n'eft pas un homme méchant qui parle ainsi !... Pauvre cher Jean ! il souiFre, il eft malheureux de je ne sais quoi... un souvenir du passé dont je suis jalouse aussi... Vous voyez bien, monsieur, que nul intérêt vil ou petit ne guide monamour pour lui...

— Il y en a toujours un au fond des plus

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pures aétions humaines, mon enfant; &, puisque vous ne voulez pas vous confesser à moi , je vais vous confesser malgré vous... Vous aimez ardemment, aveuglément Jean, c'eft vrai....

Mais si vous êtes heureuse que vos voisins & vos ami$ vous appellent madame Jean, vous seriez plus heureuse encore de vous entendre appeler madame Cœurderoy...

La Borgnotte poussa un cri & chancela, comme foudroyée par Tétonnement.

— Monsieur... monsieur... murmura-t-elle, qui a pu vous dire... vous révéler ce secret que je gardais enfoui au plus profond de mon âme î. . . Jamais je n'en ai ouvert la bouche à personne... jamais surtout je n'en ai parlé à celui que cela concerne, &: qui peut-être m'eût chassée en se moquant de moi... Ah! Dieu! s'il apprenait jamais... Mais qui a pu vous dire cela, monsieur? Je m'épuise à chercher sans trouver... à moins que dans mon sommeil... ou bien... Oui, je me rappelle maintenant... J'ai été, consulter un sorcier... un homme qui fait métier de deviner les plus secrètes pensées des gens. . . Mais cet honmie, ce n'eft pas vous, car il eft vieux, tandis que vous êtes jeune...

— Ce n'eft pas moi, en eifet, mon enfant...

Mais rassurez-vous, personne ne m'a rien dît & vous n^avez rien dit à personne... seulement j'ai deviné cela... en vous voyant... en vous en-

tendant parler. . . comme on devine une fleur à son parfum, un oiseau à son chant... Votre âme sent bon Thonnêteté, mon enfant; votre voix chante le dévouement, & elle le chante jufte... J'ai compris que, pour mieux vous dévouer, pour vivre plus honnêtement encore, vous vous souhaitiez ardemment d'être la fenmie de Cœurderoy au lieu d'être sa maîtresse. . . Vous ne trouvez pas que cela soit suffisant, la sympathie : vous avez soif d'eftime... Ai-je bien deviné?...

La Borgnotte, toute sanglotante, tomba à genoux devant Georges Le Mayeur, qui s'empressa aussitôt de la relever.

•— Ah ! monsieur ! monsieur ! murmura- t-elle à travers ses larmes. Qui donc êtes-vous pour surprendre ainsi les secrets d'une pauvre âme? Oui , je voudrais épouser Jean , non pas afin de valoir mieux aux yeux des autres, mais afin de valoir davantage aux siens... Je n'en continuerais pas moins à être sa servante dévouée, obéissante, mais... il ne pourrait plus me chasser... & je veux refter toujours avec lui jusqu'à la mort, & par delà, s'il y a un par delà pour les filles d'aussi peu que moi... Et puis, monsieur, ce n'eft pas à moi que je songe en désirant si ardemment cela, c'eft à lui, c'eft-à-dire à sa fille, qui deviendrait ainsi la mienne aux yeux de la Loi comme elle l'eft aux yeux de mon cœur. * .

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Jean ne fera pas de vieux os, monsieur, j'en ai le pressentiment... Il faut une mère à sa. fille pour le jour où elle n'aura plus de père...

— Mais, malheureuse enfant! s'écria Georges, cette mère que vous voulez être, une autre Teft, celle de la Nature & de la Loi... Une autre...

Georges s'arrêta en voyant la Borgnotte chanceler & chercher à se retenir à la table.

— Ah ! monsieur ! monsieur ! murmura-t-elle d'une voix pleine de notes brisées.

— J« devais vous apprendre cette douloureuse vérité, mon enfant, répondit Georges, ému & comme se reprochant la cruauté nécessaire dont il venait de se rendre coupable. Je vous demande pardon , mais il le fallait ! ajouta-t-il. Madame Louise Cœurderoy, la femme légitime de Jean, la mère légitime de Marie, madame Louise Cœurderoy. . .

— Eft morte ! ajouta tranquillement Jean en apparaissant subitement sur le seuil. Bonsoir, la Borgnotte ! viens m'embrasser, ma fille ! Bonsoir, vieux Georges! tu as bien fait de revenir... Je suis content, mes amis, Marie eft encore une fois sauvée ! ajouta Cœurderoy avec un sourire rayonnant, presque sublime de folie.

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