CHAPITRE XU
ou LE SORCIER JETTE SA ROBE ETOILEE AUX ORTIES j AU GRAND ÉBAHISSEMENT DES ORTIES .
Antonelli — ou, si vous le préférez, Georges Le Mayew — avait le coftyme sous Içquçl nous Tavons présenté dès la première page de cette véridique hiftoire. Il n'était pas venu à pied, vous ne le pensez pas, & même, quoiqu'il eût pris une voiture pour se rendre de la rue de Douai à la rue Boudreau, il avait eu la précaution de jeter sur sa robe étoilée, pour en amortir l'éclat singulier, un pardessus d'étoffe légère qu'il avait ôté en entrant & remis à un dameftique. Il avait donc le même coftume Si Ig mèx^^ barbe blanche, c'eftrà-dire qu'il était aussi méconnaissable que jamais*
Cependant, aux premiers pas qu'il fit dans ce salon éblouissant de clartés & de fegards cu->
rieux, il recula, surpris & un peu inquiet. Il ne s'attendait pas à voir tant de monde réuni & il comptait que la marquise de Sauges le recevrait avec moins d'éclat. Il lui importait peu de se trahir , mais il ne voulait pas se trahir immédiatement. Cela renversait ses plans & contrariait ses projets.
Cependant , com.me il avait résolu de brûler ses vaisseaux , & que d'ailleurs il avait le tempérament des gens qui ne savent pas ce que c'eft que reculer, quoi qui les attende en avant, il reprit son aplomb & s'avança lentement jusqu'au milieu du salon, où il attendit.
Tout le monde le regardait & l'étudiait avec une curiosité que l'on comprendra si l'on veut bien se rappeler la vogue extraordinaire dont il jouissait alors. C'était un homme célèbre!
— Il a de beaux yeux pour un vieillard ! fit remarquer à sa voisine la baronne Césarine, qui lorgnait aussi volontiers les hommes que certains hommes lorgnent certaines femmes.
— Oui, il y a du feu, de la passion, sous cette neige! lui répondit sa voisine, qui s'était, à ce qu'il paraît, familiarisée depuis longtemps avec les glaciers.
— Veuillez vous asseoir, monsieur, dit la marquise à Le Mayeur, qui obéit silencieusement, attendant toujours.
— Monsieur, ajouta-t-elle en faisant un efFon,
car elle se sentait oppressée, gênée par la présence d^ Antonelli , sans qu'elle se rendît compte de ce sentiment de gêne, de cette sensation désagréable plutôt; monsieur, je vous remercie de Pempressement que vous avez mis à vous rendre à mon invitation... Je tenais à effacer la fâ- " cheuse impression que je vous avais laissée, malgré moi, le jour de votre première consultation... Je n'avais pas la foi, alors; je Tai aujourd'hui, je crois à votre art, à votre science divinatoire, & tout le monde ici y croit comme moi, j'en suis assurée...
— Même ce jeune poëte ? demanda Antonelli en souriant légèrement & en désignant Henry de La Barthelasse.
— Vous savez bien, monsieur, répondit celuici, que poëte & prophète, cela ne fait qu'un.
— Alors, reprit Le Mayeur, puisque vous étiez ici , monsieur, je ne vois pas pourquoi on m'a prié d'y venir?...
— Nous ne serons pas trop, de deux, monsieur, pour débrouiller l'écheveau de soie de tant de belles petites deftinées.^.. Si par hasard vous hésitiez, je vous soufflerais.
— J'y consens volontiers... d'autant plus que vous avez l'air d'en savoir plus que moi là-dessus ! dit Antonelli en souriant. Pendant que j'étudie les sciences mortes, vous étudiez la science vivante, vous!... Pendant que je violente Isis,
^éesse impénétrable, vous séduisez les cœurs, ident qu'à être pénétrés... A moi ronces, à vous les roses ! Ah ! je regrette bien de n'avoir pas appris la femme au lieu d'apprendre le cophte ou le thîbétain : j'en serais plus avancé aujourd'hui !
— Vous parlez le thibétain, monsieur? demanda le poëte.
— Comme le Grand Lama lui-même, répondit Le Mayeur en souriant toujours. J'ai vécu pendant tout un hiver dans une cabane, avec un savant mounsché, à 9,000 pieds au-dessus du niveau de la mer, sur le plateau du Thibet, à l'endroit le plus inaccessible de l'Asie...
— Tout un hiver ?
— Oui, monsieur, tout un hiver... Et dans une chambre dont la température se tenait ordinairement au-dessous de zéro du thermomètre de Fahrenheit, c'eft-à-dire à dix-sept degrés.
— Ce savant Lama était ^donc bien intéressant?...
— Oui & non. Il me disait des choses que j'avais entendues mille fois ailleurs, dans mes courses à travers la vie... Il me parlait de ces choses banales qu'on appelle la sagesse, la vertu, l'honneur, je ne sais plus quoi ni comment encore... Mais il m'en parlait en thibétain, & cela donnait un saveur nouvelle à ces vieilleries-là : la sauce faisait passer le poisson... Pendant que
je mangeais mon thé bouilli avec du riz & de la graisse, il nie lisait des livres hindous en m'appélant babouy c'eft-à-dire monsieur^ à tout bout de champ. Ce vénérable sage, qui avait des cheveux blancs, m'appelait monsieur 8c. me traitait avec cérémonie parce que je lui donnais vingtdeux roupies par mois, c'eft-à-dire soixante francs, — un peu moins cher que ma nourriture quim^en coûtait soixante-dix...
— Monsieur, reprit Henry de La Barthelasse, qui était trop poète pour ne pas s'intéresser vivement au personnage singulier quHl avait devant lui; monsieur, si je ne m'abuse, vous avez dû avoir une exiftence pleine de fantaisie & d'étrangaé qui me séduit d^avance... Je vous vois dici courant sur tous les chemins, comme un preux, à la recherche de la vérité, au secours des opprimés, â la défense des faibles...
— Ce rôle de Don Quichotte ne m'eût jamais convenu, interrompit Antonelli d'un ton froid. Je me suis tout simplement promené pendant de longues années â travers le globe. J'ai fait presque autant de chemin que le capitaine Cook... Et le capitaine Cook, avant son dernier voyage, monsieur, avait fait plus de vingt mille lieues de mer, c'eft-à-dire presque trois fois la circonférence de la terre... Sites variés, paysages étranges, coftumes pittoresques, mœurs bizarres, type» eJTôentrîques, hommes blancs & noirs,
femmes vertes, bleues & rouges, mille choses!
— Vous êtes un grand voyageur, monsieur, dit la marquise de Sauges qui ne pressait pas Antonelli de remplir le rôle pour lequel elle Pavait appelé cette nuit-là chez elle, & qui regrettait même, sans savoir pourquoi, de Tavoir appelé; vous êtes un grand voyageur...
— Un grand curieux, madame, tout simplement, répondit Le Mayeur. Si grand curieux, même, que j'ose vous regarder depuis quelques inftants avec une attention indiscrète... Vous ressemblez d'une façon étonnante, vue de profil comme je vous vois, à cette médaille antique que j'ai jetée ce matin dans la Seine, en traversant le Pont des Arts... Oui, madame, vous avez un profil d'impératrice... Il me semble, par moments, vous voir, à quelques vingts siècles d'ici, battant des mains à l'agonie d'un gladiateur qui vous salue en mourant... Quelqu'un ne serait-il pas mort pour vous, par hasard ?
— Monsieur!... cette queftion?... balbutia la marquise qui se sentait de minute en minute plus troublée sous la pointe d'acier du regard d' Antonelli.
— Cette queftion vous met à la queftion ? reprit ce dernier avec un sourire méchant. Pourquoi m'avez- vous appelé ici, alors? Ce n'eft pas pour me taire, je suppose?... Quand on redoute mes indiscrétions, on ne les provoque pas...
Voulez-vous que je continue, ou bien que je m'arrête?...
Une voix intérieure, œlle de la prudence, murmurait à Toreille de la marquise : « Fais-le taire ! » Mais une autre voix, plus forte, celle de la vanité, lui criait : « Brave-le! » Comme elle avait peur, elle fit la vaillante.
— Dites tout ce que vous avez à dire, monsieur, vous êtes ici pour cela & non pour autre chose ! répondit-elle avec un air de suprême indifférence. J'ai voulu ménager à mes amies une surprise, & c'eft vous que j'ai choisi pour cela...
— Vous auriez pu avoir la main plus heureuse, madame, répliqua Le Mayeur avec une ironie que personne ne pouvait comprendre, mais dont cependant la marquise de Sauges sentit la pointe barbelée, car elle tressaillit & chercha du regard une proteftion dans la présence du jeune poëte, en ce moment exclusivement occupé d'Antonelli.
— Heureuse ou non, la .voici : interrogez-la de nouveau ! dit Impéria d'un ton bref, en tendant sa main blanche & un peu tremblante au sorcier, qui la repoussa poliment.
— Je prends où il me plaît, madame, mes éléments de prophétie, répondit-il. Tantôt j'interroge les cartes ,• tantôt la main, & tantôt le visage... Ce soir, il me convient de lire votre horoscope sur votre physionomie , si expressive , si
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éloquente en ce moment... D'ailleurs, il y a du sang sur votre main. . . je n'y veux pas toucher ! . . . ajouta Antonelli avec un geftc qui fit reculer la marquise!
— Du sang ! balbutia-t-ellc.
-^ Du sang ! répétèrent les speâateurs de cette scène en se rapprochant pour s'assurer de la vérité de ce que disait là le sorcier.
— Mais vous êtes fou! s'écria Henry, qui s'était précipité sur les deux mains de la marquise & n'avait rien vu, pas même leur tremblement nerveux. Vous êtes fou, vieillard !
— A mon âge, on n'a plus le droit de l'être, jeune homme ! répondit Le Mayeur, Vou» ne voyez pas de sang à ces belles mains , qui se cachent maintenant, honteuses de leur beauté; mais on n'en voyait pas non plus à celles de lady Macbeth, & pourtant vous savez qu'il y en avait... Il y a du sang aussi sur les mains & sur la robe de la marquise de Sauges, le sang d'un amant, tué pour ellepar un autre de ses amants ! . . Ai-je deviné jufte , madame î .
— ' Ah ! murmura Impéria épouvantée.
— Monsieur, s'écria le poëte en s'avançant plein d'une sourde rage vers Antonelli impassible & souriant d'un sourire cruel; monsieur, si au lieu d'être un vieillard, que je suis forcé de respecter, vous étiez un jeune homme comme moi, je vous souffletterais pour cette injure...
— Mon jeune monsieur, dit Le Mayeur en se débarrassant à la hâte de son attirail poftiche & en apparaissant aux regards surpris tel qu'il était réellement, mon jeune monsieur, ne vous gênez donc pas, je vous en prie...
— Georges! s'écria Impéria, folle d'épouvante. Ah ! je suis perdue ! je suis perdue!
— Vous daignez me reconnaître aujourd'hui, madame? reprit Le Mayeur d'un ton sardonique. C'eft d'un bon cœur ! Et maintenant, ajoutat-il, voulez -vous congédier tout votre monde, ou vous plaît-il que je continue devant vos amies & devant votre amant le récit qui vous concerne seule?...
— Monsieur !,..^'écria Henry.
• — Monsieur, répondit tranquillement Le Mayeur, quoique j'aie, à partir d'aujourd'hui, renoncé au métier de sorcier, je consens à vous prédire votre sort, qui sera celui de l'amant de madame... vous savez, celui qui fut tué par son rival?... Je ne refuse pas de vous donner cette satisfaction, si c'eft celle-là que vous désirez... Du moins, je vous aurai prévenu... J'ai l'honneur de vous saluer. . .
La marquise de Sauges était trop émue pour parler; mais ses regards parlaient pour elle & semblaient supplier tout le monde : Georges de l'épargner, Henry de s'apaiser, & les autres personnes présentes de s'éloigner.
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— J'entends bien, fna chère, mais je ne comprends pas un mot de tout ceci ! vint lui dire en l'embrassant la baronne Césarine. Voulez-vous que je prévienne le marquis ?
— Non, non ! laissez-moi ! ne prévenez personne! se hâta de répondre Impéria.
La baronne n'insifta pas : elle n'avait rien entendu, mais elle avait parfaitement compris.
— Au revoir,.pauvre chère ! dit-elle à la marquise, en s'en allant. /
— Ordonnez, madame, disposez de moi, dit Henry en s'inclinant respeftueusemerit devant elle;
— Monsieur de La Barthelasse, lui réponditelle vivement & à voix basse, si vous m'aimez véritablement, prouvez-le-moi en ne faisant rien contre cet... honrnie!... Ne cherchez pas à le retrouver... à le revoir, je vous en supplie... Il vous tuerait comme il en a tué un autre... qui m'aimait aussi... & je veux que vous viviez!... je le veux!... Allez...
— C'était donc vrai ! murmura triftement le jeune homme en se retirant.
Bientôt il' ne relia plus dans le salon que deux personnes :' Georges Le Mayeur & la marquise de Sauges, le premier calme, la seconde en proie à une agitation qu'elle ne prenait pas la peine de dissimuler.